Denis Gratton
Le Droit
Denis Gratton
Le directeur des programmes philanthropiques des Bergers de l'Espoir, David Gourlay
Le directeur des programmes philanthropiques des Bergers de l'Espoir, David Gourlay

La « jeune cavalerie » arrive

CHRONIQUE / Qu’on habite Gatineau ou Ottawa, on connaît tous le coin. L’angle de l’avenue King Edward et de la rue Murray, tout près du marché By. Là où se trouvent le centre de refuge et la soupe populaire des Bergers de l’Espoir.

Là où se regroupent des sans-abri et des itinérants. On les voit chaque jour. Certains automobilistes lèvent les vitres de leur auto et regardent droit devant eux tentant d’éviter le regard de ces hommes et ces femmes de la rue, d’autres comptent les secondes avant que le feu rouge tourne au vert, et certains donnent quelques sous, une cigarette, un peu de nourriture.

C’est un coin d’Ottawa qui nous rappelle chaque jour que notre société est loin d’être parfaite et que les plus vulnérables d’entre nous ont besoin d’une main tendue, d’une écoute, parfois d’un simple sourire. Et on remercie les Bergers de l’Espoir d’être là pour eux. Puis on reprend la route et on rentre à notre nid auprès des nôtres, loin des misères et de l’enfer de la rue.

Déjà vulnérables, les sans-abri d’Ottawa n’allaient pas être épargnés par la pandémie. Les Bergers de l’Espoir, leur repère, leur phare, allait être transformé pour respecter les consignes et les règles sanitaires émises par Santé Ottawa.

Les Bergers de l'Espoir servent en moyenne 700 repas chaque jour.

« Cette pandémie est sans précédent, a dit le directeur des programmes philanthropiques des Bergers, David Gourlay. Nous n’avions pas de plan de match à suivre. Nous avons été obligés de déménager notre cuisine populaire dehors et servir les repas à des tables à pique-nique, sous des tentes. Nous servons, en moyenne, 700 repas par jour. Beaucoup de nos bénévoles sont des gens plus âgés et à la retraite. Et puisque ceux-ci étaient plus à risque de contracter le virus, ils n’ont eu d’autre choix que d’arrêter leur bénévolat. Et c’est tout à fait normal et compréhensif, on ne voulait mettre personne à risque. Le hic, c’est que nous avions tout de même 700 repas à servir. Et sans presque plus de bénévoles pour nous aider. »

Autre grave problème : avec les innombrables pertes d’emplois causées par la pandémie, la « clientèle » des Bergers de l’Espoir pour les repas du midi allait grimper de 38 %…


« Nous lançons régulièrement des appels sur les réseaux sociaux pour inviter les gens à venir faire du bénévolat aux Bergers de l’Espoir. »
David Gourlay

Donc un plus grand nombre de repas à servir, une plus grande demande et une chute draconienne dans le nombre de bénévoles. Une catastrophe annoncée…

« LES JEUNES SE SONT LEVÉS POUR AIDER »

Puis à la surprise générale, la cavalerie est arrivée. La « jeune » cavalerie.

« Nous lançons régulièrement des appels sur les réseaux sociaux pour inviter les gens à venir faire du bénévolat aux Bergers de l’Espoir, dit M. Gourlay. Et les jeunes d’aujourd’hui vivent un peu sur les réseaux sociaux, laisse-t-il tomber en souriant. C’est là qu’ils obtiennent leurs informations. Ces jeunes ont vu nos appels et ils ont répondu à nos appels. Ils se sont levés pour nous aider dans ces moments difficiles. »

Depuis mars dernier, soit depuis le début de la pandémie, le pourcentage de jeunes bénévoles (29 ans et moins) aux Bergers de l’Espoir a grimpé de 20 % à 42 %. Du jamais vu. Et alors que la grande majorité des jeunes bénévoles offraient leurs services en soirée, avant la pandémie, ils sont aujourd’hui de plus en plus nombreux à y œuvrer le jour alors que la demande est plus grande aux Bergers de l’Espoir.

Les jeunes ont répondu à l'appel des Bergers de l'Espoir

« Ces jeunes d’âge universitaire et secondaire nous inspirent, lance M. Gourlay. En se levant ainsi dans ces temps difficiles et en se déclarant «présents», ils démontrent une grande empathie et une grande compassion au moment où la communauté a besoin d’eux.

«Il y a deux jeunes adolescents d’une école secondaire d’Orléans qui ont couru 100 km récemment pour amasser la somme totale de 5 100 $, une somme qu’ils ont remise aux Bergers. Des gestes comme celui-là inspirent confiance dans les prochaines générations.

«On juge parfois les jeunes un peu trop vite, ajoute le porte-parole des Bergers de l’Espoir. On dit d’eux qu’ils sont paresseux et qu’ils préfèrent rester à la maison et jouer à leurs jeux vidéo. Mais je suis convaincu que les jeunes d’aujourd’hui veulent redonner à leur communauté. Ils le démontrent ici tous les jours par leur présence, par leur écoute, par leur bonne humeur et par leur empathie. Ils viennent ici et ils comprennent que ce n’est pas parce que t’es sans-abri que tu n’as pas droit à un peu d’espoir et de dignité. Ils ont cette compassion en eux. Puis ils en parlent à leurs amis et d’autres jeunes se portent bénévoles à leur tour.

«Nous avons été bénis du ciel par ces jeunes qui ont pris le flambeau et qui compensent pour la perte de bénévoles à notre soupe populaire. Ils sont inspirants.»

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«J'AIME LES AIDER»

Émilie Bélanger, 26 ans, de Hull, est bénévole aux Bergers de l’Espoir d’Ottawa depuis trois ans. 

Avant la pandémie, elle s’y rendait un soir par semaine, le dimanche, de 17 h à 21 h. Titulaire d’une maîtrise en sciences sociales du développement de l’Université du Québec en Outaouais (UQO), elle a aussi fait des études en anthropologie à l’Université de Montréal. Avant que la COVID-19 vienne chambouler nos vies, elle occupait le poste d’assistante archéologue à la Commission de la capitale nationale (CCN).

Mais depuis mars dernier, c’est aux Bergers de l’Espoir que vous la trouverez, cinq jours par semaine. Là où elle et les autres bénévoles préparent et servent quotidiennement quelque 700 repas.


« Les sans-abri ne sont pas des personnes dangereuses. [...] Ce sont des gens marginalisés qui ont de la difficulté à s’intégrer à la société. »
Émilie Bélanger

« J’ai une amie qui a commencé à faire du bénévolat ici aux Bergers il y a trois ans et elle m’a invitée à la joindre, raconte la jeune Gatinoise. C’est un endroit que je connaissais parce qu’on passe souvent en auto et on voit beaucoup de sans-abri à cet endroit. Donc j’ai pensé que ce serait une bonne idée d’y faire du bénévolat pour comprendre les personnes les plus vulnérables de notre société et pour voir la différence que mon bénévolat pourrait faire dans la vie de ces personnes-là. J’avoue que c’était un peu difficile au début parce que je n’étais pas habituée à travailler avec des gens vulnérables et sans toit. Mais je m’y suis vite habituée et j’aime beaucoup ça. »

«Ce sont des humains»

On est pourtant vite à juger. Et beaucoup craindraient ce coin d’Ottawa où, croit-on, se réunissent des « drogués », des « alcooliques », des gens violents. 

Bref, ce n’est pas un endroit pour une jeune femme, jugeront plusieurs.

« Je n’ai jamais eu peur de venir ici, réplique Émilie. Les sans-abri ne sont pas des personnes dangereuses. Ce sont plutôt des personnes qui sont elles-mêmes victimes de crimes. Ils sont plus vulnérables à la violence. Il s’agit simplement de les traiter comme des êtres humains. Ce ne sont pas des gens méchants. Ce sont des gens marginalisés qui ont de la difficulté à s’intégrer à la société. 

«Certains souffrent d’une dépendance, poursuit-elle. Certains ont de graves problèmes de maladie mentale. Je veux les aider parce que je trouve qu’il y a beaucoup trop de préjugés envers eux. J’entends des gens dire : «c’est de leur faute, ils choisissent de prendre des drogues». Mais ces gens oublient souvent que plusieurs sans-abri souffrent d’une maladie mentale et qu’ils ont besoin d’aide plutôt que de nos préjugés et de nos jugements faciles. Ce sont des êtres humains. J’aime les aider. »

Émilie Bélanger est bénévole aux Bergers de l’Espoir d’Ottawa depuis trois ans.

Émilie a remarqué la hausse de jeunes bénévoles présents aux Bergers de l’Espoir depuis le début de la pandémie.

«Ça m’encourage de voir ça, laisse-t-elle tomber. Je me dis que ces jeunes bénévoles auront moins de préjugés envers les sans-abri et les personnes souffrantes de différentes maladies mentales. J’espère que ça va créer une génération plus ouverte d’esprit. J’ai remarqué que plusieurs jeunes bénévoles étudient dans des domaines qui touchent la réhabilitation et la réinsertion sociale. C’est une génération plus compréhensive et plus emphatique qu’on voit ici. Ils ont pris l’initiative de venir ici pour faire du bénévolat plutôt que de rester à la maison. Personne ne les a forcés à venir aux Bergers de l’Espoir. Ils sont venus par choix, pour aider, pour redonner. Et ça, c’est très encourageant.»

Une affaire de famille

Quand Émilie Bélanger a décidé de passer du bénévolat à temps partiel à un bénévolat à «temps plein» au début du confinement, en mars dernier, sa mère a décidé de l’accompagner aux Bergers de l’Espoir pour voir d’elle-même les mesures de sécurité et de santé mises en place.

«Ma mère voulait s’assurer que je sois en sécurité, dit Émilie. Puis elle a commencé à venir toutes les semaines pour faire du bénévolat elle aussi. Elle disait que c’était quelque chose à faire. Elle trouvait le temps long à la maison en confinement, elle s’ennuyait. Et elle a vraiment commencé à aimer ça de venir ici pour aider. Tellement, qu’aujourd’hui, ma mère fait aussi cinq jours de bénévolat par semaine.

«Et là, c’est mon père qui a commencé à venir, ajoute-t-elle en souriant. Il vient tous les mercredis avec l’un de ses bons amis et les deux préparent les repas ensemble. Donc les mercredis, nous sommes toute la famille ici, mon père, ma mère et moi.»

Et les trois y seront aussi à l’Action de grâce pour préparer le repas traditionnel pour les sans-abri de la région.

Ce sera leur façon de remercier la vie.