Jean Charest, ici entouré de Philippe Couillard et de Jean-Marc Fournier, a été acclamé par les militants au congrès du Parti libéral du Québec, samedi.

Davie : les libéraux furieux

CHRONIQUE / Peu importe à qui vous parlez sur le plancher du congrès libéral à Québec, tout le monde est furieux. Les militants, les députés et les ministres du gouvernement Couillard ne comprennent pas que le gouvernement Trudeau ait fermé la porte au chantier Davie sans s’expliquer, et sans même donner de lueur d’espoir aux centaines de travailleurs qui seront mis à pied à l’approche de la période des Fêtes.

Prévenu que Le Soleil s’intéressait à ce dossier dans les coulisses du congrès, le premier ministre Philippe Couillard a fait une déclaration sur Facebook, expliquant qu’il voulait parler au gouvernement fédéral «au nom des travailleurs».

«Jusqu’à maintenant, le Québec n’a obtenu que 1 à 2 % de ces contrats [fédéraux]. Ce n’est pas acceptable, a dit M. Couillard. Je trouve que les chantiers navals de l’Ouest et des Maritimes ont eu beaucoup d’activités économiques. Tant mieux pour eux. Mais le Québec doit avoir sa part.»

Pour certains libéraux, le refus d’Ottawa tient au fait que l’entourage immédiat de Justin Trudeau est dominé par des gens de Toronto. Mais selon une source digne de foi au gouvernement du Québec, les vieux préjugés défavorables à la Davie chez les fonctionnaires fédéraux ont pesé très fort dans ce dossier.

Une recherche effectuée par Le Soleil donne à penser que ces préjugés ont été renforcés par une longue enquête du Globe and Mail de Toronto publiée en avril dernier. On y a révélé que le contrat de l’Asterix, réalisé à la Davie, avait en réalité été accordé à la firme finlandaise Rauma Marine, dont les véritables propriétaires se trouvent dans une structure corporative complexe qui a des liens jusque dans les paradis fiscaux de Monaco et des Îles Vierges britanniques. Les révélations du Globe ont aussi fait état d’une enquête de la GRC sur le rôle d’un haut gradé des forces armées canadiennes, l’amiral Mark Norman, soupçonné d’avoir transmis des informations confidentielles à la Davie. Cette fuite aurait aidé le chantier à convaincre Justin Trudeau de donner suite à la lettre d’intention signée par le gouvernement Harper pour le ravitailleur Asterix, une journée avant le déclenchement des élections de 2015. L’article du Globe alléguait en plus que l’Asterix, loué à la Marine, coûterait plus cher en bout de ligne que l’acquisition d’un navire neuf. Bref, une histoire alambiquée et complexe qui a jeté du discrédit sur le chantier de la Davie et qui a donné des arguments aux fonctionnaires hostiles à l’octroi d’un contrat pour la construction d’un deuxième ravitailleur, l’Obelix.

Mais peu importe les raisons sous-jacentes à la décision fédérale, les libéraux de Philippe Couillard estiment que les ministres et députés libéraux fédéraux de la capitale, comme Jean-Yves Duclos et Joël Lightbound, en subiront les conséquences politiques.

Les confidences recueillies laissent l’impression que le gouvernement du Québec se sent un peu impuissant devant cette situation. Des tractations sont en cours avec les autorités fédérales, mais elles ne semblent pas mener vers la solution réclamée par les travailleurs de la Davie, c’est-à-dire la construction de l’Obelix, un deuxième navire ravitailleur. Le message d’Ottawa serait clair : la marine ne veut pas de ce deuxième navire. Tout au plus espère-t-on voir le gouvernement canadien accélérer le remplacement de sa flotte garde-côtière, qui montre des signes évidents et inquiétants de vieillissement. Mais même là, il faudra attendre des mois, sinon des années… Parce que contrairement au gouvernement Harper, celui de Trudeau a du temps devant lui avant les prochaines élections.

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Des retrouvailles comme un cadeau

On avait dit que c’était une erreur de ramener Jean Charest dans l’actualité en l’invitant au congrès libéral, mais ce fut au contraire un véritable cadeau pour les délégués. L’ancien chef a été tellement acclamé qu’il a fallu attendre de longues minutes avant qu’il ne puisse atteindre l’estrade. Sur le fond, les militants ont eu droit à deux discours complémentaires de la part de MM. Charest et Couillard. L’émotion d’un côté, la raison de l’autre. Le raconteur coloré et amusant chez Jean Charest, le pédagogue sérieux et articulé chez Philippe Couillard. Jean Charest a raconté ses difficultés de départ au PLQ, son apprentissage du Québec, la création d’un lien d’amitié avec les militants. Philippe Couillard a fait une présentation bien sentie des grandes réalisations des premiers ministres libéraux au cours des 150 ans de ce parti.

Jean Charest n’a pas fui la controverse entourant son époque. Devant les militants, il a utilisé l’humour qu’on lui connaît pour dire qu’il apprend parfois dans les journaux ce qu’il a fait pendant son règne. Il s’est ensuite prêté à un point de presse où il a remis en cause la «spirale» dans laquelle les médias sont engagés, selon lui, pour trouver des coupables sans même interroger les personnes concernées. Bref, une opération qui comportait des risques, mais qui aura été un succès. À tout le moins, à l’intérieur du Centre des congrès…