Luc Charette travaille depuis 38 ans dans le casse-croûte fondé par son père il y a 60 ans.

60 ans dans les patates

CHRONIQUE / La famille Charette est dans les patates. Dans les patates depuis 60 ans.

Si vous êtes déjà passés sur la rue Saint-Louis dans le secteur Pointe-Gatineau, vous vous êtes peut-être arrêtés chez les Charette pour une frite, une poutine ou un pogo. Le nom de l’endroit : Gaga Patates. Un casse-croûte qui célèbre cette année ses 60 ans d’histoire. Une véritable institution gatinoise.

Soixante ans de « quosse-tu prends sur ton hot-dog ? » Soixante ans de « sel et vinaigre sur ta p’tite frite ? » Soixante ans de « all dress, ton hamburger ? »

Réjean « Gaga » Charette était peintre l’hiver et propriétaire d’un camion à patates frites l’été. Un camion qui a sillonné les rues de Pointe-Gatineau de 1959 à 1972.

« Mon père a commencé à vendre des frites à l’été de 1959, raconte Luc Charette. Il a construit le casse-croûte ici sur la rue Saint-Louis en 1972 lorsque le gouvernement du Québec a interdit les camions de frites sur son territoire. Moi, j’ai commencé à travailler ici en 1981. Je travaillais pour mes deux frères, Marcel et André. Quand mon père est décédé en 1978, ma mère s’est occupée du casse-croûte pendant une année ou deux, puis mes deux frères l’ont acheté. En 1987, j’ai acheté les parts d’André. Puis celles de Marcel en 1990. Mes frères en avaient assez, ils voulaient faire autre chose. Je suis donc l’unique propriétaire depuis 1990. Cette année est ma 38e année à travailler ici du matin au soir, six jours par semaine. On compte 10 employés, certains sont ici depuis 15 et 20 ans. Et ma conjointe, Tina [Legault], travaille aussi ici à temps plein. C’est de famille, notre affaire.

—Votre père est décédé jeune ?

—Il n’avait que 49 ans. Le cancer. Il était magané pauvre lui. Il travaillait seul dans son camion à longueur d’été. Ma mère faisait les patates dans le sous-sol à la maison tout en s’occupant de ses cinq enfants. Ce n’était pas facile.

—D’où vient ce sobriquet : Gaga ?

—Mon père était le plus jeune d’une famille de huit filles et un garçon. Il était le petit gars, le ‘Gaga’ qu’on surprotégeait. Gaga, c’était aussi pour ‘gâter’. Ses sœurs étaient mariées, elles avaient des emplois. Donc, elles achetaient des vêtements neufs à leur Gaga, un vélo et le reste. Elles s’en occupaient de leur petit frère. Toute sa vie, les gens ont appelé mon père Gaga. Et aujourd’hui, certains clients réguliers m’appellent Gaga à mon tour. Et mon fils Nicolas, c’est Gaga Junior. »

Nicolas Charette, 28 ans, travaille dans le casse-croûte de ses parents depuis l’âge de 10 ou 11 ans. Et il compte bien prendre la relève du commerce familial lorsque son père accrochera son épluchoir. D’ici là, il continuera à voyager un peu partout au Québec et en Ontario avec ses deux camions à patates baptisés : Gaga Patates Junior.

« J’ai acheté ces deux remorques il y a quatre ans, dit-il. Je fais des événements, des festivals, des fêtes privées. Je vais au Festival de montgolfières, au Rockfest, je reviens de Saint-Jean-sur-Richelieu, je vais parfois à Toronto, Montréal, je me promène un peu partout. Et l’hiver, je m’occupe du casse-croûte de mon père qui passe l’hiver en Floride. Je travaille de longues heures l’été. La semaine dernière, entre un festival et ici au casse-croûte, j’ai compté 92 heures de travail.

—Et tu n’es pas payé à l’heure...

—Non, réplique Gaga Junior, je suis payé à la patate. (Rires)

—Et tu comptes prendre la relève de ton père un jour ?

—Oui. Je vais l’acheter. Mais je sais que ça va me coûter cher. Ce casse-croûte, c’est le fond de retraite de mon père. »

Comment Luc Charette explique-t-il le succès et la longévité du casse-croûte Gaga Patates ?

« La famille, le nom de la famille, répond-il. Ce sont toujours les mêmes personnes à la fenêtre où les clients commandent leur repas. Les clients aiment ça, ils nous reconnaissent, on se raconte des blagues. Et c’est toujours le même produit. C’est frais. Toujours frais. J’ai un employé qui travaille de minuit à 4 h le matin à éplucher et trancher les patates. D’autres commencent à 6 h pour préparer les sauces maison, frire les oignons et le reste. Puis on ouvre à 10 h et ça roule jusqu’à 19 h. Il n’y a pas de surprise ici, c’est toujours le même menu, et c’est toujours bon. Ce n’est pas plus compliqué que ça.

—Votre poutine est toujours aussi populaire ?

—Notre plus gros vendeur.

—Je vais la prendre avec sauce traditionnelle, s’il vous plaît.

—Un p’tit Coke en bouteille avec ça ? »

On croirait entendre Gaga.