Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche

COVID-19 : la 2e vague n’est pas une illusion statistique

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «L’augmentation récente du nombre de cas de COVID-19 au Québec semble concorder avec une augmentation du nombre de tests. La relation entre les deux n’est toutefois jamais mentionnée par le gouvernement ou les médias. Alors est-ce que la hausse des cas est réelle ou ne pourrait-elle pas simplement s’expliquer par le fait qu’on teste davantage ?», demande Marc Fortin, de Gatineau.

C’est une question que j’ai reçue à plusieurs reprises depuis une couple de semaines. Des lecteurs m’ont également envoyé des liens vers l’émission française C’est dans l’air du 9 septembre, dans laquelle Dominique Costaglia, épidémiologiste de l’Institut Pierre Louis, souligne que beaucoup moins de cas nous échappent maintenant qu’au printemps dernier. En avril, un très grand nombre d’infections passaient inaperçues parce que la France testait surtout les malades qui montraient «beaucoup de symptômes», si bien qu’on ne dépistait que de 3 à 4 % du nombre réel de cas, a expliqué Mme Costaglia. Depuis juin, a-t-elle dit, ce taux avoisine plus les 30 %.

Alors contrairement à ce que les chiffres bruts semblent indiquer, le nombre quotidien de nouveaux cas de COVID-19 en France n’a pas vraiment atteint, et encore moins dépassé,  ses niveaux du printemps. La reprise de l’épidémie est véritable mais, quand on la compare à la première vague, son ampleur est artificiellement gonflée parce que la détection s’est améliorée depuis.

Est-ce le cas chez nous aussi ? La seconde vague dont on nous parle est-elle un artéfact statistique ? Qu’on me permette de vendre la mèche tout de suite : non, ce n’est pas une illusion, la vague actuelle est malheureusement bien réelle.

Voyons d’abord le «taux de positivité», c’est-à-dire le pourcentage des tests effectués qui détectent le nouveau coronavirus. Il est absolument vrai, comme M. Fortin le signale, que l’effort de dépistage s’est beaucoup intensifié au cours de l’été. Au début de juillet, le Québec testait environ 70 000 personnes par semaine. En août, ce nombre a atteint les 100 000 par semaine et s’y est maintenu, avant d’augmenter de nouveau en septembre — pas moins de 175 000 tests ont été effectués pendant la semaine du 14 septembre.

Mais ce n’est pas seulement à cause de cela qu’on détecte plus de cas maintenant, puisque le pourcentage de tests positifs a lui aussi augmenté : 1,6 % des tests étaient positifs à la mi-septembre, soit presque trois fois plus que le creux atteint en août (0,6 %), comme le montre ce graphique :

D’aucuns me feront sans doute remarquer que ce taux de 1,6 % est encore bien inférieur au pic d’avril, alors que de 12 à 15 % des tests effectués «trouvaient» de la COVID-19. Ce n’est pas faux mais, en réalité, ces chiffres-là ne sont absolument pas comparables. Les politiques et les priorités de dépistage du printemps dernier étaient tout simplement trop différentes de ce qu’elles sont maintenant. Par exemple, au printemps on réservait 80 % des tests disponibles à la région de Montréal, qui était très durement touchée, et les gens ayant peu ou pas de symptômes ne pouvaient pas se faire tester aussi facilement que maintenant — deux choses qui peuvent avoir gonflé artificiellement le taux de positifs au printemps par rapport à maintenant.

Quoi qu’il en soit, les directives de dépistage du ministère de la Santé sont restées les mêmes depuis le 7 juillet dernier — d’où l’idée de faire commencer le graphique dans la semaine du 6 juillet. Le fait que la méthode soit restée la même tout ce temps suggère fortement que la hausse du taux de positivité est réelle, et que la seconde vague n’est pas une illusion statistique. De même, les hospitalisations sont elles aussi parties vers le haut, ce qui renforce le point : 104 nouvelles admissions à l’hôpital à cause de la COVID-19 pendant la semaine du 14 septembre, contre une quarantaine par semaine pendant le creux de la mi-août.

(Encore une fois, on me dira que c’est beaucoup moins que le pic atteint au printemps, à environ 800 hospitalisations hebdomadaires. Certes, mais ces chiffres-là non plus ne sont pas tout à fait comparables, parce que jusqu’à maintenant la seconde vague s’est répandue beaucoup plus chez les jeunes, qui font moins de complications et sont donc moins hospitalisés. En avril, les moins de 30 ans représentaient autour de 15-18 % des cas confirmés. Depuis le début de septembre, c’est presque la moitié : entre 41 et 48 %, ça varie d’une semaine à l’autre.)

Cela dit, est-ce que, comme en France, on détecte une plus grande proportion de l’épidémie maintenant qu’au printemps ? Je n’en ai aucune preuve, mais ce ne serait pas étonnant. Le simple fait que l’on ait beaucoup élargi l’accès et le nombre de tests à un moment où la transmission communautaire était faible permet de croire que beaucoup moins de cas (en proportion) passent inaperçus. Mais puisque la façon de tester est restée raisonnablement la même depuis la fin de l’été et que les hospitalisations (dont le nombre ne dépend pas de l’effort de dépistage) sont elles aussi en hausse, la conclusion demeure la même : la seconde vague n’est pas un artéfact.

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