Brigitte Breton
Georgia Vrakas, psychologue et psychoéducatrice en rémission d’une dépression majeure récurrente depuis 20 ans, se sent directement et doublement interpellée par le débat mal engagé la semaine dernière sur l’élargissement de l’aide médicale à mourir aux personnes atteintes de maladie mentale.
Georgia Vrakas, psychologue et psychoéducatrice en rémission d’une dépression majeure récurrente depuis 20 ans, se sent directement et doublement interpellée par le débat mal engagé la semaine dernière sur l’élargissement de l’aide médicale à mourir aux personnes atteintes de maladie mentale.

De l’aide pour mieux vivre

CHRONIQUE / Le suicide n’est pas une option pour les personnes souffrant de maladie mentale. Pas plus que l’aide médicale à mourir, selon Georgia Vrakas, psychologue et psychoéducatrice en rémission d’une dépression majeure récurrente depuis 20 ans.

Mme Vrakas se sent directement et doublement interpellée par le débat mal engagé la semaine dernière sur l’élargissement de l’aide médicale à mourir aux personnes atteintes de maladie mentale.

Elle connaît le sujet en théorie. Elle détient un Ph.D et est professeure agrégée au département de psychoéducation de l’Université du Québec à Trois-Rivières, Centre universitaire de Québec, ainsi que chercheuse en santé mentale et en prévention du suicide. 

Elle connaît aussi le sujet en pratique et dans son être pour vivre avec la maladie mentale depuis l’âge de 23 ans, moment de son premier épisode dépressif.

La femme qui réside à Québec a maintenant 43 ans. La dernière année a été marquée par un autre épisode dépressif et un congé de maladie. 

Dans une lettre transmise au Soleil que nous publions dans la section Opinions, Mme Vrakas, dit souhaiter ne pas avoir le «choix» de l’aide médicale à mourir lorsque la maladie frappera de nouveau. 

«Nous avons besoin d’outils pour nous aider à mieux vivre et se rétablir plutôt que d’outils pour nous aider à mourir», plaide-t-elle.

En entrevue, elle explique que l’aide médicale à mourir n’est pas une option valable. «Lorsque tu es malade, la souffrance prend toute la place. Tu veux juste que ça arrête.»

Elle rappelle qu’on répète dans des campagnes de prévention contre le suicide que «le suicide n’est jamais une option». En laissant entendre que la mort provoquée par l’aide médicale à mourir pourrait devenir une option, on vient brouiller le message. 

Mme Vrakas estime qu’avant de penser à élargir l’aide médicale à mourir aux personnes atteintes de maladie mentale, il faut d’abord leur offrir des services pour se soigner et mener plus de recherche en psychiatrie.

Elle note que parfois, les malades n’ont même pas accès au minimum, soit un médecin famille. Il y a aussi l’accès à la psychothérapie qui fait défaut. Mme Vrakas souligne par ailleurs qu’il existe de bons services dans des organismes communautaires, mais encore là, faut-il que les personnes sachent où et à qui s’adresser. Encore faut-il aussi que les personnes malades osent demander de l’aide et consulter. Il y a encore de la stigmatisation autour de la maladie mentale. 

La psy est bien placée pour le savoir. Elle admet que ce n’est que l’an dernier qu’elle est allée chercher de l’aide «pour de vrai». Elle se réjouit d’avoir obtenu de bons services à Québec.

Ce n’est aussi qu’en novembre qu’elle a osé publiquement — dans une lettre ouverte — se présenter comme une psychologue-chercheuse ayant utilisé des services qui ont été essentiels à sa survie et à sa vie. Avant, elle craignait de croiser des étudiants ou des patients si elle se rendait à des ateliers d’autogestion de la dépression. Elle avait le syndrome du cordonnier mal chaussé.

«Ce que nous voulons, c’est qu’on nous aide à vivre, pas à mourir», écrivent aussi de leur côté Luc Vigneault, de Québec, et 40 signataires d’une lettre que nous publions également dans Le Soleil de mardi.

«[...] nous sommes les mieux placés pour savoir combien on peut souffrir pendant certaines périodes. Nous savons combien cette souffrance peut mener au désespoir, comment elle nous prive de notre liberté, lorsque la maladie prend toute la place et qu’elle nous prive de notre capacité de prendre des décisions éclairées. Dans de telles périodes, on en arrive à voir le suicide comme la seule façon de mettre fin à la souffrance. Mais justement, ce ne sont que des périodes», soutiennent les signataires.

Tant eux que Mme Vrakas parlent d’espoir. Un espoir qu’il ne faut pas réduire à zéro en agissant comme si souffrir d’une maladie mentale et souffrir d’un cancer en phase terminale était la même chose.

Au cours de sa pratique de psychologue, Mme Vrakas a vu des patients dans des périodes très sombres trouver une raison de rester en vie, de se lever le matin pour continuer de vivre. «Il y a toujours de l’espoir», selon elle. 

Lorsque le Québec a amorcé le débat sur l’aide médicale à mourir, il est apparu essentiel que le choix du malade de devancer sa mort repose sur une décision éclairée et raisonnable. La même condition s’imposera pour les personnes atteintes de maladie mentale. 

La ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann, a pris une sage décision en faisant marche arrière et en prenant le temps de mieux documenter s’il est opportun, et si oui à quelles conditions et selon quels critères, d’étendre l’aide médicale à mourir aux individus souffrant de maladie mentale sévère. 

«Nous nous donnons une pause», a-t-elle dit lundi.

Une pause bienvenue qui doit permettre de mener une réflexion large et rigoureuse comme celle que le Québec a su réaliser pour répondre à des malades physiques qui réclamaient de mourir dans la dignité.