Le drame survenu cette semaine à Charlesbourg cause une grande tristesse collective doublée de culpabilité pour des proches et des témoins.

Cette histoire qui nous dérange

CHRONIQUE / Cette histoire nous dérange parce qu’elle pourrait être la nôtre.

Celle des voisins, collègues, professionnels de l’éducation ou de la santé, proches, membres de la famille ou simples témoins.

L’histoire de tous ceux qui avaient vu des signes de la déroute ou de la débâcle et n’ont pas su les reconnaître ou n’ont pas osé sonner l’alarme. 

Il n’y en a pas toujours, de signes de l’imminence d’un drame, mais pour Audrey Gagnon, il y en avait. Trop peut-être.

Dans une vie brouillée par le chaos, il devient difficile de distinguer ce qui est encore «sous contrôle» de ce qui cesse de l’être. 

De savoir quand s’inquiéter d’un changement de comportement, de crises ou de l’apparition d’idées inhabituelles.

Pour des personnes vulnérables, ces changements peuvent être un signal de l’imminence du danger et que c’est le moment d’intervenir.

Mais souvent, on les lira trop tard, lorsque l’irrémédiable est arrivé. Suicide, drame conjugal, fusillade à la mosquée, aujourd’hui, le meurtre d’une petite fille. On se dit alors qu’on aurait dû. 

Cette histoire nous dérange. 

Une grande tristesse collective doublée de culpabilité pour des proches et des témoins. 

Pour beaucoup d’entre vous, il y a de l’indignation et de la colère. Quelqu’un a failli. 

Comment a-t-on pu laisser la garde d’une enfant à une mère toxicomane avec des antécédents de violence? 

Dans les Facebook et autres espaces publics, l’affaire fut vite entendue : la DPJ l’a échappée. Encore une fois. 

Un verdict simpliste que la ministre responsable de la protection de la jeunesse, Lucie Charlebois, n’a rien fait pour désamorcer.

«Il y a certainement des choses qui vont être examinées… Il y a certainement des raisons pour lesquelles la DPJ a laissé l’enfant à sa mère», a-t-elle dit. Sous-entendu, ça a besoin d’être de bonnes raisons. 

Évidemment qu’il y a des raisons pour que la DPJ laisse des enfants à leurs mères (et à leurs pères). 

L’objectif est de maintenir des liens tant que les parents collaborent et qu’il n’y a pas de risque. On évalue alors la présence de soutien autour des parents en difficulté.

Mais la DPJ n’est pas infaillible et parfois en échappe. Comme des médecins en échappent, des agents de libération conditionnelle, des psy, des policiers, des juges, des parents. 

Il n’y a «pas d’outil ou de recette infaillible pour évaluer le risque», rappelle Marie-Hélène Gagné, professeur titulaire à l’école de psychologie de l’Université Laval. Dans une vie chaotique, les choses changent parfois rapidement. Pendant une période, ça va bien et le parent est capable de prendre soin de l’enfant, mais «ça peut déraper vite parfois». Une rechute de consommation, une détresse amoureuse, etc.

«C’est multifactoriel et il y a toujours un niveau de risque. On est dans le mou.» C’est «parfois impulsif et difficile à voir venir». 

La DPJ «fait une revue très critique» de chaque cas qui lui «échappe», a rappelé sa directrice pour la région de la Capitale-­Nationale, Dominique Jobin. Cela semble aller de soi.

«C’est humain de blâmer la DPJ», croit Mme Gagné. Mais «quand on cherche un coupable, on ne cherche pas de solutions». 

La «DPJ fait un travail extraordinaire», évalue-t-elle, mais ce doit être un dernier recours. La DPJ ne peut pas être la seule responsable. Il faut agir en «amont». «C’est une mission de société». 

Mme Gagné «rêve» d’une «communauté bienveillante» où voisins ou parents offriraient du soutien ou un répit à une mère (ou un père) au bout du rouleau.

Le métier de parent s’apprend sur le tas. Pour le meilleur et pour le pire. 

Mais il est possible d’enseigner à ceux qui en ont besoin à devenir de meilleurs parents. 

C’est l’objectif du programme de Pratiques parentales positives (PPP). Le concept a fait ses preuves dans le monde et lors d’un projet pilote à Québec et à Montréal. 

Une formation de quelques semaines permet souvent de réduire le stress et augmenter la confiance des parents. On y montre par exemple les bienfaits du conditionnement positif par rapport aux punitions corporelles. 

Ça peut sembler du simple gros bons sens, mais ça ne l’est pas pour tout le monde et tous ne vivent pas le même stress.

Il y a des contextes plus à risque : conjoint absent, pauvreté, faible soutien familial, dépendances à la drogue et l’alcool, dépression, troubles de personnalité, conciliation travail famille, etc.

C’est pour ça aussi que cette histoire nous dérange. Parce que cette vulnérabilité, on peut tous la reconnaître sans se sentir concerné. 

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LE DEVOIR D'APPELER LA DPJ

Tout citoyen a l’obligation de signaler les cas de violence physique ou sexuelle sur des enfants lorsqu’il en est témoin. 

Entre 2007 et 2016, le taux de signalement a bondi de 40 % au Québec, passant de 37 par 1000 enfants à 52.

Cela peut signifier qu’il y a plus de maltraitance ou il y a plus de dénonciations. 

La définition de la maltraitance est large : toute forme de négligence, abus physiques ou mauvais traitements psychologiques pouvant affecter le développement ou l’intégrité physique ou psychologique d’un enfant. 

En 2015-2016, plus du quart (28 %) des 27 946 signalements à la DPJ pour des enfants de 0-5 ans a été jugé fondé.

La maltraitance dans ce groupe d’âge est la plus difficile à déceler, car ces enfants sont «moins visibles». Ils ne vont pas encore à l’école et pas toujours à la garderie. 

Ils ont moins de contacts avec des personnes de l’extérieur susceptibles de déceler des anomalies. 

Les professionnels de la santé seront souvent les mieux placés pour voir, à condition d’y être sensibles et d’avoir la formation adéquate.

Dans le doute, il vaut mieux appeler la DPJ, croit Marie-Hélène Gagné, professeure titulaire à l’école de psychologie de l’Université Laval. Le danger serait de cesser de signaler en pensant que la DPJ ne fera rien ou en présumant qu’elle va l’échapper.