Denis Gratton
Le Droit
Denis Gratton
Le maire de Russell dans l’Est ontarien, Pierre Leroux, fait face à un important dilemme depuis qu’il a été révélé que la municipalité a été nommée en l’honneur d’un propriétaire d’esclaves.
Le maire de Russell dans l’Est ontarien, Pierre Leroux, fait face à un important dilemme depuis qu’il a été révélé que la municipalité a été nommée en l’honneur d’un propriétaire d’esclaves.

Le dilemme du maire Leroux

CHRONIQUE / «Vraiment ? On ne le savait pas. Alors on fait quoi, là ? »

C’est un peu la réaction que tout le monde de Russell a eue récemment quand on a appris que Peter Russell, l’homme qu’on a honoré en donnant son nom à ce canton de l’Est ontarien, était un propriétaire d’esclaves du XVIIIe siècle. Un grand « oups ! » collectif a soufflé sur les villages de Russell, Embrun et Marionville. « On fait quoi, là ? »

Pierre Leroux, le maire de Russell, a eu une idée plutôt originale pour régler cette fâcheuse situation. En fait, c’est son fils de 20 ans qui a lancé l’idée alors que la petite famille prenait le souper.

« On parlait de ça à la table et mon fils a dit : “c’est simple, plutôt que de changer le nom du village, choisis un autre Russell”, raconte le maire Leroux. J’ai ri lorsqu’il a dit ça. Mais plus j’y ai pensé, plus je me suis dit que ce n’était pas si bête comme idée. »

Ce n’est peut-être pas bête. Mais existe-t-il une autre personne du nom de Russell qu’on pourrait honorer en donnant son nom à un canton de près de 17 000 habitants ?

« Vous seriez surpris, lance le maire Leroux. Depuis que j’ai annoncé ça, on a reçu près d’une cinquantaine de suggestions. Ça m’a surpris. Il y a entre autres le nom de Bertrand Russell, un philosophe (britannique) qui a reçu le prix Nobel (de littérature en 1950), qui est ressorti à quelques occasions.

— Mais ce Bertrand Russell n’a rien à voir avec votre coin de pays. Ne serait-il pas préférable de choisir une personne du nom de Russell qui a aidé à bâtir votre canton et vos villages ?

— S’il y en a, oui. Mais ma proposition est de créer un comité qui étudiera toutes les options, qui consultera la communauté et qui fera ensuite des recommandations. C’est la communauté qui doit choisir qui on veut honorer. Ce sera une décision prise par la communauté. Certains veulent qu’on se débarrasse du nom de Russell. D’autres veulent garder le nom en honorant une autre personne du nom de Russell.

— N’y aurait-il pas des coûts importants pour la municipalité si on choisissait de changer le nom ?

— C’est certain. Mais pour moi, ce n’est pas une question d’argent. Les gens ont le nom Russell dans le sang, ça fait partie de leur vie. Il y a des gens qui ont passé toute leur vie ici et ils ont une fierté quand ils parlent de Russell. N’oublions pas que notre village a déjà été nommé le troisième meilleur endroit pour vivre au Canada. Il y a beaucoup de fierté ici. On a des entreprises et des organismes sociaux qui portent le nom de Russell. On ne peut pas juste “flipper une switch” et changer le nom. Il y a beaucoup de choses à prendre en considération. Je suis un Leroux. Si j’apprends que j’ai un arrière, arrière oncle qui a déjà fait quelque chose de mal, est-ce que tous les Leroux devront changer de nom parce que quelqu’un qu’on n’a jamais rencontré a fait quelque de mal il y a des décennies ? Non, parce qu’on a une fierté dans la famille. C’est un peu ça qu’on se fait demander comme communauté. On en discutera à la prochaine réunion du conseil municipal (le 6 juillet). C’est garanti que les membres du conseil ne veulent pas changer le nom de Russell. Sont-ils tous d’accord à ce qu’on honore un autre Russell ? Je ne le sais pas. Mais si on ne fait rien, quel message envoie-t-on à nos résidents qui ont des inquiétudes par rapport à ce nom-là ? Par contre, si on va à l’autre extrême avec un changement de nom au complet, ça couperait la communauté en deux. »

À suivre le 6 juillet…


« On parlait de ça à la table et mon fils a dit : “c’est simple, plutôt que de changer le nom du village, choisis un autre Russell”. »
Pierre Leroux

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Originaire de Vanier (autrefois nommée Eastview…) et père de trois fils âgés de 21, 20 et 16 ans, Pierre Leroux, 44 ans, était anciennement gérant d’une boutique de locations de vidéos Rogers, à Ottawa.

« Lorsque notre deuxième fils est né, notre maison à Vanier était rendue un peu trop petite, raconte-t-il. Alors nous sommes déménagés à Casselman, là où les maisons étaient moins chères qu’en ville, et nous nous sommes ensuite établis à Embrun, en 2001, où j’ai ouvert mon propre commerce, un dépanneur et boutique de location de vidéos. »

Pierre Leroux a été élu conseiller municipal de Russel en 2011, puis élu maire en 2015. Plutôt surprenant comme parcours pour un homme qui, avoue-t-il candidement, n’avait aucun intérêt pour la politique municipale et pour la politique tout court. Mais le dépanneur étant souvent le « deuxième hôtel de ville » d’un village…

« La politique ne me disait absolument rien, laisse-t-il tomber. Mais un jour, j’ai croisé le maire au bureau de poste. Lorsque je lui ai demandé comment il allait, il m’a répondu : “ça va bien, j’essaie de monter tes taxes encore”. J’ai trouvé ça pas mal insultant. Je jouais aux cartes ce soir-là avec des chums et je leur ai raconté cette anecdote. Un de mes amis m’a alors dit que je devrais me présenter aux prochaines élections. Quand je lui ai répliqué que je ne connaissais rien en politique municipale, il m’a dit : “t’es le propriétaire du dépanneur, tu connais tout le monde !” C’est comme ça que l’idée est partie. Alors je me suis présenté aux élections et j’ai été élu conseiller. Et une fois que je suis entré là-dedans, je suis tombé en amour avec le monde municipal. »

Pierre Leroux a même eu un flirt avec la politique provinciale au printemps 2018 lorsqu’il s’est présenté aux élections ontariennes sous la bannière libérale. Mais le bulldozer conservateur avec Doug Ford au volant allait raser la province et réduire les libéraux de l’Ontario à seulement sept sièges à Queen’s Park.

Et dans Glengarry-Prescott-Russell, la candidate conservatrice, Amanda Simard, allait l’emporter sur M. Leroux. On connaît la suite. Mme Simard a claqué la porte du caucus conservateur dans la foulée des coupes imposées dans la communauté franco-ontarienne, en novembre 2018, et elle est éventuellement passée chez les libéraux de l’Ontario.

Sera-t-elle la candidate libérale aux élections provinciales de 2022 ? Ou est-ce que l’Association libérale provinciale de Glengarry-Prescott-Russell tiendra auparavant une course à l’investiture afin que ses membres puissent choisir eux-mêmes leur candidat ou candidate ?

« L’Association libérale aimerait qu’il y ait une course à l’investiture, dit Pierre Leroux. Mais le nouveau leader libéral (Steven Del Duca) a été clair, il n’y en aura pas. Est-ce injuste ? Personnellement, je ne suis pas du tout intéressé à me présenter. Mais si quelqu’un sent qu’il a la population derrière lui, il ne devrait pas y avoir de problème à ce que l’on tienne une course à l’investiture. Ça unirait les gens en sachant que ce sont eux qui ont décidé. Mais le fait qu’il n’y en aura pas laisse un mauvais goût dans la bouche de beaucoup de gens.

— Serez-vous à nouveau candidat à la mairie de Russell aux prochaines élections municipales (en 2022), M. Leroux ?

— Oui, définitivement. J’adore mon travail. Et la journée où je n’aurai plus de fun, quelqu’un d’autre prendra ma place. »