Directrice à la DPJ, de l’Outouais, Michelyne Gagné prévient qu’un autre drame, après celui de Granby, pourrait se produire si le réseau n’est pas soutenu différemment et que la protection des enfants ne devient pas une priorité nationale.

Michelyne Gagné, une carrière dévouée aux enfants

CHRONIQUE — LA GRANDE ENTREVUE / Par conviction et par amour des enfants, Michelyne Gagné a choisi de leur consacrer sa vie professionnelle, particulièrement aux plus vulnérables d’entre eux.

Originaire de Val d’Or, en Abitibi, Michelyne Gagné a été embauchée comme travailleuse sociale à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) de l’Outaouais dès sa sortie de l’université, à l’âge de 23 ans, et elle y a œuvré pendant 32 années, dont les onze dernières comme directrice et directrice provinciale.

Mme Gagné a récemment quitté la DPJ de l’Outaouais. À l’âge de 55 ans, l’heure de la retraite a sonné.

« Je m’étais dit que lorsque je pourrais prendre ma retraite - même si je reste passionnée par mon travail – que je quitterais, dit-elle. C’est une question de santé. Si je ne prends pas soin de moi, personne d’autre ne le fera. Après 32 ans dans ce milieu – oui, je me suis adaptée – mais ça ne veut pas dire que mon corps n’a pas été mis à rude épreuve, laisse-t-elle tomber en souriant. J’ai trois petits-enfants âgés de neuf, six et deux ans avec qui je veux passer plus de temps. Mon conjoint et moi allons voyager. J’ai développé une passion pour l’apiculture que je fais chez moi à la campagne. Et je vais prendre quelques contrats et faire du coaching pour les gestionnaires intermédiaires et supérieurs. Je crois que c’est un bel équilibre tout ça. »

Des enfants maltraités, abusés, abandonnés et des familles en difficulté et en détresse, Michelyne Gagné en a vu dans sa carrière. 

Peut-être trop pour une seule personne. 

Mais elle a su conserver cette bonne humeur contagieuse qui la caractérise, malgré toute cette souffrance dont elle a été témoin au cours des 32 dernières années.

« Au tout début de ma carrière, dit-elle, j’ai pris conscience que je devais avoir confiance dans le potentiel des gens à rebondir devant l’adversité. J’ai toujours perçu mon travail comme ça. Les enfants qui vivent la maltraitance, je ne les vois pas comme des victimes, je les vois comme des survivants. Je les vois comme des enfants qui ont des forces que plusieurs autres ne développeront jamais. Je ne dis pas que je ne vois pas leur souffrance. Mais je vois dans eux des capacités et des possibilités. Et je vois la même chose chez les parents, mais à un autre niveau. Je crois beaucoup aux capacités de l’être humain de rebondir et d’avoir une résilience devant l’adversité. Tout est dans le regard que les autres posent sur eux. Si je regarde une personne comme une victime et que plus rien ne se passera dans sa vie parce qu’elle a été abusée sexuellement, elle est finie. Cette personne n’est pas juste ça. C’est comme quelqu’un qui a une maladie et qu’on le voit juste comme un gros cancer. Cette personne n’est pas juste ça. À partir du moment où j’ai vu mon travail comme ça, que j’ai vu des capacités et de l’espoir dans les gens – mais pas naïvement, attention, il y a des personnes que je vois bien que ça ne marche pas – mais du moment où j’ai vu mon travail comme ça, j’ai été capable de maintenir un équilibre pendant toutes ces années. »

Comme tout le monde, Michelyne Gagné a été profondément bouleversée par le drame de Granby survenu en avril dernier dans lequel une fillette de sept ans connue des services de la DPJ a trouvé la mort après avoir été victime de mauvais traitements. 

Et elle prévient qu’un autre drame pourrait se produire si le réseau n’est pas soutenu différemment et que la protection des enfants ne devient pas une priorité nationale.

« En ce moment, on a plus de 3 500 enfants qui sont sur des listes d’attente dans les DPJ du Québec, affirme-t-elle. Ça veut dire que ce sont des enfants qui ont été signalés, qu’on a des inquiétudes, que nous avons retenu le signalement en disant qu’on pense que ça ne va pas bien, mais qu’on n’a pas encore été dans les familles pour les évaluer. Ça joue entre 3 500 et 3 800 au Québec. Et chacun de ces enfants est une petite bombe à retardement. »

« Ici, à la DPJ Outaouais, quand j’ai quitté il y a quelques semaines, on comptait entre 80 et 100 enfants sur la liste d’attente. C’est beaucoup trop. Nous, en Outaouais, on n’a jamais eu de liste d’attente. En fait, on a toujours eu une vingtaine d’enfants sur la liste d’attente ce qui était acceptable parce qu’on les voyait à l’intérieur de deux semaines. Mais 80 enfants sur une liste d’attente, c’est beaucoup. »

Les délais dans le système, les délais devant les tribunaux et les lourdes charges de travail imposées aux intervenants sont du nombre des difficultés auxquelles les DPJ au Québec sont régulièrement confrontées, selon Mme Gagné.

« La commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse mise sur pied par le premier ministre François Legault devrait mettre en lumière ces problèmes qu’il faut absolument régler, espère Michelyne Gagné. Comme société, on ne peut pas se permettre de perdre un enfant. »

« Plus notre société est en difficulté, plus il y a d’enfants qui vivent la maltraitance », affirme Michelyne Gagné. 

> La suite de notre entretien avec l’ex-directrice de la protection de la jeunesse de l’Outaouais à lire dans notre édition de lundi.