Près de 600 000 Canadiens souffrent d’une maladie cognitive, dont l’Alzheimer. Plus de 25 000 de nos concitoyens entreront dans la funeste danse cette année.

Sombrer dans l’oubli

« Il y a en nous une mémoire latente, composée de tout ce que nous croyons avoir oublié. » - Henri Boucher

Grand-maman Gisèle, Gigi pour les intimes, perd un peu la mémoire : « J’oublie de plus en plus d’affaires. » À 89 ans, rien de plus normal. En fait, on est chanceux qu’elle ne la perde qu’un peu sa mémoire, qu’elle se souvienne encore des prénoms de tous ses arrière-petits-enfants, qu’elle conduise encore sa voiture et qu’elle ne rate jamais une occasion de s’habiller chic pour une sortie en famille. Même si sa mémoire s’en va, ma grand-mère est toute là! En d’autres mots, Gigi a la chance d’échapper à l’Alzheimer.

Automne 2004, dans l’ouest de la ville, le froid nous force à presser le pas. Avec mon coloc de l’époque, on discute de tout et de rien lorsqu’on remarque un homme âgé étendu dans la rue, confus, le crâne ensanglanté. Incapable de nous dire où il habite, ce qu’il fait là. Il répète une suite de mots incompréhensibles, de la peur plein le regard. Une femme arrive en pyjama, en pleurs. « Viens André, suis-moi, on rentre maintenant. Merci messieurs… » Et l’homme docile et inquiet suit la dame d’un pas résigné vers une maison juste de l’autre côté de la rue.

Près de 600 000 Canadiens souffrent d’une maladie cognitive, dont l’Alzheimer. Plus de 25 000 de nos concitoyens entreront dans la funeste danse cette année. Ce fléau prendra de l’ampleur tant que la recherche ne fournira pas de traitement efficace. On appréhende une augmentation de 66 % d’ici 15 ans, les maladies cognitives connaissant une forte et inexplicable progression. Un mal moderne avec lequel il faudra composer : alourdissement du système de santé, explosion des coûts pour financer la médication, épuisement des proches, pressions sur les pairs-aidants, etc. De gré ou de force, la société devra se mobiliser. Profitons du mois de la sensibilisation à la maladie de l’Alzheimer pour se le rappeler!

Été 1996, ado indolent, je consacrais la belle saison à effectuer des travaux communautaires (et embrasser de sympathiques bénévoles) dans un CHSLD. Affecté à la récréologie, j’accompagnais les résidents aux activités de loisir extérieur. J’adorais M. Kyle, un homme bourru qui avait conservé son franc-parler malgré la perte de sa mémoire. Il avait droit à son Coca-Cola quotidien, qu’il buvait habituellement le matin.

« Avez-vous eu votre Coke aujourd’hui, M. Kyle? » L’éclair du doute traversait son regard. « Emmène-moé au poste de garde, ti-gars! » S’ensuivait un débat passionné entre l’octogénaire et les infirmières qui devaient lui présenter ses bouteilles vides pour lui faire lâcher prise. Qu’elles me pardonnent! Du jour au lendemain, M. Kyle était parti et une de mes rares joies estivales avec lui. Je garde son rire en mémoire.

La dernière édition du magazine Québec Science propose un dossier étoffé sur la « Science des souvenirs » où on apprend que la maladie n’effacerait pas ceux-ci, mais les dissimulerait dans le cerveau. Les résultats de la recherche de la docteure Christine Denny sont encourageants; les pertes ne seraient pas irréversibles et la stimulation cérébrale profonde pourrait éventuellement permettre aux personnes atteintes de retrouver accès à leurs souvenirs. Quelle étrange faculté que la mémoire…

Hiver 2012. Je suis planté devant un guichet automatique, incapable de composer mon NIP. La fatigue? Un coup sur la tête? Drogué gratuitement à mon insu? Je n’arrive pas à comprendre comment j’ai pu oublier ce code à cinq chiffres qui me suit depuis une dizaine d’années, mais je me souviens qu’il est constitué d’une partie du numéro de téléphone de mon ex. Je dois donc m’en remettre à un bottin téléphonique pour le retrouver. Je ne les ai plus jamais oubliés, ni le numéro ni mon ex. 

La mémoire est mystérieuse et nous abandonne sans prévenir. Même en pleine possession de nos moyens, on oublie des informations importantes pour se souvenir des moments les plus insignifiants.

En ce moment, 30 millions de personnes sont atteintes de la maladie d’Alzheimer dans le monde. Et on craint une croissance rapide. Comment la contrer? Faire des dons pour la recherche et s’impliquer auprès des Sociétés Alzheimer de nos régions respectives constitue un bon départ. Prendre soin de soi aussi; pour prévenir l’apparition de la maladie, on suggère de limiter sa consommation de viandes industrielles, d’augmenter l’absorption de légumes verts, d’oméga 3 et de vitamine D, de faire de l’exercice et de boire du café. Oui, boire 3 à 5 tasses de café par jour réduirait le risque de développer la maladie.

Un diagnostic précoce permet aussi de retarder le développement. Gardez l’œil ouvert sur les symptômes, informez-vous, consultez rapidement et discutez-en. Les maladies cognitives prennent de plus en plus de place dans nos vies, elles doivent aussi en prendre dans nos conversations et nos efforts de prévention.

J’espère vieillir en conservant mes souvenirs, comme Gigi. Même si ma grand-mère oublie quelques détails à l’occasion, elle se souvient de l’essentiel : ses proches seront toujours là pour elle et il faut éviter d’aligner son vote sur les sondages! Pour la question des élections ce n’est pas encore acquis, mais j’y travaille.