Denis Gratton
Le Droit
Denis Gratton
En 2012, huit ans avant une pandémie qui allait changer toutes les règles du jeu, porter un couvre-visage était jugé louche comme geste. Comme si on avait quelque chose à cacher.
En 2012, huit ans avant une pandémie qui allait changer toutes les règles du jeu, porter un couvre-visage était jugé louche comme geste. Comme si on avait quelque chose à cacher.

Le masque à toutes les sauces

CHRONIQUE / C’était en avril 2012. En plein coeur du «printemps érable» au Québec.

À l’instar de milliers d’autres étudiants en province, des dizaines, voire même des centaines d’étudiants de l’Université du Québec en Outaouais (UQO) manifestaient près de leur campus du secteur Hull contre la hausse des droits de scolarité.

La Police de Gatineau et son escouade anti-émeute y étaient, assistées par des agents de la Sûreté du Québec. La situation était tendue et risquait d’éclater à tout moment.

Le Droit avait ses journalistes sur place pour rapporter les faits, les vrais. Moi j’y étais comme chroniqueur, à la recherche d’un angle original, d’un autre point de vue pour notre édition du lendemain.

Mais ces séries de grèves et de manifestations étudiantes avaient débuté en février et étaient devenues une véritable crise sociale au Québec. Et «chroniquement parlant», pas mal tout avait été dit et écrit sur le sujet. Difficile de trouver un nouvel angle quand un événement fait les manchettes de tous les journaux et de tous les bulletins de nouvelles depuis des mois. (Allô coronavirus).

Puis j’ai remarqué ce matin-là que beaucoup de manifestants portaient un couvre-visage. Un masque. Et en 2012, huit ans avant une pandémie qui allait changer toutes les règles du jeu, porter un couvre-visage était jugé louche comme geste. Comme si on avait quelque chose à cacher. Comme si on s’apprêtait à commettre un crime et qu’on ne voulait pas être reconnu.

Il y a huit ans, porter un couvre-visage dans les lieux publics était défendu. Aujourd’hui, ne pas porter un couvre-visage dans les lieux publics est défendu. Quand je vous dis que ce virus a changé toutes les règles du jeu…

J’avais trouvé mon angle. J’allais demander à ces étudiants masqués pourquoi ils se cachaient le visage.

Le premier étudiant que j’ai accosté m’a carrément envoyé promener. Puis ses amis qui l’accompagnaient, masqués eux aussi, se sont mis de la partie.

«Maudits journalistes ! Vous êtes tous pareils ! Vous êtes des «vendus» ! «Décrisse d’icitte !»», m’ont-ils crié en choeur avec une haine viscérale dans les yeux. Selon eux, tous les reporters travaillaient pour la police ou pour le gouvernement, ou les deux.

J’avoue que ces jeunes m’avaient légèrement décontenancé. C’était la première fois qu’on m’invectivait ainsi dans le cadre de mon métier. Des bêtises de lecteurs mécontents, oui, j’en avais une collection. On ne peut émettre son opinion dans un quotidien sur une base régulière sans parfois déplaire à certaines personnes. C’est impossible. Et les «pots», comme les «fleurs», font partie de la «game».

Mais ce matin-là, je n’arrivais pas à comprendre pourquoi ces jeunes manifestants s’en prenaient à ceux qui voulaient simplement leur parler et obtenir leur point de vue, leur côté de la médaille. Dans leur tête, nous étions des «pourris» et des moins-que-rien. C’était décidé. Et rien n’allait les faire changer d’idée. Même pas le gros bon sens.

Et à en juger par les images de la manifestation anti-masque qui s’est déroulée à Québec en fin de semaine, et de celles d’une poignée de manifestants qui s’en sont pris aux journalistes sur les lieux, on peut conclure sans trop se tromper que les temps n’ont pas vraiment changé à certains niveaux…

J’ai finalement pu parler à quelques étudiants masqués en ce matin d’avril 2012. S’ils se couvraient le visage, m’avaient-ils expliqué, c’est parce qu’ils ne voulaient pas être reconnus par la police. Selon eux, les policiers faisaient du profilage depuis le début de la crise.

«Je porte un couvre-visage parce qu’hier, j’ai fait l’erreur de l’oublier et les policiers m’ont prise en photo une quarantaine de fois, m’avait raconté une étudiante. Ensuite, ils m’empêcheront d’accéder à l’université parce qu’ils reconnaissent mon visage ! C’est du profilage politique. C’est inacceptable. Donc je porte le masque même si je suis certaine qu’ils ont déjà ma photo. Ils pourront ainsi m’identifier comme quelqu’un qui ne lâchera pas».

Il y a huit ans, certains portaient le masque pour pouvoir manifester en toute liberté.

Aujourd’hui, certains manifestent en toute liberté pour ne pas le porter.

Ce virus a vraiment mis la société sens dessus dessous.

Mais «ça va bien aller», qu’ils disaient.