Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Un partisan de Joe Biden et un autre de Donald Trump s'enlaçant à Lansing, au Michigan
Un partisan de Joe Biden et un autre de Donald Trump s'enlaçant à Lansing, au Michigan

Cet urgent projet de société

CHRONIQUE / On dit toujours ce qui fait notre affaire au moment où on dit les choses.

La semaine dernière, analysant les raisons pour lesquelles autant d’Américains ont voté pour Donald Trump, François Legault a parlé d’une «grande anxiété économique» et de l’inquiétude sévissant au sud de la frontière concernant les emplois manufacturiers. Il a noté que cette préoccupation a cours au Québec aussi.

Il faut dire que M. Legault et son gouvernement répètent souvent eux-mêmes qu’ils travaillent à préserver les emplois manufacturiers au Québec; voire, à en accroître le nombre.

En 2016, lors de la précédente présidentielle américaine, le chef caquiste s’était servi de la perspective de l’arrivée au pouvoir de Donald Trump pour, là encore, avancer ses propres billes. «Je pense que ça devient urgent d’encadrer l’immigration, d’encadrer les tests à l’entrée, d’encadrer les signes religieux chez les personnes en autorité, de bien intégrer. Tant qu’on n’aura pas mis ce cadre, il y aura un risque de dérapage à la Donald Trump», disait-il.

Et tout juste après l’élection de Trump, il avait dénoncé une «certaine élite» pour expliquer le succès de ce dernier — en s’employant à faire une transposition avec le Québec. «Il ne faut jamais prendre de haut les préoccupations et les inquiétudes de la population», avait-il commenté.

Une «certaine élite au Québec» devait «se remettre en question», avait-il insisté en faisant valoir que le premier ministre Philippe Couillard en faisait partie, ainsi que le péquiste Jean-François Lisée, ainsi que des chroniqueurs et des analystes de médias qu’il avait préféré ne pas nommer. Sur sa lancée, il avait répété que si l’on ne voulait pas voir un Trump connaître un jour du succès au Québec, il fallait réduire les taxes et les impôts et baisser les objectifs en immigration.

Ce qu’il a affirmé la semaine dernière n’est pas faux. Son explication d'il y a quatre ans sur le fait de ne pas prendre de haut ne l’était pas non plus. Mais on peut remarquer que ce sont des analyses qui, en plus évidemment de nous révéler ce qu’il pense, épousent ses intérêts du moment.

«Se crier des noms»

Il y a les explications et les analyses concernant l’appui à Trump — lequel travaille fort à un «Après moi le déluge» — et il y a, d’autre part, tout ce que l’élection de Joe Biden et ses propos nous disent sur la nécessité de ne pas hystériser les débats, de ne pas jouer la carte de la polarisation, de ne pas chercher à dresser des citoyens contre d’autres.

Après avoir été mal dirigé pendant quatre années, ce pays sera toutefois difficile à gouverner au cours des quatre prochaines. Mais la victoire de Joe Biden est un soulagement.

Samedi soir, le président désigné a parlé de la nécessité d’adopter un autre ton sur le terrain politique. Il a dit l’importance de ne pas traiter les adversaires politiques en ennemis à abattre.

Ce message, on l’entend souvent. On peut chaque fois penser que c’est naïf, que c’est bien beau les fleurs bleues, mais qu’elles ne sont malheureusement plus tellement de saison. On doit quand même tendre l’oreille à ces discours. Et s’en imprégner au maximum.

Le solidaire Gabriel Nadeau-Dubois a eu des mots justes à ce sujet la semaine dernière. «Continuons à débattre même si on n’est pas d’accord. Puis, les gens autour de nous qu’on voit être tentés par ces idées-là [à la Trump], ne les pointons pas du doigt, ne les stigmatisons pas. Au contraire, gardons le dialogue vivant, continuons d’alimenter une vie civique, une vie citoyenne inclusive, dynamique où on parle de politique plutôt que de s’enfermer dans des chapelles et se crier des noms.»

Une vie civique avec moins de chapelles. Cet appel n’est pas un programme politique. C’est devenu de l’ordre d’un projet de société, d’un urgent projet de société.