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Marc Allard
Le Soleil
Marc Allard
«Quand la voix intérieure se déchaîne et que le bavardage saisit le microphone mental, notre esprit non seulement nous tourmente, mais nous paralyse», écrit le professeur Ethan Kross.
«Quand la voix intérieure se déchaîne et que le bavardage saisit le microphone mental, notre esprit non seulement nous tourmente, mais nous paralyse», écrit le professeur Ethan Kross.

Comment se parler à soi-même

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CHRONIQUE / Le niveau «débutant  2» marquera mon apogée à la guitare, je crains bien. Du moins, c’est ce que je me dis chaque fois que je visionne une nouvelle leçon de mon cours en ligne.  

Samedi passé, par exemple, j’ai regardé la leçon sur la chanson More Than Words, une ballade un peu mielleuse du groupe Extreme qui est devenu un mégatube en 1991. C’est une chanson de finger picking, très agréable à jouer quand on est capable de la jouer. 

Le morceau possède une rythmique syncopée et le pouce claque sur les cordes au deuxième et au quatrième temps. Pour un débutant, en tout cas pour moi, c’est très compliqué. Samedi, les doigts s’enfargeaient dans les cordes et j’étais complètement désynchronisé. 

C’est là que ma petite voix intérieure m’a dit : «Maudit que je suis poche. J’y arriverai pas. C’est plate, mais c’est là que ça s’arrête pour moi». 

Ça vous dit peut-être quelque chose, ce genre de petite voix. J’imagine que oui, parce qu’on a tous des conversations avec nous-mêmes. Selon des études, on passe entre un tiers et la moitié de notre vie éveillée à entretenir un dialogue intérieur.  

Malheureusement, ce dialogue est souvent négatif : on rumine le passé , on s’inquiète du futur ou un fait une fixation sur un sentiment désagréable au présent.

Ce n’est pas si grave quand ça freine les ambitions d’un gratteux de guitare. Mais quand votre petite voix intérieure vous empêche de travailler, vous fait échouer un entretien d’embauche, vous fige sur une scène de spectacle ou vous fait broyer du noir, elle peut devenir une nuisance. 

«Peu importe la manière dont elle se manifeste, quand la voix intérieure se déchaîne et que le bavardage saisit le microphone mental, notre esprit non seulement nous tourmente, mais nous paralyse», écrit Ethan Kross, professeur à l’Université du Michigan et neuroscientifique spécialisé dans la régulation des émotions, qui vient publier le livre Chatter : The Voice in Our Head, Why It Matters, and How to Harness It (Bavardage, la voix dans votre tête, pourquoi elle compte et comment l’atteler). 

Attention, il ne s’agit pas de faire taire la voix intérieure, qui nous est très utile la plupart du temps, souligne M. Kross. Elle nous aide à résoudre des problèmes, à planifier notre journée du lendemain, à mémoriser une présentation. Mais quand la conversation dans notre tête est accaparée par des ruminations ou des angoisses, ça se gâte. 

Dans son livre, M. Kross explique que le bavardage négatif qu’on entretient avec nous-mêmes peut nous faire souffrir mentalement et physiquement. Quand on rumine sans cesse nos angoisses, on génère beaucoup de stress. Et le stress chronique est lié aux troubles du sommeil, aux troubles anxieux et à la dépression. Il peut aussi nous amener vers des maladies cardiovasculaires et certaines formes de cancer. 

«Oui, nous pouvons créer une réaction de stress physiologique chronique juste par la pensée, écrit Ethan Kross. Et quand votre voix intérieure alimente ce stress, ça peut être dévastateur pour votre santé.» 

Mais il existe des moyens de contourner notre discours intérieur négatif. L’un d’eux est de cesser l’utiliser le pronom «je» quand vous vous parlez à vous-même et d’employer plutôt le «tu», le «il», le «elle» ou votre prénom.

Ethan Kross et son équipe ont testé cette méthode lors d’une expérience fascinante. Ils ont demandé à leurs sujets de préparer un discours de cinq minutes devant un public, mais sans leur laisser assez de temps pour se préparer. 

Mais juste avant la présentation, les chercheurs ont séparé les participants en deux groupes. Les membres du premier groupe devaient réfléchir sur leurs angoisses à propos du discours en utilisant le «je»; les membres du deuxième devaient éviter la première personne du singulier et employer le «tu», le «il», le «elle» ou leurs prénoms. 

À la fin de l’expérience, les chercheurs ont constaté une différence majeure entre les deux groupes. Ceux qui avaient parlé d’eux à la deuxième ou à la troisième personne du singulier rapportaient avoir vécu beaucoup moins de honte et d’embarras que ceux qui avaient utilisé le «je». De plus, ils ruminaient moins après leur discours. 

Les juges qui regardaient la présentation estimaient aussi que les membres du groupe qui avaient réfléchi avec le «il» ou le «elle» avaient mieux réussi leur discours que les membres du groupe au «je». 

Le discours intérieur à la troisième personne fonctionne bien parce qu’il amène les gens à penser à eux-mêmes comme ils pensent à quelqu’un d’autre, ce qui leur fournit la distance psychologique nécessaire pour faciliter la maîtrise de soi, explique Ethan Kross.

Avec ma guitare, j’ai essayé ça. Et tout de suite en faisant le changement de pronom, je suis passé de l’apitoiement à la résolution de problème. «Qu’est-ce que Marc pourrait faire pour s’aider à apprendre More Than Words? Il pourrait réécouter la leçon lentement et y aller une note à la fois.» 

Eh ben, croyez-le ou non, ça m’a aidé à persévérer, un peu comme si un prof de guitare bienveillant m’avait aidé à me calmer et à continuer. 

Je ne joue pas encore la balade mielleuse avec aisance. Mais je réussis à faire sonner la première partie sans que ma blonde se bouche les oreilles. Ça promet pour la Saint-Valentin.