Le monde selon Goudreault

Le bénévolat du père Noël

« Celui qui cache sa générosité est doublement généreux. » — José Narosky

La coquetterie du père Noël n’est plus à démontrer. Le mythique vieillard se refait une beauté plus ou moins régulièrement depuis quelques siècles, voire un millénaire et des poussières. Puisant ses origines dans les fêtes païennes, souvent associées aux Saturnales romaines, aux mythologies nordiques ou aux chamanes sibériens, les cérémonies entourant le solstice d’hiver et l’archétypal personnage ne datent pas d’avant-hier.

Préoccupée par la dimension païenne des célébrations, la puissante Église catholique a rapidement voulu canaliser l’effervescence festive de ses brebis. Voilà pourquoi elle aurait utilisé la popularité de Nicolas de Myre, un Saint fort généreux de ses miracles ayant vécu à cheval entre le 3e et le 4e siècle, pour christianiser les festivités. Afin d’infuser un peu de morale à la sauce apocalyptique, Saint-Nicolas était accompagné du père Fouettard ; l’un apportait des cadeaux, l’autre des coups de fouet ou la mort, selon le bilan comportemental du bambin. Réjouissant !

Rebaptisé père Noël pour la première fois en 1855, en France, notre version moderne a perdu de sa cruauté pour gagner en magie. Le modèle exposé dans les centres commerciaux, affublé d’une barbe immaculée et d’une bonhomie légendaire, fut développé par un illustrateur new-yorkais en 1860. Contrairement à l’idée répandue, ce n’est pas Coca-Cola qui a créé notre version du Weihnachtsmann allemand. Par contre, la célèbre boisson sucrée est étroitement liée à la diffusion de cette image, car elle a misé sur l’omnipotent personnage dès le début des années 1930 dans le cadre de campagnes publicitaires saisonnières, l’hiver étant la saison où on boit le moins de liqueur brune…

N’allez pas croire que je révèle le fruit de mes recherches par plaisir de démystifier et démythifier le généreux barbu. Je veux simplement redistribuer un peu de sa magie, démontrer qu’il existe vraiment, et au pluriel !

On croit que le père Noël est un mythe entretenu par les parents pour faire rêver les enfants. Ce sont plutôt les enfants qui font vivre la fameuse métaphore pour rappeler aux adultes l’importance du don de soi et des gestes désintéressés. Le père Noël est un prétexte, un appel à la magie ordinaire, à la générosité humaine, à l’anonymat en tant que valeur spirituelle… Le père Noël est un bénévole ! Un vrai de vrai, qui opère dans l’anonymat, pour le bien de tous. Il tricote du tissu social !

Au fond de nous, on le sait, on le sent : nous sommes davantage que des travailleurs isolés, des consommateurs endettés, des contribuables stressés, des automobilistes pressés, des parents inquiets ; nous sommes des humains et l’humain est un animal social. On l’oublie souvent. Le bénévolat du père-Noël nous le rappelle. Notre espèce n’est jamais si belle que dans le don de soi, l’entraide, la bonté désintéressée, le cadeau anonyme. Comme ceux que le sympathique obèse offre à nos enfants. Sans même un remerciement, sans effusion de gratitude, sans célébrations sur les réseaux sociaux, aucun autre bénéfice que le plaisir d’offrir, de contribuer au bonheur des autres. Et voilà bien ce que font des millions de bénévoles au pays. Ni vu ni connu. Comme des ninjas ou des pères-Noël.

Comprenez-moi bien, je ne minimise en rien l’importance des guignolées, téléthons, cocktails dînatoires et autres occasions médiatisées d’amasser des fonds pour nos semblables dans le besoin. Même si on se prend en photo avec le gros chèque en coroplaste ou qu’on souligne sa bonté à grands traits sur Internet, c’est encore noble. Tant mieux si on peut donner et se redorer l’image publique au passage ; je désire seulement rappeler l’existence du don total, désintéressé, l’abnégation dont on peut faire preuve quand on donne en se tenant loin des projecteurs. Que ce soit cinq dollars, six boîtes de vêtements, sept heures de bénévolat ou huit années d’abnégation, en matière de générosité, tout ce qui se fait dans l’ombre est plus lumineux.

Et la rareté crée la valeur. Voilà un principe économique qui s’applique aussi à la bonté ; une minorité de bénévoles accomplit la majorité des heures de bénévolat, c’est documenté. Ceux du Québec ont encore plus de mérite puisqu’une étude pancanadienne du gouvernement fédéral nous apprend que nous habitons la province où s’effectue le moins de bénévolat au pays… Nos bénévoles sont d’autant plus précieux ! On les célèbre trop peu. Profitons donc de la période des Fêtes pour leur témoigner notre gratitude. Je salue chacune et chacun de ces décomplexés du sourire, ces donneurs de coups de main, ces véritables humanistes qui font bouger nos jeunes, diffusent notre culture, vont à la rencontre des marginalisés, nourrissent les laissés-pour-compte, accueillent la détresse et permettent à de nombreux organismes communautaires de survivre.

Plus de 310 millions d’heures de bénévolats sont accomplies chaque année au Québec. Une enquête nationale nous apprend que cette force silencieuse fournit un travail qui vaut plus de 7 milliards $ annuellement. Une fortune impressionnante en argent sonnant, mais inestimable en chaleur humaine. Pourquoi ces bénévoles abandonnent-ils l’égocentrisme pour donner de leur temps ? Par désir de contribuer à la communauté, dans 9,1 cas sur 10. Tout simplement, des humains en action, du don de soi pour le bien commun. À longueur d’année ! Pour eux, c’est le 25 décembre chaque jour ; le père Noël peut aller se rhabiller…

Inspiré par mes recherches, j’en appelle au bénévolat, au don désintéressé, à la solidarité dans l’anonymat. Pelletons l’entrée du voisin, ouvrons des portes aux inconnus, sourions aux dépressifs, cachons des livres dans les lieux publics, glissons des poèmes dans la poche des bougonneux, donnons des fleurs, des jouets, de l’argent, des vêtements ou mieux encore, du temps. Surtout, ne l’affichons pas sur Facebook, ne décorons pas notre voiture d’un nouveau ruban rose ou brun ou phosphorescent, ne nous en vantons pas au souper de famille, évitons d’en faire une chronique, laissons nos actions se déposer en secret et s’enraciner en nous. Anonymement. Je vais commencer en douceur, en enfilant un costume rouge un peu élimé et une vieille barbe qui perd des poils…

Amis lecteurs, complices lectrices, bénévoles en devenir, Joyeuses Fêtes !

Le monde selon Goudreault

Le plus dangereux métier du monde

« Je vais en tuer une autre, pour me rendre à 50. » — Robert Pickton

CHRONIQUE / «La violence des regards, ça reste. Les inconnus qui te dévisagent en passant sur ton coin de rue, tes proches qui n’acceptent pas, même les clients qui se méprisent tellement qu’ils finissent par te mépriser aussi. Ça reste, ça guérit jamais ces regards-là. » Pas de doute, Danny a du vécu. Il a pratiqué la prostitution de rue à Québec et St-Hyacinthe avant de se poser à Sherbrooke. Aujourd’hui encore, il se vend le cul, comme il dit. Pour payer sa consommation. « Ne pas pouvoir choisir qui tu laisses te toucher, qui tu vas caresser, c’est déjà une forme de violence envers soi-même. »

Stéphanie a tout un vécu aussi, on le sent dans sa voix. « Moi, j’ai aimé ça me prostituer, pendant longtemps c’était un choix. Je faisais du gros cash, j’avais des clients réguliers, super intelligents, de belles conversations. Pis j’avais des orgasmes pour vrai. Je te jure que les clients tripaient fort! » Intervenante sociale depuis quatre ans, après 10 ans de prostitution sous le pseudonyme de Jade, Stéphanie accepte de me rencontrer pour me donner l’heure juste sur la réalité du terrain.

IRIS-Estrie, l’organisme pour lequel intervient Stéphanie, a développé le projet Catwoman, distribuant de l’information, du matériel de consommation et des condoms à des clientèles ciblées. Les travailleurs du sexe, entre autres. L’idée a été reprise avec succès dans une dizaine de régions de la province. La sensibilisation fait aussi partie de leur mandat. Le 17 décembre, Journée internationale pour mettre fin à la violence envers les travailleurs et les travailleuses du sexe, demeure une belle occasion pour discuter des risques du métier. « Le plus vieux métier du monde, il parait. Dans ce cas-là, on devrait le reconnaître comme un vrai métier, donner des moyens de se protéger et des conditions de travail à tout ce monde-là. »

Et du monde, il y en a! Des danseuses aux escortes en passant par les acteurs et actrices porno, les opérateurs de web cams payantes, les lignes érotiques, les prostitués de rue et certains salons de massage spécialisés dans les extras, les travailleurs du sexe se compteraient en dizaines de milliers au Québec. La population est invitée à se mobiliser pour les droits de ces citoyens marginalisés cette semaine. Et leur droit à la sécurité d’abord!

Danny confirme que la sécurité est un enjeu majeur, l’indifférence de certains policiers contribuant à l’impunité de clients violents. « On les connaît, les dangereux, on se prévient entre nous. Trop tard, parfois. » Il a perdu un ami prostitué aux mains d’un récidiviste, dans un jeu érotique d’étouffement qui aurait dégénéré. Stéphanie aussi a frôlé la mort. Deux collègues de travail ont été tuées par des clients, dont une a succombé à ses blessures après avoir été séquestrée pendant quatre jours.

Dans ses premières années de pratique, avant de s’émanciper d’un conjoint proxénète, Stéphanie était plus vulnérable et certains clients la violentaient. Un client insatisfait lui a même mis une raclée à coups de pieds, alors qu’elle gisait nue sur le sol. Il en a profité pour voler la cagnotte de la journée. Elle a dû faire un double chiffre et recevoir une dizaine de clients supplémentaires. « Ça, c’était roffe! »

Résiliente, après dix ans de métier, des nuits d’angoisse et de questionnements existentiels, Jade a disparu pour laisser vivre Stéphanie au grand jour. Sourire en coin, elle jure avoir une consommation socialement acceptable. Son parcours est un atout dans son travail, elle éprouve une réelle compassion et elle connaît la réalité des risques. « Tu es plus en danger sur du out-call que du in-call, si tu dois te déplacer chez le client, mais la prostitution de rue, y’a rien de pire. » Impossible de venir en aide à tous. « Les transsexuels sont particulièrement vulnérables, souvent isolés socialement, à la merci de certains clients déviants. » Malgré les meurtres réguliers, les centaines de disparitions, les statistiques inquiétantes, on ne connaîtrait que la pointe de l’iceberg en matière de violence faite aux travailleurs et travailleuses du sexe.

Et pour rendre cette profession millénaire plus sécuritaire, on commence par quoi? « Décriminalisation de la prostitution et des clients, en plus de réglementer les pratiques, d’offrir des programmes d’aide ciblés et de sortir les travailleurs du sexe de la clandestinité. Les reconnaître et les protéger! » Danny est d’accord. Moi aussi.

Dis-moi, Stéphanie, si tu pouvais transmettre un message aux gens appelés à croiser une Jade ou un Danny cette semaine, ce serait quoi? « Que la personne soit vulnérable ou non, en souffrance ou pas, exploitée ou libre, c’est d’abord un humain. On devrait la considérer et la respecter comme tel. »

Le monde selon Goudreault

Les femmes qui lisent ne sont pas dangereuses

« Dans la lecture, je vais partir loin de ce qui me poursuit et qui n’a pas de visage. » — Jeanne Benameur

CHRONIQUE / Je sais, je chronique souvent sur les livres et sur la détention, mais laissez-moi vous parler de livres en détention. Des détenues et de leur amour des livres, plutôt. Et de mon admiration pour les détenues qui lisent. 

Dernièrement, j’ai ressenti un immense coup de foudre pour une quinzaine de lectrices émérites du Club de lecture du pénitencier de Joliette. Et même si notre amour est platonique et littéraire, il n’en demeure pas moins que notre rencontre fut passionnée.

« C’est un dangereux malade! », « J’ai fréquenté des gars aussi fuckés que lui, moi. », « Pauvre ti-loup, je voulais le prendre dans mes bras. ». Pas de doute, le personnage principal de mon roman ne les laisse pas indifférentes. Tant mieux. « On n’a pas le temps de lire des livres plates en dedans!». Et pourtant, plusieurs détenues en ont encore pour de longues années derrière les murs, les sentences au fédéral allant de deux ans jusqu’à la perpétuité.

Parlant de l’impulsivité de mon personnage, une lectrice fait remarquer que certaines détenues sont incarcérées pour des gestes irréfléchis. S’ensuit un silence lourd de sens. « Il est souffrant le héros, au fond, il se met toujours dans la marde parce qu’on ne lui a pas appris à faire autrement. » Sans excuser les crimes, on arrive parfois à les expliquer. On frise l’analyse sociologique.

Lire délivre, c’est documenté. Certains pays, comme le Brésil, la France et les États-Unis offrent même des remises de peine pour les détenus qui s’engagent dans certains programmes de lecture. Pas au Canada, pas encore. Rien pour empêcher Christine, cette détenue responsable de la bibliothèque, de chérir son club. Celui-ci est tellement prisé qu’elle doit gérer une liste d’attente; il n’y a jamais de siège vide, comme à l’Académie française! Heureusement, deux bénévoles lui prêtent main-forte : Denise, qui insuffle sa belle folie et Catherine, bibliothécaire de métier, qui assure la rigueur et pilote l’analyse.

Chaque livre proposé aux détenues est scruté par l’œil aguerri de Catherine. Fanny Derouin, agente de programmes sociaux et fière alliée du club, le soumet alors à la direction pour approbation avant de profiter du fonds Book Clubs for Inmates. Ce fonds permet à chaque femme d’avoir sa propre copie du bouquin. Cet organisme de bienfaisance établi à Toronto soutient 28 clubs dans les pénitenciers du Canada.

Au club de Joliette, le seul au Québec, plus de quarante livres ont été lus dans les quatre dernières années. Des exemples? Aminata, de Lawrence Hill, Le temps du déluge, de Margaret Atwood, Le comte de Monte Cristo, d’Alexandre Dumas, Damnés, de Hervé Gagnon, Paul à Québec, de Michel Rabagliati, 1984, de George Orwell, Carnets de naufrage, de Guillaume Vigneault, Cent ans de solitude, de Gabriel Garciá Marquez et La bête à sa mère, de David Goudreault. Me voilà en bonne compagnie!

Une seule fois par année, les lectrices reçoivent un auteur pour discuter de littérature. C’est un privilège, de part et d’autre. Les visites sont rares en détention. Mais le club de lecture en permet certaines. La journaliste Noémi Mercier a même pu assister à six rencontres et rédiger un article magistral pour L’Actualité. Catherine se réjouit de cette incursion médiatique : « Le reportage de Noémi a eu un impact sur le personnel, qui comprend maintenant mieux les effets bénéfiques du club sur ses membres. »
Plusieurs femmes découvrent l’introspection et commencent à lire en prison. On peut appeler ça un bénéfice collatéral. Une détenue m’a bouleversé en m’avouant avoir détesté mon personnage, mais adoré le roman. « C’est le premier livre que je lis au complet de toute ma vie. Je vais lire la suite dès que je sors d’icitte! » De simples phrases qui valent davantage que tous mes droits d’auteur.

Plusieurs détenues conservent leurs habitudes de lecture et participent à des clubs à l’extérieur de la prison, ce qui contribue à leur réhabilitation par des activités structurantes avec des citoyens non criminalisés. Sans parler des bienfaits de la lecture sur la capacité de s’exprimer, développer l’empathie, l’altruisme, l’estime de soi, etc. Bien sûr, ces femmes ont commis des gestes condamnables, elles ont d’ailleurs été condamnées! Mais la justice devrait aussi permettre la réhabilitation. Tant mieux si on peut s’en approcher par la littérature. Tout ce qui se passe autour d’elle. Et tout ce qui se passe en dedans d’elles.

Au moment de se quitter, entre deux bouchées de gâteau, Christine et les bénévoles distribuent le prochain roman aux détenues. La dame aux camélias, d’Alexandre Dumas fils. Rien de moins! Un grand classique par année, chaque année, durant les Fêtes. Des Fêtes loin de leurs proches, mais près des livres.

Le monde selon Goudreault

Quand Jimmy rencontre Jammie

« La plus grande chose du monde, c’est de savoir être à soi. » - Montaigne

CHRONIQUE / Jammie sourit, amusée de se prêter au jeu de l’entrevue. Elle rigole entre deux gorgées de moka glacé. Pourtant, on discute d’un sujet gravissime, aux conséquences immenses dans toutes les sphères de sa vie; Jammie s’apprête à changer de sexe, à franchir le pas chirurgical qui permettra à son corps de rejoindre l’identité de genre ressentie dans sa tête, ses tripes, son cœur.

« Je veux être perçue, considérée comme une femme, pas un homme en voie de devenir une femme. Je suis déjà une femme! Je veux juste que mon corps me rattrape. » Cette chirurgie de réassignation de sexe, en termes plus cliniques, est moins rare qu’on pourrait le croire. Dans les sept dernières années seulement, selon le ministère de la Santé et des Services sociaux, 661 personnes ont eu recours à ces chirurgies au Québec : 304 femmes devenues hommes et 357 hommes devenus femmes. On s’approche de la parité!

Jammie a longtemps souffert de dysphorie de genre, la détresse psychologique vécue par une personne qui ne s’identifie pas à son sexe. 

J’ai connu Jimmy, jeune homme allumé, sur les scènes de slam et de micros ouverts de poésie. Romantique dans l’âme, il déclamait des textes sur l’amour, le grand amour! Mais il ne s’aimait pas; elle ne s’aimait pas, devrais-je préciser.

« À l’intérieur, je suis une femme, mais j’ai le corps d’un homme, ça fitte pas! Je m’identifie en tant que transgenre. » Après quelques secondes d’hésitation : « Je suis une femme, that’s it! » La position est claire, mais pas toujours bien reçue. 

Jammie a dû mettre de l’eau dans sa poésie pour affirmer cette nouvelle identité. Un tsunami de remous avec ses proches, sa famille, des embûches avec des intervenants du centre de réadaptation aussi, car Jammie n’en sera pas à ses premiers bouleversements physiques. Cette fois, par contre, elle veut choisir plutôt que subir.

 Quand Jammie s’appelait encore Jimmy, qu’elle était un adolescent en construction identitaire, un terrible accident a bouleversé sa trajectoire. Le 10 août 2010, à l’âge de 16 ans, alors que Jimmy apprenait à conduire, l’auto-école qu’il pilotait s’est engagée trop rapidement dans l’intersection et s’est fait percuter. Violemment. Le professeur de conduite est mort sur le coup. Jimmy s’est réveillé dans un piteux état : de multiples fractures et hémorragies combinées à un traumatisme crânien. Après plusieurs semaines dans le coma, des années de réadaptation, Jammie doit encore composer avec les séquelles de cet accident. Un boulet du passé qui ne l’empêche pas de marcher vers l’avenir.

Paradoxalement, huit ans après le funeste accident, l’argent des assurances permettra à Jammie de se payer les chirurgies d’affirmation de genre et de se réapproprier son corps. La RAMQ couvre une partie des frais médicaux liés à la vaginoplastie, mais pour se rendre au bout des multiples opérations et traitements hormonaux qui féminiseront son corps, Jammie devra débourser des sommes considérables et traverser tout un parcours médical et psychosocial. Elle est prête à tout. « Là, je suis moi, mais je suis une blessure. Après l’opération, je serai entièrement moi. Je serai complète et heureuse. » Je lui souhaite de l’être, elle le mérite.

J’espère aussi qu’elle rencontrera enfin ce grand amour qu’elle appelait de tous ses vœux sur scène, qu’elle trouvera enfin son amoureuse. Car Jammie préfère les femmes. « Je serai en couple au féminin. » La pirouette sémantique qu’entraînera sa transformation me fascine; Jammie passera donc d’un corps d’homme hétérosexuel à celui d’une femme homosexuelle. Encore une révélation pour moi, incarnée par Jammie mais corroborée par mes recherches sur le sujet : le désir de changer de sexe n’a rien à voir avec l’orientation sexuelle.

Le sexe anatomique, l’identité de genre et l’orientation sexuelle sont trois caractéristiques distinctes. Je l’ignorais. Vivement le retour des cours de sexualité, de toutes les sexualités.

Il est une femme, elle est un homme? Et puis après? Rien n’est plus personnel et subjectif que l’identité. Si ma liberté s’arrête où commence la tienne, je dois admettre que tout ce qui se passe dans ton cœur, ta tête et tes bobettes t’appartient. Pourquoi refuserais-je de reconnaître le genre auquel tu t’identifies? Surtout, au-delà du genre, prévaut l’humain. Je retrouve chez Jammie ce que j’aimais chez Jimmy : l’humour, l’impertinence bien dosée, l’art de la répartie et le même sourire lumineux. Sensible aux défis qu’elle affronte fièrement, je n’ai que plus d’estime pour elle.

Et l’avenir, Jammie? Trop de projets se bousculent : elle veut écrire un livre, dénicher un emploi trippant, retourner aux études, s’acheter une maison avec un immense terrain. Et tout ça en même temps... « Maudit qu’on est compliquées, nous autres, les femmes! »