Une rythmique frénétique, incantatoire presque, traversée par les lignes lumineuses de trompette (Scott) et de saxophone (Logan Richardson)

Dans les ligues majeures du jazz en juin

CHRONIQUE / Première édition concluante pour le nouveau festival Jazz en juin qui s’est conclu dimanche soir avec la foudroyante prestation du trompettiste Christian Scott au D’Auteuil, rue Saint-Joseph.

Un franc succès. S’il y avait des doutes sur la capacité de Québec à accueillir un autre événement jazz quelques mois après celui de l’automne, l’affluence aux 40 concerts de Jazz en juin les aura dissipés.

Ce fut très au-delà des attentes, avec quelques salles combles et un taux occupation souvent au-delà des 70 %, rapporte le producteur et codirecteur artistique, Simon Couillard.

Impressionnant pour un créneau musical aussi pointu, un événement sans tradition encore et sans grande visibilité média. Ça viendra.

En attendant, le bouche à oreille a fait son chemin pendant les 10 jours de programmation et a fini par attirer des spectateurs nombreux et qui n’étaient pas toujours des habitués du jazz.

Avec ce festival, Québec rejoint le circuit des grandes villes canadiennes qui ont toutes leur événement de jazz en début d’été (Montréal, Ottawa, Toronto, Calgary, Winnipeg, Vancouver, Victoria, etc).

Québec était la seule à ne pas profiter de cette fenêtre et de l’effet de synergie qui permet d’attirer des artistes qui ne seraient peut-être pas venus autrement. Ce fut le cas cette année pour Christian Scott, le pianiste Brad Meldhau et le guitariste Gilad Hekselman.

Jazz en juin s’est déployé dans une dizaine de salles du centre-ville et sur une scène extérieure, rue Maguire. La rue Saint-Joseph en fut le véritable quartier général avec trois adresses voisines (D’Auteuil, Le District, Impérial).

Près de la moitié des musiciens qui s’y sont produits étaient de Québec, un «choix éditorial», ce qui témoigne de la vitalité et de la diversité de la scène jazz locale.

Il est acquis que l’événement reviendra l’an prochain vers les mêmes dates et dans le même esprit : celui d’un festival à «échelle humaine», explique Patricia Deslauriers, codirectrice artistique.

Jazz en juin n’a pas envie d’avoir les ambitions d’un très grand festival comme celui de Montréal. 

Il a trouvé une taille qui semble convenir au marché de Québec, avec des salles qui favorisent la proximité et parfois même l’intimité (série Forfait jazz et chandelles).

Il ne souhaite pas augmenter le nombre de spectacles, s’installer sur de grandes scènes extérieures ou étirer le jazz vers une musique plus pop qui attirerait de plus grandes foules.

«On ne veut pas étirer la sauce» et diluer le public, explique Mme Deslauriers. «Diluer, c’est plate pour les artistes et c’est plate pour le public.»

Cela paraît sage. L’autre festival de jazz de Québec, celui qui se tient à l’automne, a eu de grandes ambitions il y a quelques années. Simon Couillard s’en souvient. Il y était alors. Plus de 120 spectacles éparpillés en ville et étirés sur trois semaines.

C’était beaucoup pour Québec, trop peut-être. Il en a résulté des difficultés financières qui ont forcé l’annulation de l’événement en 2015 et à réduire depuis la programmation. Ce qui n’enlève rien à son intérêt.

Jazz en juin ne roule pas sur l’or, mais espère éviter cet écueil. Budget de 100 000 $ pour cette première édition, pour laquelle les promoteurs n’ont pas sollicité de subventions.

À la différence de la plupart des festival qui sont des OBNL, Jazz en juin s’appuie sur un producteur privé, Arte Boréal.

Les revenus de commandites privées (60 000 $) ont été moindres que prévus. (Les Foyers-Don-Bar et Chateau Laurier ont été les plus importants).

Les succès de billetterie ont cependant compensé et la Société de développement commercial de la rue Maguire s’est jointe au projet avec 12 000 $.

Cela permet à l’événement d’espérer faire ses frais ou à peu près, prévoit M.Couillard.

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La voie est tracée pour l’année prochaine avec des objectifs spécifiques :

1. Maintenir et ajouter des concerts-événements exclusifs à Québec, comme celui des sept voix de femmes la semaine dernière.

2. Augmenter la part de concerts qui allient jazz «traditionnel» et courants musicaux hip-hop, R&B ou funk.

Un jazz jeune pour des fins de soirée qui bougent dans les bars et bousculent un peu l’idée d’un jazz plus élitiste qui ne s’écouterait qu’en silence, un scotch à la main (même si c’est agréable aussi).

3. Accroître les spectacles en extérieur sur de petites scènes. Associer des partenaires locaux, SDC et restaurateurs pour offrir aux musiciens et spectateurs une expérience qui leur donnera le goût de revenir.

4. Maintenir une forte proportion de musiciens locaux et provoquer davantage de rencontres sur scène avec des musiciens de l’étranger.

5. Ajouter, en collaboration avec l’Université Laval, un volet «classes de maîtres» et des ateliers de formation.

6. Accroître la visibilité de l’événement et l’inscrire dans les opérations de promotion touristique de Québec.

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Sept soirs au jazz en 10 jours de festival. C’est ce que j’appelle une belle conciliation jazz-famille.

Quelques coups de cœur, des découvertes inattendues et plusieurs beaux soirs de musique.

- En haut de l’affiche, le feu roulant de Christian Scott, venu présenter son récent album Ancestral Recall qui remonte aux racines profondes du jazz en Afrique de l’Ouest.

Une rythmique frénétique, incantatoire presque, animée par le percussionniste Weedie Braimah et traversée par les lignes lumineuses de trompette (Scott) et de saxophone (Logan Richardson).

- La rencontre de Webster et de l’ensemble 5 for trio. Le disque qu’ils viennent de produire faisait la part belle au texte et au jazz. Le spectacle nous a amenés ailleurs, donnant au corpus une énergique couleur hip-hop assez irrésistible.

- Quatre pour E, un hommage de quatre musiciens de Québec à la musique du trio suédois de Esbjörn Svensson. Un projet absolument réussi qui donne le goût d’en entendre davantage.

- L’audace créative du quatuor du batteur Jim Doxas; le jeu physique et aventurier du pianiste Jean-Michel Pilc; les retrouvailles vigoureuses et chaudes du pianiste Vincent Gagnon avec «son»public; la leçon d’histoire de la musique du guitariste manouche Stéphane Wrembel.

Quelques déceptions. Avoir manqué le concert des sept voix de femmes et celui d’Alain Caron. 

Déception aussi pour Brad Meldhau, une des grandes vedettes de ce festival qui a livré un concert impeccable sur le plan musical, mais un peu froid, conservateur et sans magie.

Rendez-vous l’an prochain en juin. J’ai déjà hâte. Le jazz pour célébrer l’arrivée de l’été.