Denis Gratton
Géraldine et Adrien Desbiens
Géraldine et Adrien Desbiens

Ce besoin d’aider, malgré tout

CHRONIQUE / Ils ont consacré les 36 dernières années de leur vie au bénévolat.

En 2014, Le Droit et Radio-Canada soulignaient leur contribution exceptionnelle à la communauté en leur remettant le prix annuel «Coup de coeur» lors du gala des «Personnalités de l’année» de l’Outaouais et de l’Est ontarien.

Aujourd’hui âgés de 86 et de 83 ans, Adrien et Géraldine Desbiens habitent une résidence privée pour aînés de Gatineau. Et comme tout le monde, ils sont en confinement depuis la mi-mars.

Comment occupent-ils leur temps ? Avec ce couple, poser la question est y répondre. Car pour passer les heures, ils font du… bénévolat. Ils aiment aider, c’est plus fort qu’eux, et ce n’est pas un virus qui les arrêtera.

«On n’a jamais arrêté de faire du bénévolat, dit M. Desbiens. Mais il faut maintenant le faire d’une manière détournée parce qu’on n’a pas le droit de sortir de notre logement.»

Avant le début de la pandémie, certaines familles démunies desservies par la Société Saint-Vincent-de-Paul (conférence Saint-Alexandre de Limbour) communiquaient avec Mme Desbiens, et c’est elle et son époux qui s’assuraient que ces familles obtiennent la nourriture nécessaire à leurs besoins. «Ma femme s’occupait des épiceries et moi j’étais son chauffeur» lance M. Desbiens.

Mais isolement oblige - leur âge aussi - M. et Mme Desbiens ont dû trouver une façon «détournée» pour continuer d’aider ces familles dans le besoin de leur secteur.

«Ma femme est la personne-ressource de notre Saint-Vincent-de Paul, explique M. Desbiens. Elle reçoit de 20 à 25 appels par jour de familles dans le besoin. Ça fait plus de 35 ans qu’elle fait ça, son nom et son numéro sont rendus partout. On reçoit des appels de familles de Buckingham, d’Ottawa et d’un peu partout. Mais il faut se limiter au secteur desservi par notre Saint-Vincent-de-Paul. Alors elle doit faire un tri là-dedans et elle s’occupe des familles démunies d’ici.

«Donc elle évalue les demandes, elle envoie le nom des familles qu’on aide à la présidente de la Saint-Vincent-de-Paul, et celle-ci prépare un bon d’achat qu’elle envoie à son tour au Métro Limbour. Puis Géraldine appelle ensuite chaque famille pour les aviser de l’heure et du jour qu’elles doivent passer chez Métro pour chercher ce dont elles ont besoin. Puis notre Saint-Vincent-de-Paul paie le tout chez Métro chaque fin de mois avec l’argent que nous amassons grâce à notre guignolée annuelle.

«Il y a un barème à respecter, précise M. Desbiens. Je n’ai pas les chiffres exacts, mais une famille d’un adulte et de deux enfants reçoit, par exemple, un bon de 130 $. Une famille de deux adultes et de deux enfants reçoit un peu plus. Ça va selon le nombre de personnes par famille. Le montant est inscrit sur le bon d’achat et la facture à la caisse ne doit pas dépasser cette somme. Et personne n’a le droit d’utiliser ces bons pour se procurer de la bière et/ou des cigarettes. On s’est fait jouer un tour une fois. Une dame a demandé un bon pour sa famille, mais elle a juste acheté de la nourriture pour ses chats et ses chiens !», ajoute l’octogénaire dans un éclat de rire.

M. et Mme Desbiens pourraient bien ralentir un peu, profiter de la vie et laisser le bénévolat aux suivants. Après 36 années à aider leur prochain, personne ne leur en voudrait s’ils pensaient un peu plus à eux et un peu moins aux autres.

«Géraldine a peur que les gens meurent de faim si elle arrête, laisse tomber M. Desbiens. Si on arrêtait, les centaines de personnes qui ont son numéro de téléphone ne sauraient plus où appeler. On aime faire ce qu’on fait. Ça nous fait du bien et ça fait du bien aux autres, ça donne du bonheur. Et ça donne un sens à notre vie.

—Et comment vont les choses pour vous deux en confinement, M. Desbiens ?

—Ça va très bien ! Ça fait 61 ans qu’on est marié, on s’entend bien. Et j’ai tellement de temps maintenant que j’ai pu compléter mon autobiographie, en cinq tomes. C’est sûr qu’on se sent parfois un peu prisonniers. Mais au moins, il n’y a pas un seul cas (de coronavirus) dans notre bâtisse. On a le droit à une marche d’une heure par jour à l’extérieur. Et on doit marcher autour de l’édifice. Il y a toujours des employés et des bénévoles pour nous surveiller et s’assurer qu’on ne s’éloigne pas trop. Moi, je fais du jogging. Je suis le seul de la gang qui fait du jogging. J’ai 86 ans, mais je me sens comme un jeune de 60 ans, ajoute-t-il avec un sourire dans la voix, lui qui a fait carrière et obtenu le grade de capitaine au sein des Forces armées canadiennes.

—Et que pensez-vous de la situation dans certains CHSLD du Québec (et d’ailleurs) ?

—On trouve ça terrible ! Ma femme et moi n’irions jamais vivre dans une place comme ça. Jamais. Et ce que je n’arrive pas à comprendre, c’est qu’il y a des CHSLD privés qui chargent des gros montants comme 5 000 $ par mois, mais qui ne peuvent même pas payer leurs employés plus que le salaire minimum. Je pense qu’il est là, le gros problème. »