Le gouvernement ontarien interdit le téléphone cellulaire dans les écoles de la province.

La calculatrice de poche

CHRONIQUE / C’était en 1974. Peut-être 1973. Dans ces années-là, quoi.

Je commençais le secondaire dans cette immense école rebaptisée quelques années plus tôt : l’école secondaire André-Laurendeau.

J’avais un collègue de classe du nom de Claude Dorval. Un gars rencontré au primaire. Ou à l’intermédiaire, devrais-je dire. Parce qu’il y avait des écoles intermédiaires à l’époque en Ontario. Des écoles pour les élèves de 6e, 7e et 8e année. Comme un pré-secondaire.

« Anyway », mon chum s’appelait Claude. Il n’était pas d’une famille ultra-riche. Je dirais que sa famille se situait parmi les plus nantis de la classe moyenne. Alors que la plupart des grosses familles de Vanier de l’époque — dont la mienne — se situaient plutôt dans les moins nantis de la classe moyenne. Pas pauvres. Mais très, très loin d’être riches. Ou comme répondent la grande majorité des gens de cette génération lorsqu’on leur demande de parler de leur enfance : « on n’était pas riche, mais on ne manquait de rien ».

Traduction : on se tenait la tête hors de l’eau tant bien que mal. Mais pour les petits luxes de la vie, on passait notre tour.

Mais chez Claude Dorval, on se permettait parfois ces petits luxes de la vie.

Claude était toujours le gars qui arrivait en classe après le congé des Fêtes avec la nouveauté de l’année. Le gadget de l’heure.

Je me souviens encore de sa montre à cadran numérique. Une gigantesque montre bleue et argentée sans cadran et sans aiguilles qui affichait l’heure en chiffres rouges, voire écarlates. Claude n’avait qu’à appuyer un petit bouton pour que sa montre affiche l’heure exacte. Et comme si ce n’était pas assez pour émerveiller ses camarades de classe, il appuyait un autre bouton pour afficher la date ! Wow !

Du jamais vu. Le gars avait une horloge ET un calendrier au poignet. J’étais jaloux. J’en voulais une. Ma vieille montre à cadran et aiguilles reçue à ma première communion me semblait si vieille, si désuète. Si d’un autre temps.

« P’pa.

— Oui, Denis ?

— Je peux avoir une montre numérique ?

— Oui, Denis. Quand les poules auront des dents. »

Drôle de réponse, me disais-je. Nous n’avions même pas de poules.

Donc cette année-là — 1974 ou 1973 — Claude Dorval s’est présenté en classe en janvier avec son cadeau de Noël, la nouveauté de l’année : une calculatrice électronique de poche. De poche !

L’enseignante pouvait poser toutes les questions de mathématiques imaginables, des plus faciles ou plus difficiles, Claude avait la réponse dans sa p’tite poche. Et inutile de lui demander combien de secondes ça lui prenait avant d’obtenir la bonne réponse sur son machin électronique, il n’avait qu’à le « demander » à sa montre numérique !

J’étais doublement jaloux.

« P’pa.

— Oui, Denis ?

— Je peux avoir une calcu… ah puis, laisse faire, P’pa. »

Quelques mois plus tard, le conseil scolaire interdisait formellement les calculatrices de poche en salle de classe. « Les enfants n’apprendront jamais à compter si une machine le fait à leur place », disaient les adultes.

Donc pas le choix, on a continué à compter sur nos doigts…

Je suis devenu parent une quinzaine d’années plus tard. Et lorsque mon fils a débuté sa quatrième ou cinquième année au primaire et qu’il m’a présenté sa liste d’effets scolaires à acheter, j’ai sursauté. « Une calculatrice de poche » pouvait-on lire dans cette liste sous « 10 stylos à encre bleue » et « un ensemble de géométrie ».

Comme quoi les enfants avaient maintenant le droit de « compter » sur leurs doigts pour trouver la réponse.

Ainsi, le gouvernement ontarien interdira dorénavant le cellulaire dans les écoles. Et plusieurs étudiants ont clairement manifesté leur mécontentement.

Je vous comprends, les jeunes. Je vous comprends très bien. Mais sachez qu’un jour, votre rejeton vous présentera sa liste d’effets scolaires. Et le téléphone intelligent sera devenu aussi essentiel en classe qu’un ensemble de géométrie.

Tirez-en votre propre conclusion…