Le corps est l’ultime lieu de liberté, le dernier endroit où l’État devrait se permettre d’intervenir. Si on a le droit d’avorter, pourquoi ne pas avoir celui de porter la vie et de l’offrir? Contre rémunération? Pourquoi pas!

Bedaine à louer

« Dieu ne pouvait être partout, alors il a créé la mère. » — Proverbe yiddish

CHRONIQUE / Offre à saisir! 1er mois gratuit, petit nid douillet pour héberger votre futur poupon, intérieur de 20 ans à peine, commodément situé dans un corps en santé, jamais habité, chauffé, nourriture de qualité incluse (supplément pour les régimes kasher et halal); bail de neuf mois au prix de 4995 $ par mois, possibilité d’accueillir plus d’un locataire, livraison garantie ou argent remis. Réservez votre place!

Cette hypothétique petite annonce s’inspire du projet de loi privé que compte présenter le député libéral montréalais Anthony Housefather en mai, un projet de loi visant à légaliser la rétribution des mères porteuses et des donneurs de sperme ou d’ovules. Actuellement, selon la loi de la procréation assistée promulguée en 2004, il est formellement interdit de « rétribuer une personne de sexe féminin pour qu’elle agisse à titre de mère porteuse, d’offrir de verser la rétribution ou de faire de la publicité pour le versement d’une telle rétribution ». Le législateur autorise quand même le recours à une mère porteuse bénévole dont seules les dépenses seront remboursées... À vous de trouver la perle rare qui, dans un élan de générosité extraordinaire, voudra bien participer à votre louable projet de famille. Comme solution de rechange, il reste l’adoption, mais il vous faudra être patient, très patient, et pour adopter à l’international, plutôt riche.

Alors, pourquoi ne pas suivre l’exemple du président du Conseil du Trésor, Scott Brison, et de son conjoint Maxime St-Pierre, les heureux papas de jumelles? Ce couple a pu obtenir les services d’une mère porteuse et rétribuée de Los Angeles, qui a accouché de leurs fillettes en 2014. N’ayez crainte, cette démarche est parfaitement légale. Tentant? À moins d’avoir les moyens de débourser entre 40 000 $ et 60 000 $ pour recruter une mère porteuse aux États-Unis, continuez à économiser! Je n’ai ni le droit ni le désir de blâmer ou de condamner la démarche de ces jeunes pères, mais ça m’enrage de constater qu’encore une fois, les plus fortunés jouissent de privilèges dont les moins bien nantis peuvent seulement rêver.

Au-delà du rêve d’accueillir chez soi un enfant et de le chérir, désir légitime, mais non un droit absolu, il faudrait surtout considérer le sort réservé aux futures mères porteuses, et à leurs enfants portés. Surtout, il faudrait étudier ces questions sereinement, à l’abri des grands emportements émotifs, des grandes secousses paternalistes et des envolées moralistes; oubliez la nitroglycérine, le corps de la femme est une dynamite mille fois plus puissante pour faire exploser la bêtise. Rappelez-vous le tumulte suscité par le choix de Chantal Daigle de se faire avorter en 1989. La Cour suprême avait in extremis autorisé cet avortement, en dépit des injonctions obtenues par son ex-conjoint. Et les luttes déchirantes pour les droits des travailleurs et travailleuses du sexe qui se poursuivent. Étonnant comme le libre usage du corps nous préoccupe, surtout quand c’est le corps des autres…

En toute légalité, certaines personnes payent pour se faire fouetter. D’autres se font tatouer, percer ou mutiler le corps. J’en connais même qui investissent des montants substantiels pour se garocher en bas d’avions en mouvement et faire de la chute libre à 10 000 pieds dans les airs tandis que leurs conjoints préfèrent se faire masser avec des pierres chaudes sur un air de flûte de Pan. Amen, qu’ils fassent tous et toutes ce qu’ils désirent de leur corps. Et cela devrait inclure celles qui veulent être des mères porteuses. Tant et aussi longtemps que cela est fait à l’abri de l’exploitation et dans la sécurité, tant des mères en question que des enfants à naître.

Le corps est l’ultime lieu de liberté, le dernier endroit où l’État devrait se permettre d’intervenir. Si on a le droit d’avorter, pourquoi ne pas avoir celui de porter la vie et de l’offrir? Contre rémunération? Pourquoi pas! Évitons de criminaliser à nouveau le corps des femmes. Évidemment qu’il faudra encadrer la pratique, offrir des services sociaux adaptés, éviter l’exploitation et s’assurer que les candidates soient informées et accompagnées. En évitant de les pousser à la clandestinité, nous serons en mesure de leur offrir des services adéquats et veiller au développement des enfants. Ultimement, c’est leur bien-être à eux qui devrait nous préoccuper.