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Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Les professionnels des centres de service scolaires sont de plus en plus nombreux à quitter le grand bateau du réseau public.
Les professionnels des centres de service scolaires sont de plus en plus nombreux à quitter le grand bateau du réseau public.

C’est «juste» la réussite des enfants

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CHRONIQUE / Corinne Toupin m’a envoyé un courriel il y a un mois en faisant une prédiction : «Cette semaine, on parlera sans doute surtout de la grève des travailleurs du Port de Montréal. On ne parlera probablement pas beaucoup de celle du personnel professionnel des centres de service scolaires».

Parce que, déduisait-elle, «l’enjeu, c’est juste la réussite éducative de nos enfants et de nos jeunes».

Dans le même ordre d’idée, avez-vous remarqué à quel point on a été rapide pour conclure une entente de principe avec les travailleurs de la construction qui menaçaient de faire la grève, mais que le gouvernement semble beaucoup moins «négociable» avec le réseau scolaire pour qui il n’écarte pas une loi spéciale?

La construction, ce sont 190 000 travailleurs, de gros chantiers, de «la grosse argent», c’est l’économie qui doit rouler à plein régime.

Des professionnels dans les écoles, il y en a 10 000.

Ils s’occupent des enfants.

Ce sont entre autres les orthophonistes, les psychoéducateurs et autres services aux élèves que le ministre de l’Éducation Jean-François Roberge n’arrête pas de promettre d’augmenter. Juin 2019, il a annoncé l’embauche de 650 nouveaux professionnels, il l’a rappelé il y a un mois quand il s’est entendu avec les profs.

Il a dit aux profs, ne vous en faites pas, vous allez avoir de l’aide pour répondre aux besoins des enfants.

Il y a un hic, les professionnels se font rares.

Et pas parce qu’il y a une pénurie, comme le répète le ministre, mais parce que les professionnels sont de plus en plus nombreux à quitter le grand bateau du réseau public. «Sachez bien qu’il n’y a pas de «pénurie» professionnelle. Il y a «exode», m’écrit Catherine, orthophoniste, dans un long cri du cœur. On a même le culot d’encore parler de pénurie d’orthophonistes pour justifier le manque de services.»

Des postes s’ouvrent, mais ils restent vacants. «Comble de l’ironie, les écoles donnent souvent les services d’évaluation en orthophonie à «contrats» dans le privé pour compenser un poste vacant et dire aux parents «qu’il a donné un service».»

Et on sait, en plus, que bien des enfants qui auraient besoin de services n’en reçoivent pas, ou pas assez rapidement, qu’on va au plus urgent, à l’enfant qui dérange plutôt que celui qui reste dans son coin, mais qui aurait lui aussi besoin d’aide. 

Mais tant qu’il ne dérange pas, ça va.

Sophie, une psychoéducatrice, m’a écrit aussi. Elle m’explique que cette année, elle doit s’occuper de quatre écoles, on en déduit donc qu’elle passe dans chacune environ une seule journée par semaine. «Considérant le nombre de locaux disponibles, mes collègues professionnelles viennent à l’école des journées différentes puisque nous devons partager les mêmes locaux. Pourtant, nous devons collaborer pour offrir un service efficace et de qualité aux élèves. C’est souvent difficile juste de pouvoir se parler.»

Les enfants écopent. «C’est moi qui dois téléphoner aux parents d’élèves en difficulté pour leur dire que, même si ce serait vraiment bénéfique pour leur enfant de recevoir des services en orthophonie, ce ne sera pas possible parce que les ressources sont limitées, regrette Corinne. Ce que je ne dis pas, c’est que même les élèves qu’on dit prioritaires, ceux qui font face aux défis les plus grands, je n’arrive pas à les aider à la hauteur de leurs besoins. C’est dur sur le moral et sur la motivation au travail.»

Corinne a fait ses calculs. «Je suis l’unique orthophoniste pour deux écoles primaires de taille moyenne, soit environ 500 élèves chacune. Si une personne sur 14 présente un trouble développemental du langage (source : radld.org), cela représente environ 70 élèves dans les deux écoles. Si on y ajoute les 5 % à 15 % de difficultés d’apprentissage, le plus souvent la dyslexie-dysorthographie (Source : aqnp.ca), c’est quelque 50 à 150 élèves de plus. Ainsi, il est permis d’estimer qu’entre 120 et 220 élèves dans mes deux écoles pourraient avoir besoin de services en orthophonie. Or, j’arrive à en soutenir directement moins de 50 par année scolaire. C’est cette pression que je porte.» 

Il y a le salaire aussi, et la reconnaissance. Les professionnels dans les écoles ont tous au moins un baccalauréat, plusieurs ont une maîtrise et sont aussi membres d’ordres professionnels. Le gouvernement vient de s’entendre avec les profs pour qu’ils puissent gagner, au sommet de l’échelle, 91 000 $.

Les professionnels plafonnent à 82 000 $. «Si les listes d’attente continuent de s’allonger dans le réseau, ce n’est pas par manque d’orthophonistes au Québec, insiste Catherine. C’est parce que les orthos-audios se sont tannées et sont parties travailler au privé! Ou ont changé de domaine! Et c’est tout simplement un manque de reconnaissance dans le système public qui en est la cause.»

Catherine résiste, elle s’accroche parce qu’elle aime son travail, parce qu’elle adore les enfants. Corinne, qui travaille dans le réseau depuis 10 ans, vacille. «J’aime ce que je fais et pourtant,  je fais partie des 80 % des professionnelles et professionnels qui ont répondu, lors d’un sondage à l’interne, qu’ils songeaient à quitter leur emploi.»

Il faut absolument se donner les moyens de les garder.

On n’a pas les moyens de les perdre.