Un veut aider celui qui souffre, on veut lui offrir la phrase réconfortante ou la bonne idée qui va régler ses problèmes, on veut se mettre en action pour lui être utile. Mais fermer sa gueule et écouter, c’est mieux.

Écouter est un verbe d’action

CHRONIQUE / J’ai eu besoin d’aide. Comme tout le monde. Tout le monde a besoin d’aide à un moment ou à un autre de son existence. Certains l’admettent, ils en demandent et souvent ils en trouvent. D’autres s’entêtent à ne rien laisser transparaître, ils ne demandent rien à personne, s’organisent tout seuls et s’en sortent, ou ils répètent les mêmes erreurs, accumulent les crises et finissent par toucher le bas-fond et mourir. Ou aller chercher de l’aide.

«  Mais, mais voir un ami pleurer.  »
-Jacques Brel

J’ai profité de l’aide de professionnels de la santé, de véritables psychothérapeutes. J’en ai reçu de la part de fraternités anonymes. Et j’en ai aussi obtenu de mes proches, des membres de ma famille ou des amis. Au-delà de la teneur des confidences ou des compétences des personnes vers qui j’ai pu me tourner, ce qui m’a d’abord aidé, c’est l’accueil que j’ai reçu. Et surtout, l’écoute.

Je ne me souviens pas exactement des mots que j’ai employés. J’ai peu de souvenirs des réponses que l’on m’a faite, des formules d’encouragements ou des conseils avisés que l’on m’a prodigués. Je ne me souviens même pas de l’heure et de l’endroit où je me suis confié, mais je me souviens très bien du sentiment d’être écouté, ou pas. Je garde en mémoire la patiente bienveillance de celle-ci et la propension à me couper la parole de celui-là. Je me souviens d’être allé au bout de mon idée et d’avoir fait émerger des solutions par moi-même, ou de m’être fait bombarder de pistes de solution sans avoir l’impression d’être compris.

« Papaaaaa, regarde mon bobo! » Évidemment, je vais désinfecter la plaie sur le genou de ma fille, je vais souffler dessus, lui mettre un beau diachylon à l’effigie de Dora et lui recommander d’être plus prudente à vélo, mais avant je vais l’écouter brailler un peu et je vais observer son égratignure. C’est ça, son premier besoin. Elle l’exprime très bien d’ailleurs : « Papa, regarde mon bobo! », et non « Cher père compétent, empresse-toi de m’administrer des soins de qualité. » Ma fille, comme moi, comme vous et vos proches, nous avons d’abord besoin d’être reconnus dans ce que nous vivons, dans notre réalité affective, dans le ressenti associé à notre situation.

« Une de perdue, dix de retrouver », « Tu pourrais slaquer la bouteille », « Faut faire plus de sport » et toutes les autres phrases toutes faites que l’on balance avec bonne intention, on devrait juste les balancer aux poubelles. Même si les crises peuvent se ressembler, chacune est unique. Comme ceux et celles qui les vivent. Ça vaut la peine de prendre le temps de faire le tour, d’écouter les détails du problème, de chercher à comprendre notre interlocuteur. De toute façon, il a sûrement pensé aux solutions qu’on veut lui offrir. Elles mûrissent peut-être déjà en lui. S’il se confie, c’est surtout qu’il a besoin de se sentir accueilli, que l’on normalise ce qu’il vit, que l’on reconnaisse sa souffrance et son droit de souffrir. Souvent ça suffit.

Un vieux chum d’adolescence a croisé ma route dernièrement. Malgré un large sourire, son regard flottait au bord des larmes. On s’est écrit, puis on s’est donné rendez-vous dans le bois. Deux heures de marche à jaser de la vieille époque et de l’avenir. Un peu du présent aussi, mais son présent est douloureux. Je n’insistais pas. Il me donnait des bribes de ce qu’il vit, puis il déconnait pour détendre l’atmosphère. Mais il y revenait, et je l’écoutais de mon mieux. Je fermais ma gueule. C’est difficile. Pas seulement parce que j’ai une grande gueule, mais parce qu’on veut aider celui qui souffre, on veut lui offrir la phrase réconfortante ou la bonne idée qui va régler ses problèmes, on veut se mettre en action pour lui être utile. Mais fermer sa gueule et écouter, c’est mieux.

L’écoute est une forme d’intervention en soi. Au-delà des travaux de Carl Rogers sur l’écoute active et ses bienfaits, au-delà des techniques de reflet et de reformulation si chères aux intervenants psychosociaux, persiste cette simple vérité : être compris permet de mieux se comprendre soi-même.

En sortant de la forêt, mon chum était souriant, des lèvres et du regard. On n’a rien réglé de ses problèmes, mais ils semblaient déjà moins lourds. Ma fille est bien fière de sa gale, et elle sait désormais que je l’accueillerai de mon mieux quand elle se blessera au genou ou au cœur, à cinq ou vingt ans. Et moi je me trouve chanceux d’être plutôt heureux depuis quelques années; je le dois en bonne partie aux personnes qui m’ont écouté pendant que je pataugeais et cherchais mes propres solutions à mes propres problèmes. Si ces lumineuses oreilles me lisent ou m’écoutent aujourd’hui, merci!