Chasser le ballon-chasseur?

CHRONIQUE / J’ai bien ri en lisant cette nouvelle. Comme un peu tout le monde, je devine.

La nouvelle ? Le ballon-chasseur est de « l’intimidation légalisée » et ce jeu ne devrait plus se jouer dans les gymnases et les cours d’école du pays, selon une professeure en pédagogie de l’Université de la Colombie-Britannique.

On a tous joué à ce jeu qui oppose des équipes qui se lancent un ballon dans le but d’atteindre les joueurs adverses pour les éliminer. C’est simple, ça ne nécessite qu’un ballon, c’est amusant et ça implique tout le monde. Mais voilà qu’on apprend que ce jeu ne devrait plus être joué par les jeunes, car ceux-ci pourraient en être traumatisés à vie.

Dans le cadre du Congrès des sciences humaines qui se déroulait à Vancouver la semaine dernière, la prof en question, une dénommée Joy Butler, a présenté un résumé d’une étude qu’elle publiera bientôt intitulée Ballon-chasseur : les cinq visages de l’oppression. Dans cette étude, Mme Butler s’interroge quant aux messages qu’un jeu qui prend pour cible des humains envoie en matière de justice sociale. Elle souligne notamment l’exploitation et l’impuissance, la dominance et l’impérialisme culturel, la violence et la marginalisation.

Misère…

Un jeu, un simple jeu que les enfants jouent depuis le début des temps serait soudainement devenu de « l’intimidation légalisée ». Je me demande ce que cette professeure pense du hockey…

Cela dit, je n’ai jamais été un grand fan de ballon-chasseur. Ce n’était pas mon jeu favori dans la cour d’école ou dans les cours d’éducation physique.

Je n’étais pas le meilleur joueur à ce jeu. Je n’étais pas le pire non plus. Lorsque les deux capitaines sélectionnaient à tour de rôle leurs coéquipiers, j’étais habituellement choisi au milieu du groupe. Jamais le premier sélectionné, mais jamais le dernier. J’étais un joueur de ballon-chasseur ordinaire, quoi. Ou comme on dit dans le jargon du hockey : un plombier.

Et Dieu ! que je n’aurais pas voulu être sélectionné le dernier. Parce que le dernier choisi était évidemment le moins bon. C’était comme ça. Le dernier choisi était celui qui allait être l’une des premières cibles des joueurs adverses. Celui vers qui ils lançaient le ballon de toutes leurs forces. Je ne voulais pas être lui. Je ne voulais pas être Roger, mon collègue de 5e année. Un gars un peu grassouillet et lourdaud, pas très sportif, plus enclin à la littérature et l’histoire qu’aux sports et aux jeux. Un bon gars, ce Roger. Un bon ami. Mais je le revois encore lever les yeux au ciel et pousser de longs soupirs lorsque le prof de gym annonçait que nous allions jouer au ballon-chasseur. Pauvre Roger, il en avait presque les larmes aux yeux en pensant à la douleur qui s’en venait.

C’était le collègue Alain qui était le meilleur joueur de la classe. Toujours choisi comme capitaine, notre Alain. Puis il s’assurait que ses bons amis fassent partie de son équipe. On espérait qu’il nous choisisse. On priait même. On ne voulait surtout pas être dans l’équipe adverse. Car lorsque Alain et certains de ses amis s’apprêtaient à lancer le ballon en notre direction, même nous, les plombiers, en tremblions de peur. Je peux juste imaginer l’angoisse que Roger ressentait lorsque Alain le prenait dans sa mire.

Non, je n’ai jamais trop aimé ce jeu.

Et savez-vous, je me relis et je réalise que la professeure Butler n’est peut-être pas si dans le champ que ça avec son étude. Car pour certains élèves, c’était effectivement angoissant, le ballon-chasseur. L’angoisse d’être sélectionné dernier. L’angoisse d’être la risée de la classe. L’angoisse d’être une cible facile pour l’adversaire. L’angoisse d’être blessé.

Mais de là à parler « d’exploitation », de « violence » et « d’impérialisme culturel », il y a une limite. Je crois cependant qu’il y a matière à se pencher sur ce jeu et ses effets négatifs chez les enfants. Mais de complètement bannir et interdire le ballon-chasseur ? Non. Il faudrait alors bannir d’innombrables autres jeux et sports.

Il y a cependant moyen de protéger les Roger de ce monde.