Denis Gratton
Les bureaux du <em>Droit</em> de la rue Clarence, à Ottawa, sont officiellement fermés.
Les bureaux du <em>Droit</em> de la rue Clarence, à Ottawa, sont officiellement fermés.

Ce n’était pas censé finir comme ça

CHRONIQUE / Ce n’est qu’une simple pièce d’un simple édifice. La salle de nouvelles d’un quotidien, c’est comme toute autre salle dans tout autre bâtiment. Ce n’est que de la brique et du mortier. Et des bureaux, des classeurs, des chaises, des ordinateurs et des panneaux séparateurs… rien de bien spécial tout ça.

Alors pourquoi ai-je le cœur gros ?

Nos bureaux de la rue Clarence dans le marché By, à Ottawa, ont été officiellement fermés vendredi. Seul notre photographe a eu droit à une dernière visite pour capter des images de notre salle de nouvelles… vide.

Dorénavant, c’est dans de tout nouveaux bureaux d’un édifice voisin de la Place Cartier du secteur Hull qu’on travaillera et que notre nouvelle coopérative fleurira. C’est là que vous trouverez Le Droit. Votre Droit. Enfin, c’est là que vous nous trouverez une fois que cette pandémie sera derrière nous.

C’est là, tout près de la Place Cartier, que se trouvera notre nouvelle salle de nouvelles. L’ancienne, celle du marché By qu’on a occupée pendant presque 30 ans, ne sera plus qu’un souvenir. Et bien qu’elle restera qu’une simple pièce d’édifice, jamais je ne l’oublierai.

J’aurais tant aimé un dernier au revoir. Un dernier regard. Un dernier sourire à tous ces travailleurs, commerçants, restaurateurs et maraîchers du marché By devenus nos amis au fil des années. J’aurais aimé un dernier moment.

Ce n’était pas censé finir comme ça.

Lorsqu’un virus nous a renvoyés à la maison en nous obligeant de s’y confiner, on croyait bien reprendre nos places dans cette salle dans quelques jours, peut-être deux semaines, trois tout au plus. On croyait bien pouvoir dire à cette salle un dernier adieu en gang, entre collègues de la salle des nouvelles, de la production, des ventes et du service à la clientèle, et se rappeler nos plus vifs et nos plus fous souvenirs dans cette grande pièce au mur de fond rouge du Droit.

Mais le temps a passé, les déménageurs aussi, et cette salle qu’on croyait faire revivre de nos conversations, de nos rires, de nos histoires et de nos scoops ne nous attend plus.

Les locaux du <em>Droit</em> sont désormais vides au 47 rue Clarence.

C’est un nouveau lieu qui nous accueillera lorsque le virus nous donnera la permission de revivre. Un nouveau départ. Une nouvelle salle où s’accumuleront les souvenirs au fil des années à venir. Comme les souvenirs se sont multipliés dans l’ancienne salle du marché By de 1991 à 2020. C’est d’ailleurs curieux de voir une image de notre salle de nouvelles vide alors qu’elle déborde tellement de souvenirs. Des moments inoubliables. Des moments qui resteront imprimés dans nos cœurs jusqu’à la dernière page de notre vie.

Ce n’était pas censé finir comme ça.

Sur une note personnelle, c’est dans cette salle que j’ai rencontré celle qui allait devenir ma partenaire de vie des 26 dernières années. Et ce n’était pas la première ni la dernière fois que Cupidon allait s’arrêter nous saluer et cibler d’autres cœurs.

Les grands moments de l’histoire des 30 dernières années, c’est dans cette salle que nous les avons vécus.

Les innombrables soirées d’élections qui se terminaient à minuit pour faire place à de la pizza et une caisse de bière que nous nous partagions en poussant tout un chacun un long soupir de soulagement. Nos lecteurs auraient tous les résultats à leur porte (et à leur écran) dans quelques heures. Mission accomplie.

Ce matin de février 1997 lorsque le rédacteur en chef a annoncé à haute voix dans cette salle que l’Hôpital Montfort allait être fermé. Il n’a suffi que quelques minutes, quelques secondes, pour que Le Droit reprenne son rôle de « journal de combat ». Nos racines franco-ontariennes nous le dictaient. Notre devoir envers nos fiers fondateurs et prédécesseurs nous appelait. Le Droit allait monter au front aux côtés de la communauté franco-ontarienne, comme il l’a toujours fait au cours de ses 107 ans d’histoire, et comme il le fera toujours. Que nos bureaux et votre coopérative se trouvent en sol ontarien ou québécois, notre mission et notre devise ne changeront jamais : l’avenir est à ceux qui luttent.

Le référendum sur la souveraineté du Québec de 1995, c’est dans cette salle que nous l’avons vécu. Les attentats à New York en septembre 2001, l’élection de Barack Obama… et de Donald Trump, la panne majeure d’août 2003 alors qu’on a tout de même réussi à vous offrir votre Droit le lendemain matin grâce à une génératrice trouvée in extremis et Dieu sait où, les inondations, les tornades, les crises économiques, le « Jeudi noir », la fin des Expos, la dernière coupe Stanley du Canadien de Montréal, la mort de Maurice Richard, de Pierre Trudeau, de Michael Jackson, de Nelson Mandela et de tant d’autres grands noms qui ont marqué l’Histoire à leur façon, la création de l’État islamique, la tuerie de l’école primaire Sandy Hook, l’ouragan Katrina, les nombreux attentats terroristes, dont celui d’Ottawa… Je pourrais poursuivre, vous le savez bien.

La tornade qui a frappé Mont-Bleu le 21 septembre 2018.

La vie nous a si souvent surpris au fil des 30 dernières années.

Et cette grande salle a tout vu. Elle a tout vu de nos yeux, elle a séché nos larmes, elle a partagé nos joies, elle a ri de nos folies, elle a rougi à nos engueulades, elle a corrigé nos fautes, elle s’est réjouie de nos scoops, elle a toujours été là.

Ce n’était pas censé finir comme ça.

C’est juste une salle, je sais. Ce n’est qu’une simple pièce d’un simple édifice.

Mais pour nous et pour tous les journalistes qui y ont fait leurs premiers pas, elle a été beaucoup plus qu’une salle.

Elle a été une amie. Elle a été un refuge. Elle a été un souvenir inoubliable. Elle a été un moment de notre vie.

Elle a été une vie.