Denis Gratton
Benoît Leblanc, fondateur de Itinérance Zéro
Benoît Leblanc, fondateur de Itinérance Zéro

Vaincre le « cancer de l’âme »

CHRONIQUE — LES GRANDES ENTREVUES / Si vous demandez à Benoît Leblanc en quelle année il a fondé le mouvement populaire Itinérance Zéro, il vous répondra : « le soir du 13 décembre 2013 ».

Il s’en souvient très bien. C’est ce jour-là qu’il a reçu son congé de l’hôpital. Quelques jours auparavant, il avait tenté de s’enlever la vie. N’eût été l’intervention in extremis d’un passant, Benoît Leblanc y passait. 

« Je me suis rendu un soir à l’arrière d’un CLSC de Gatineau, j’ai attaché un boyau d’aspirateur au tuyau d’échappement de mon auto et j’ai entré l’autre bout du boyau dans ma voiture, se souvient-il. Je ne voyais plus comment je pouvais vivre normalement. J’ai démarré l’auto, puis j’ai perdu connaissance. C’est un passant qui m’a aperçu, qui a fracassé la vitre d’auto et qui a appelé le 911. Je me suis réveillé à l’hôpital. »

Il ne voyait plus d’issues. Le suicide était devenu le seul remède, la seule solution pour en finir une fois pour toutes avec les crises d’anxiété, d’angoisse et de panique qu’il subissait à répétition depuis des années. Des crises provoquées par une enfance difficile. Mais aussi par le suicide de son meilleur ami avec qui il avait grandi et fait les quatre cents coups dans les rues de Hull. Un ami qui, plus tard dans la vie, était devenu itinérant et sans-abri.  

« On l’appelait Poney, raconte Benoît Leblanc. Il s’appelait Jean-François Poulin. Il était déménagé à Montréal pour un emploi. À l’époque, nous n’avions pas les réseaux sociaux, donc j’ai un peu perdu le contact avec lui. Mais sa famille m’a raconté que ça n’avait pas fonctionné à son emploi à Montréal, qu’il avait de la difficulté à payer ses loyers. Puis Poney a commencé à consommer de la drogue et de la boisson. Il a fait de la prostitution masculine. Il s’est ramassé à la rue, il a été embarqué dans la roue et il ne voyait plus la porte de sortie. Il s’est pendu, c’était en 1997. »

« À ses funérailles ici à Hull, je me souviens d’avoir dit à sa mère et à sa sœur : “un jour, il faudra se pencher sur le problème des sans-abri. On essaie de les aider, mais on n’y arrive pas”. Je venais de perdre mon ami. C’était lourd. Très lourd. Je l’avais perdu pour quelque chose que je ne comprenais pas. »

Benoît Leblanc, 50 ans, est né et a grandi dans le secteur Saint-Raymond de Hull. Atteint du trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH), à une époque où l’école plaçait les « enfants TDAH » en « classes spéciales » en espérant naïvement qu’ils s’en sortent, Benoît Leblanc se rappelle d’une enfance parfois difficile.

« Mon père avait trois emplois, il n’était jamais à la maison, raconte-t-il. Ma mère restait à la maison pour prendre soin de ma grand-mère qui était paralysée du côté gauche à la suite d’un ACV. Puis il y avait mon frère de deux ans mon aîné. Il est aujourd’hui enquêteur et haut placé à la Sûreté du Québec. Il était bon à l’école, lui. Moi, par contre, j’étais un échec scolaire total. J’avais doublé ma 3e et ma 5e année. »

« Mais ma mère ne voulait rien entendre du TDAH. Elle avait plutôt décidé que j’avais juste une tête de cochon. Donc quand je faisais mes devoirs et que je me trompais, elle me frappait les mains avec le côté tranchant d’une règle. Un jour, mon père est rentré à la maison et ma mère était en train de me battre, j’étais au sol. Je me souviens que mon père l’a prise par les bras et qu’il lui a crié : “Nicole ! Arrête sacrement, tu vas le tuer !”. J’y passais souvent. Mais je ne me blâme pas ma mère. Mon père n’était jamais là, ma grand-mère puisait toute son énergie, elle n’en pouvait plus. »


« C’est comme faire la tournée d’une gang de chums, lance-t-il en riant. Ça m’allume faire ça. J’aime ce que je fais. Je suis heureux. »
Benoît Leblanc, Itinérance Zéro

Cette enfance troublante et le suicide de son ami Jean-François ont éventuellement provoqué chez Benoît Leblanc des crises d’angoisse et de panique incontrôlables.

« Ces crises-là, c’est comme avoir le cancer de l’âme, laisse-t-il tomber. Tu ne vis plus. T’as des palpitations cardiaques à répétition, tu penses que tu vas mourir et tu deviens non-fonctionnel. Et plus le temps avançait, plus les crises étaient fréquentes. J’ai rencontré des spécialistes, j’ai pris toutes sortes d’antidépresseurs, rien ne marchait. Et en décembre 2013, je ne voyais plus la fin, je ne voyais plus comment je pouvais vivre normalement avec ces crises-là et je me suis tanné. J’ai voulu m’enlever la vie, je me suis réveillé à l’hôpital. »

Et c’est à l’hôpital que son ami « Poney » lui est revenu en tête lorsque le patient dans le lit voisin lui a raconté sa vie. L’homme avait lui aussi tenté de se suicider. Il était lui aussi victime de crises d’anxiété et ne pouvait plus vivre avec ce « cancer de l’âme ». Il avait perdu son emploi et il s’était retrouvé dans la rue, sans-abri, comme Poney. Au bout de son rouleau, il s’était tranché les veines.

« C’est en écoutant cet homme que je me suis dit : “en sortant d’ici, je prends soin de moi, je me remets sur pied et je vais le combattre ce mal étrange qui me ronge”, dit Benoît Leblanc. Je suis sorti de l’hôpital l’après-midi du 13 décembre 2013. Et ce soir-là, je me suis rendu à l’arrière du Gîte Ami avec du café et des beignes. Je me suis mis à jaser avec les itinérants qui s’y trouvaient et je n’ai jamais arrêté de les visiter après ça. Parfois, juste de l’écoute active fait beaucoup plus de bien qu’une intervention complète parce que la personne sent qu’elle a sa place comme être humain. Elle sent qu’elle est importante parce que quelqu’un prend le temps de l’écouter. C’est ce que j’aurais eu besoin. J’aurais aimé que quelqu’un fasse ça avec moi. Et c’est ce que j’allais dorénavant faire pour ces gens. Ma vie a pris tout son sens le soir du 13 décembre 2013. »

Cette soirée était le début d’un mouvement populaire que Benoît Leblanc allait nommer : Itinérance Zéro.

Et les crises d’anxiété dans tout ça ? « Elles sont parties et ne sont jamais revenues », répond en souriant celui que les dizaines de bénévoles d’Itinérance Zéro et les sans-abri de Gatineau appellent affectueusement « Ben ».

Aujourd’hui, Itinérance Zéro compte deux motorisés qui sillonnent les rues de Gatineau quotidiennement et qui visitent régulièrement le Vieux-Hull, le Vieux-Gatineau et le secteur Deschênes d’Aylmer. Des motorisés dans lesquels les itinérants peuvent se rafraîchir l’été et se réchauffer l’hiver.

Itinérance Zéro effectue neuf « sorties repas » par semaine dans ces mêmes secteurs et sert gratuitement de 500 à 600 repas hebdomadairement. Il n’y a cependant pas de chiffre qui existe pour mesurer la chaleur humaine que les bénévoles de cet organisme apportent aux démunis.

« Ça demande beaucoup d’heures, c’est sûr, dit Benoît Leblanc, qui est aussi propriétaire de l’entreprise Entretien paysager Cantley. Mais tu veux être là pour ces gens. Tu fais une différence dans leur vie. Lorsqu’on prend quelqu’un dans la rue et qu’on l’aide à cheminer vers autre chose, cette réussite-là nous donne de l’énergie pour continuer, elle n’a pas de prix. Et je remercie tous les bénévoles sans qui Itinérance Zéro n’existerait pas. On est fiers de ce qu’on accomplit.  

«Quand t’aimes ce que tu fais, ce n’est pas un job, ajoute-t-il. D’autres font du sport, de la musique et toutes sortes de choses. Moi, c’est ça. Je me promène, je rencontre des gens, ils sont de bonne humeur, on jase, on rit. C’est comme faire la tournée d’une gang de chums, lance-t-il en riant. Ça m’allume faire ça. J’aime ce que je fais. Je suis heureux.»