Les contradictions autour de la légalisation du cannabis sont du déjà vu et du déjà vécu, en particulier dans les Cantons-de-l'Est où de bonnes affaires ont été brassées avec la vente légale ou interdite d'alcool.

De la bouteille interdite au joint légalisé

CHRONIQUE / Avec sa bouille de star, le premier ministre Justin Trudeau a su charmer les Canadiens lors la dernière campagne fédérale et il livre aujourd’hui sa promesse de légaliser le cannabis, une décision nous plongeant dans un fouillis réglementaire indescriptible.

De l’expérience des derniers mois, retenons d’abord l’importance de ne jamais accorder la pleine latitude aux autorités locales d’amender le Code de la sécurité routière comme bon leur semble. Car si la conduite automobile était encadrée par autant de balises distinctes que celles que devra respecter le bon citoyen qui voudra fumer son joint en toute impunité, les routes seraient un labyrinthe infernal.

Au jour 1 de cette ère permissive, nous baignons toujours dans une mer de contradictions. L’Association médicale canadienne a posé d’une part un regard très critique sur ce qu’elle décrit comme une « expérience incontrôlée » tandis que la Direction de la santé publique du Québec a reproché aux dirigeants municipaux, dont ceux de Sherbrooke, de ne pas avoir suivi ses recommandations éclairées en restreignant à pratiquement rien, les lieux de consommation autorisés. 

Pendant que certaines provinces, comme le Québec, ont freiné le mouvement de libéralisation lancé par le fédéral, d’autres ont vu l’opportunité d’aller plus vite et plus loin. 

Avons-nous pris soin de vérifier si ce n’est pas après avoir été autorisé à fumer du pot que les occupants de la Tour de Babel auraient fini par se détendre et, ultimement, à se comprendre? 

Pas nécessaire d’aller enquêter aussi loin, il suffit de monter quelques marches jusque dans le grenier de notre passé pour se rendre compte que ces tergiversations sont des traits de nos fronts plissés à douter des choix. Elles sont dans notre ADN.

Le premier ministre libéral Lomer Gouin a-t-il considéré l’effort de guerre couronné par la première victoire des Alliés comme des conditions gagnantes avant de lancer le Québec dans un référendum, le 10 avril 1919, sur la question suivante : « êtes-vous d’opinion que la vente de cidres et vins légers devrait être permise? »  

Ce jour-là, 78,6 % des Québécois ont voté « Oui » et ils avaient aussi été les seuls Canadiens à rejeter le plébiscite fédéral sur la prohibition en 1893. L’exemption réclamée et obtenue par la province avait toutefois été court-circuitée par des villes et des comtés ayant interdit la vente et la consommation d’alcool sur le territoire sous l’influence du clergé et de citoyens plus conservateurs.

Premier comté à imposer la prohibition en 1863, Brome a été avec Compton, Stanstead et Richmond parmi les sept comtés s’étant opposés au retour de la vente légale durant le référendum de 1919. Les Townshippers ont été de fervents partisans de la prohibition, mais il n’y avait pas un endroit au Québec où l’on retrouvait une plus forte concentration de contrebandiers!

Les magasins de la Commission de liqueurs se sont-ils remplis de clients assoiffés le jour où tous se sont enfin ralliés?

« Non. Probablement que la plupart de ceux qui consommaient avaient déjà leur réseau d’approvisionnement ou fabriquaient leur bagosse, une boisson alcoolisée qui était souvent de piètre qualité et qui pouvait même rendre aveugle à cause d’aliments qui devenaient risqués durant la fermentation », rapporte l’historien Jean-François Nadeau.

Natif de Cookshire-Eaton, M. Nadeau maintient toujours un lien d’affection avec la région malgré ses obligations professionnelles dans la métropole à la direction du journal Le Devoir.

Tous les gouvernants n’ont pas été des modèles de modération.

« L’épouse de John  A. Macdonald consommait de 10 à 15 boulettes d’opium par jour alors que le tout premier ministre du pays élu, élu en 1867, buvait tellement qu’il a failli mourir comme grand brûlé après avoir provoqué un incendie dans son hôtel », ajoute au portrait M. Nadeau. 

En 2014, le Musée de Sutton a connu du succès avec une exposition sur la prohibition. Ses archives les plus étoffées sont arrivées de la Sûreté du Québec, qui reconnaît elle-même que son ancêtre méconnu est la « Police des liqueurs ». Cette escouade a été créée en 1921 afin de veiller au respect les règles de production et de mise en marché de l’alcool au Québec ainsi que pour faire la vie dure aux contrebandiers qui poursuivaient leurs activités criminelles malgré la légalisation du produit.

« Je peux me tromper, mais je n’entrevois pas de grande révolution. Je pense même qu’un jour, on abordera la question de la légalisation du cannabis avec une certaine curiosité historique comme c’est le cas aujourd’hui pour la prohibition », s’avance à dire le président du Musée de Sutton, Richard Leclerc.

Chose certaine, c’est du déjà vu, du déjà vécu et non, tout n’avait pas été prévu en 1919!

Les connaissances ont grandement évolué depuis sur les dangers du cannabis et de l’alcool. Nous avons aussi tout ce qu’il faut pour s’ajuster rapidement s’il s’avère que c’était une décision trop risquée. La suite est une question de maturité individuelle, sociale et politique.