Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Ancienne conseillère aux communications au bureau du premier ministre, Hélène Durocher est désormais préposée aux bénéficiaires. Et elle adore son travail
Ancienne conseillère aux communications au bureau du premier ministre, Hélène Durocher est désormais préposée aux bénéficiaires. Et elle adore son travail

Comment ça va, Hélène?

CHRONIQUE / «J’aime vraiment ce que je fais. J’ai une satisfaction professionnelle que je n’avais jamais vécue comme ça jusqu’à maintenant.»

Hélène Durocher est préposée aux bénéficiaires.

Je vous ai parlé d’elle il y a un peu plus de quatre mois, elle était en train de suivre la formation accélérée que le gouvernement a créée pour envoyer des renforts dans les CHSLD et ainsi éviter une autre hécatombe comme celle du printemps, où au moins 5000 personnes sont mortes de la COVID-19.

Avant ça, elle travaillait comme conseillère aux communications au bureau du premier ministre, lorsque les libéraux étaient au pouvoir, elle épluchait l’actualité et distribuait les «lignes de presses» aux ministres. Tirée à quatre épingles, elle gravitait autour des plus hautes sphères du pouvoir au Québec.

«Là, j’ai les deux mains dedans.» 

À la mi-septembre, tout de suite après sa formation, Hélène a été recrutée comme préposée dans un CHSLD de la Montérégie-Est, pas trop gros, entre 150 et 200 résidents qui se retrouvent là surtout pour des troubles cognitifs, comme dans la plupart des quelque 400 CHSLD du Québec. 

Je l’ai appelée jeudi.

— Et puis, comment tu trouves ça?

— J’adore ça.

— Ah oui?

— C’est extrêmement gratifiant. Quand tu serres un aîné dans tes bras et qu’il se serre encore plus, tu le sais qu’il en a besoin.

Hélène ne s’est jamais sentie aussi utile que maintenant, ni aussi fatiguée à la fin d’une journée. «Je n’ai jamais travaillé de même de ma vie, c’est minimum 12 000 pas par quart de travail, ça va jusqu’à 16 000. Quand j’arrive le soir, je dis à mon conjoint “je suis fourbue”, mais c’est vraiment une belle job.»

Une job dans un «monde spécial» où il faut répéter sans cesse à des résidents de ne pas fouiller dans les bacs où il y a les draps souillés, «il y en a qui ont une obsession avec ça, qui ont toujours les mains là.» Une job où il y a des cas très lourds. «Il y a une femme autiste, d’une cinquantaine d’années je dirais, elle crie énormément, c’est terrible. Une fois, elle était dans sa chambre, elle criait vraiment fort. Quand je suis arrivée, elle avait retiré sa culotte, elle avait des excréments plein les jambes, dans le dos, partout sur elle. Ça, ça vient me chercher.»

Elle est bien loin des corridors feutrés du gouvernement. «Il faut apprendre à vivre là-dedans.»

Elle avait un peu peur d’y mettre les pieds au début, avec tout ce qui se disait, que les «nouvelles» de la formation accélérée étaient attendues avec une brique et un fanal. «Bien sûr, j’ai entendu des commentaires, comme “elles l’ont eu facile”, mais grosso modo, ça va. […] J’écoute ce que ceux qui étaient là avant me disent, je me sens bien reçue. Je joue en équipe, je pense que c’est ça qu’il faut faire.»

Elle apprend des trucs. «Il y en a une qui m’a montré comment déplier une jambe qui est stiff, il y a un point où on pèse en dessous du pied et ça déplie.»

Pratique.

Elle a bien sûr entendu les témoignages dans les médias de préposées fraîchement débarquées en CHSLD qui ont déchanté. «Ça ne semble pas être la même chose partout. Moi, je n’ai pas à me plaindre. Il semble y avoir une bonne stabilité de personnel, et j’ai de bonnes relations avec les employés.»

Mais surtout, et on n’entend pas ça souvent, Hélène a du plaisir. «J’ai du fun avec les résidents! Des fois, ils sont bien cutes» et d’autres fois, «ils sont gripettes. C’est comme si leur personnalité d’avant est décuplée. Une femme qui adorait ses enfants se promène avec une poupée, il y en a une autre qui a de l’alzheimer très avancé et qui a un piano dans sa chambre, elle joue.»

Sur Facebook, Hélène a raconté cette anecdote :

«Madame Untel, une jolie dame, pleure beaucoup. 

—Ben voyons Mme Untel! Pourquoi vous pleurez? Qu’est-ce qui se passe?

— Mange d’la marde!

— Bon... À tantôt Mme Untel…»

Elle ne s’en fait pas, évidemment. «Ce sont des gens qui sont très malades, il faut prendre ça avec un grain de sel.»

Hélène travaille une fin de semaine sur deux, il y a deux fois moins de personnel que la semaine. «C’est l’enfer», convient-elle. «Ça se gère», mais il faut s’en tenir à un minimum de soins. Tout le contraire de la semaine où elle a le temps de divertir la galerie entre les déjeuners à servir, les toilettes à faire, les tournées de propreté et les collations à distribuer. «Je fais des activités tous les jours, comme du coloriage, ça peut être de chanter ou de danser, avec eux ou devant eux…»

Il y a de beaux moments, comme la crème glacée de l’après-midi.

D’autres moins, comme de se battre avec le spaghetti. «Peux-tu trouver quelque chose de plus dur à manger à la fourchette quand la personne tremble?»

Un jour, elle a apporté un ballon. «La première fois que j’ai sorti le ballon, tu aurais dû voir ça, c’était de toute beauté. Il y a des messieurs et des madames qui l’attrapent, qui le lancent, et ils se trouvent bons! Il y a des femmes que je n’aurais pas cru qu’elles joueraient. Il y a une dame qui le prend, le cache… elle me regarde et elle rit! Ils sont contents de participer, c’est beau de les voir s’illuminer.»

C’est beau, juste d’imaginer ça.