Denis Gratton
Le Droit
Denis Gratton
J’ai rencontré Marjolaine Chrétien en 2016. À un mois de son 65e anniversaire de naissance.
J’ai rencontré Marjolaine Chrétien en 2016. À un mois de son 65e anniversaire de naissance.

Le «nouveau normal» de Marjolaine

CHRONIQUE / J’ai rencontré Marjolaine Chrétien en 2016. À un mois de son 65e anniversaire de naissance.

Elle avait alors décidé de transformer sa fête en activité de financement en invitant ses amis à faire un don à l’organisme AUPRÈS plutôt que de lui offrir un cadeau.

AUPRÈS, c’est pour Aidants Unis Pour Recréer Ensemble des Soutiens. Un organisme à but non lucratif du secteur Aylmer qu’elle dirige bénévolement depuis de nombreuses années et qui a comme mission d’accompagner les personnes souffrant de problèmes de santé mentale.

Six ans avant notre rencontre, en 2010, Mme Chrétien avait été diagnostiquée avec un cancer du sein. Un cancer si agressif que les médecins ne lui donnaient que 25 % des chances de s’en sortir. Mais 48 traitements de radiographie plus tard, elle s’en est sortie. Enfin, c’est ce qu’elle croyait, c’est ce qu’elle espérait.

En 2017, les médecins lui ont annoncé que le cancer s’était propagé dans ses os. Stade 4. Donc incurable.

«Avec un cancer des os, cinq ans et t’es parti, a lancé Mme Chrétien au bout du fil lorsque jointe vendredi dernier. Mais j’ai été chanceuse. Il y avait un essai pour un nouveau traitement qui se faisait, un traitement très agressif, et ç’a fonctionné. Là, c’est un traitement par mois (une injection) et trois sortes de médicaments avec ça. Je suis encore là, je suis bien, et je n’ai jamais été aussi bien de toute ma vie», a-t-elle ajouté avec un sourire dans la voix.

Malgré la maladie et les combats qu’elle a dû mener et qu’elle mènera toujours, Mme Chrétien n’a jamais cessé de travailler. Elle dirige toujours AUPRÈS et elle et son équipe accompagnent 70 personnes de Gatineau qui souffrent de problèmes de santé mentale.

Mais en cette période de confinement, la tâche est évidemment devenue beaucoup plus difficile. Comment accompagne-t-on quelqu’un lorsqu’on ne peut même pas sortir de chez soi ?

«Il y a cinq semaines, raconte-t-elle, mon oncologue m’a dit: «il y a un virus qui court. Je vous envoie chez vous et je ne veux plus que vous sortiez». Il l’avait vu venir, ce virus. Alors depuis ce temps-là, mon équipe et moi accompagnons notre monde par téléphone et par internet. On s’assure qu’ils soient bien, qu’ils ne manquent de rien, qu’ils prennent leurs médicaments. On fait de 50 à 60 appels par jour. Ce n’est pas facile, on ne peut pas les voir en personne. Mais on est toujours là pour eux.»

*****

Marjolaine Chrétien m’a écrit la semaine dernière lorsque j’ai invité les lecteurs à répondre à la question: «quel est le premier geste que vous poserez lorsque cette pandémie sera enfin derrière nous ?».

Et par les réponses reçues, j’en conclus qu’on a hâte de se revoir en maudit ! Vous avez tous - tous sans exception - répondu que votre tout premier geste sera d’étreindre un proche. Un petit-fils, une soeur, une grand-mère, un père, un ami… On a tous hâte de se sourire dans le blanc des yeux.

Marjolaine est du nombre. Elle rêve au jour où elle pourra prendre ses deux fils et sa petite-fille dans ses bras.

«Puis après, a-t-elle ajouté dans son courriel, je vais me rendre à notre demeure secondaire à Montpellier (dans la Petite-Nation) afin de vivre cette maladie incurable en nature, en paix à la campagne, au pied de la montagne».

Elle y irait seule. Pour prendre soin d’elle. Grâce à la technologie, elle pourrait poursuivre sa mission de là-bas et communiquer quotidiennement avec «son monde», comme elle dit.

Mais en cette période de confinement, on ne traverse plus de région en région en Outaouais, sauf si le déplacement est essentiel. Et de quitter la ville pour aller se confiner au chalet pendant quelques mois ne serait pas jugé essentiel.

«Je crois que la nature nous apporte beaucoup, dit Mme Chrétien. J’ai le cancer des os, c’est incurable, et la nature me fait beaucoup de bien. Et j’aurais moins de chance là-bas d’être contaminée. Je ne ferais pas d’aller-retour. Je m’en irais pour quelques mois et faire mon travail de là jusqu’à ce que je puisse revenir en ville et reprendre mes accompagnements en personne. Nous avons des caméras au chalet et, d’ici à Gatineau, mon conjoint pourrait suivre tous les pas que je fais dans une journée. Mais je ne peux y aller. Je n’ai pas le droit», souffle-t-elle.

Marjolaine Chrétien s’est résignée à rester en ville et à obéir aux consignes. «Aller vivre sa maladie incurable en nature et en paix» devra attendre. C’est pour son bien, dira-t-on.

On appelle ça le «nouveau normal».