Lise Paradis se souviendra longtemps de sa fin d’année 2019, la nuit où elle a dû reloger 55 personnes jeter à la rue par l’incendie du Gîte Ami.

Le Gîte Ami «d’adréna... Lise»

CHRONIQUE / Depuis le 31 décembre dernier, son conjoint la surnomme « adrénaLise ». Un peu parce qu’elle a carburé à l’adrénaline pendant 48 heures sans une seule seconde de sommeil. Surtout parce qu’elle a réussi en très peu de temps et en pleine nuit du Jour de l’An à reloger les 55 usagers du Gîte Ami jetés à la rue par un incendie qui s’est déclaré à ce refuge pour sans-abri il y a 11 jours.

Le Bye Bye 2019 venait à peine de débuter lorsque le téléphone a sonné au chalet familial de Lise Paradis, à Maniwaki. La directrice générale du Gîte Ami savait bien qu’on ne l’appelait pas pour lui souhaiter une bonne année en cette dernière heure de la décennie. Quelque chose n’allait pas au Gîte et elle craignait le pire. Ses craintes se sont vite concrétisées.

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« Une fois que les intervenants du Gîte m’ont confirmé qu’ils avaient évacué l’endroit selon le protocole mis en place et que des autobus de la STO avaient été dépêchés sur les lieux pour garder nos usagers au chaud, j’ai immédiatement communiqué avec Michel Kasongo, le directeur de la Soupe populaire de Hull, pour lui demander s’il pouvait héberger de façon urgente nos bénéficiaires, se souvient Lise Paradis. Michel a tout de suite accepté et j’ai ensuite quitté Maniwaki pour me diriger vers la Soupe populaire. Il ne faisait pas beau, il y avait de la poudrerie, la route était enneigée et glissante. Habituellement, ça me prend une heure et demie pour me rendre de Maniwaki à Gatineau. Cette nuit-là, ça m’a pris trois heures. Une chance que mon mari conduisait son camion. Moi, avec ma petite voiture, je ne l’aurais jamais fait. Puis j’ai passé les 40 prochaines heures à gérer la crise. Comme mon mari dit : j’étais sur «l’adrénaLise». »

On connaît la suite. Les bénéficiaires du Gîte Ami sont maintenant hébergés à la Soupe populaire de Hull et au centre Fontaine qui a été converti en dortoir. Et ils risquent d’y séjourner pour encore plusieurs semaines, le temps que le Gîte Ami puisse réparer les dégâts causés par l’incendie du 31 décembre dernier.

« C’est une situation très difficile et loin d’être idéale, reconnaît Mme Paradis. Mais l’entraide qui règne depuis cet incendie est extraordinaire. Il faut le vivre pour le croire. Et je remercie tous nos partenaires, tous les organismes communautaires qui nous aident et tous les gens qui ont offert des dons au cours des derniers jours. »

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Mère de quatre enfants et grand-mère de quatre petits-enfants, Lise Paradis a œuvré tant dans le milieu communautaire que celui des affaires durant sa carrière. Directrice de la Soupe populaire de Hull pendant 13 ans, de 1996 à 2009, elle a quitté cet emploi pour ouvrir le gymnase Évolution Santé à Gatineau. Une aventure qui a duré deux ans.

« Avant ça, j’avais travaillé dans l’immobilier, dit-elle. Puis j’ai été directrice des ventes chez Construction Chartro. J’ai aussi travaillé à la Ville de Gatineau pendant plusieurs années. J’ai eu différents emplois dans lesquels je me suis bien amusée. Mais je n’ai jamais quitté le communautaire puisque j’ai siégé au conseil d’administration de Centraide Outaouais. Ça m’a permis de voir l’autre côté de la clôture, c’est-à-dire le point de vue des bailleurs de fonds plutôt que celui de l’organisme qui reçoit les fonds.

«Mais je pense que j’avais parfois besoin de prendre des pauses du milieu communautaire, poursuit-elle. C’est quand même assez demandant comme milieu. Mais curieusement, ça ne prenait pas beaucoup de temps dans cette pause pour que je m’ennuie du communautaire. J’aime l’entraide qui règne dans ce milieu, j’aime la synergie. Et j’ai un peu été élevée là-dedans. Mon père était très croyant et il s’est toujours impliqué dans la communauté. Si quelqu’un dans la paroisse était mal pris, mon père était toujours là pour l’aider. J’ai grandi dans le Vieux-Hull, nous n’étions pas riches. Et ma mère disait toujours à mon père : «René, t’es en train de vider notre garde-manger !». Il lui répondait : «ne t’en fais pas Laurette, Dieu pourvoira». J’ai baigné là-dedans très jeune. Et cette entraide et ce don de soi me sont restés.»

Lise Paradis est directrice générale du Gîte Ami depuis août 2016. Un «milieu assez demandant» comme elle dit. Un milieu qui peut vite démoraliser la personne la plus optimiste et qui exige un solide équilibre entre sa vie personnelle et la vie de la rue, soit celle de la misère humaine.

«Il faut apprendre à décrocher et ce n’est pas toujours facile, dit Mme Paradis. Habituellement, je décroche en rentrant chez moi. Mais c’est déjà arrivé que je sois obligée d’arrêter sur le bord de la route pour pleurer.

«Mais parfois, on a de petites victoires, de petits succès. Un bénéficiaire qui me dit que ça fait trois semaines qu’il n’a pas consommé de drogue, c’est une petite victoire. Un intervenant qui me dit qu’on a réussi à trouver quatre logements pour quatre de nos usagers, c’est une petite victoire. Si on faisait juste accueillir et héberger les sans-abri, sans démarche et sans les aider dans leur cheminement, je ne serais plus ici. Je ne pourrais pas. Juste gérer la misère humaine serait impossible. Et comme équipe, il faut régulièrement se rappeler nos petites victoires lorsque l’un d’entre nous devient découragé. Parce que ce sont ces petites victoires qui nous permettent de continuer.»