Sophie Lévesque et sa chienne Jasmine

Les scouts du Kosovo

CHRONIQUE / Sophie Lévesque quittera bientôt Gatineau pour se rendre au Kosovo, dans les Balkans, afin de revoir et renouer avec « ses enfants » qu’elle n’a pas vus depuis 20 ans. Ses 21 enfants…

Ancienne militaire des Forces armées canadiennes, Sophie Lévesque, 47 ans, a fait partie de la mission de l’OTAN au Kosovo en 1999. Elle a été postée six mois là-bas. Au début de son tour, elle et deux policiers militaires ont fondé une troupe de scouts pour les enfants du village de Drenas, un village pillé et bombardé par les Serbes.

« Ce village était situé tout près de la base militaire canadienne, raconte-t-elle. Les enfants de ce village, victimes de la guerre, erraient ici et là. Ils n’étaient pas orphelins, mais toutes ces familles n’avaient plus de toit sur leur maison. Il n’y avait plus d’eau dans le village, plus d’électricité. Il y avait des mines terrestres partout. Une pénurie de nourriture sévissait. Les Serbes détruisaient tout ce qui pouvait nourrir les gens de ce village. Ils brûlaient leurs animaux, ils détruisaient leurs tracteurs. Leur but était de faire mourir ces gens à petit feu.

«Alors, on a parti une troupe scoute pour les filles et les garçons âgés de 10 à 15 ans. Vingt et un enfants de Drenas s’y sont joints. Beaucoup d’autres s’y seraient joints aussi, mais nous devions limiter le nombre d’enfants qu’on pouvait faire entrer dans le camp. On a parti cette troupe afin de donner une chance à ces enfants d’être des enfants. Et ce fut le début d’une histoire d’amour qui dure maintenant depuis 20 ans.»

C’est avec le cœur gros que Sophie Lévesque a fait ses adieux à sa troupe au terme de sa mission de six mois. Les enfants aussi pleuraient.

«À mon départ, se souvient-elle, deux jeunes filles m’ont offert deux poupées en me disant qu’elles les offraient à ma fille. (Elle est mère d’une fille et d’un garçon). Je les ai remerciées, mais je leur ai gentiment expliqué que ma fille avait déjà des poupées et qu’elles pouvaient les garder. Mais par la voix de mon interprète, elles ont répliqué : «on offre ces deux poupées à ta fille pour la remercier de nous avoir prêté sa maman pendant six mois afin qu’elle vienne nous sauver la vie.»

Vingt ans plus tard, Sophie est toujours émue lorsqu’elle repense à ce moment.

Les retrouvailles

L’ex-militaire n’a jamais revu ces enfants, ses scouts. Elle ne leur a jamais reparlé ou écrit non plus. «J’en étais incapable, explique-t-elle. Ma maladie m’en empêchait. (Elle est atteinte du trouble de stress post-traumatique). La guerre s’est poursuivie là-bas après mon départ. Elle a continué pendant neuf ans. Et je n’étais pas capable d’affronter le fait de savoir que j’en avais perdu un d’entre eux. Ça m’a pris 19 ans à trouver le courage.»

L’an dernier, Sophie Lévesque s’est jointe à un groupe sur Facebook nommé «Youg people of Kosovo».

«C’est un groupe sur Facebook un peu à l’image de Bric-à-brac Gatineau, dit-elle. Les membres de ce groupe y annoncent des appartements à louer, des objets à vendre, des cours offerts et tout ça. Alors l’an dernier, j’ai pris mon courage à deux mains, je me suis présentée à ce groupe et j’ai écrit : «Je ne sais pas si je peux vous demander ça, mais j’avais 21 scouts en 1999 dans le camp militaire canadien durant la guerre et j’aimerais savoir ce qu’ils sont devenus». Or, croyez-le ou non, mais en 72 heures, ils me les ont trouvés, tout un chacun. Ils sont aujourd’hui âgés dans la jeune trentaine, trois vivent à l’extérieur du pays, mais les 18 autres sont encore au Kosovo. Beaucoup d’entre eux ont été à l’université. La plupart sont maintenant parents. C’est merveilleux.»

Sophie Lévesque quittera Gatineau le 5 juin prochain pour se rendre au Kosovo. Aura-t-elle la chance de revoir tous «ses enfants» ?

«J’espère, répond-elle en souriant. L’un de nos anciens interprètes m’offre un logement là-bas et un autre me suivra pendant mon séjour. Donc je pourrai probablement tous les revoir. Seront-ils à l’aéroport à mon arrivée ? Je ne sais pas. Mais les membres du groupe «Young people of Kosovo» veulent s’organiser pour m’accueillir à l’aéroport. Donc, je ne sais pas qui sera là à mon arrivée, mais il risque d’y avoir beaucoup de monde !», lance-t-elle en riant.

«Je pense que ce voyage m’aidera beaucoup dans ma maladie. Ce sera presque un exorcisme. Ce voyage va exorciser le mal. Et j’ai tellement hâte de les revoir.»

Un voyage au Kosovo n’est pas donné et Sophie aurait besoin d’un petit coup de pouce. Elle a donc lancé une campagne de sociofinancement en ligne dans le but d’amasser les 1 500 $ qu’il lui manque pour accomplir sa «mission».

Si vous pouvez l’aider : www.gofundme.com (Mots-clés : Kosovo 1999-2019).