«On a abandonné les clientèles vulnérables. On donne des soins pour les gens qui votent, qui peuvent être courtisés», estime le médecin Étienne Durand. Et la grande majorité des gens en CHSLD ne votent pas.

Ces vieux qu'on ne calcule pas

CHRONIQUE / Si un médecin suit un adulte en bonne santé, ça compte pour un patient. S’il suit une femme enceinte, trois, un vieux en perte d’autonomie à domicile, douze.

Un vieux en CHSLD?

Zéro.

C’est comme ça, on ne comptabilise pas les personnes qui habitent dans un CHLSD et qui perdent leur médecin de famille en arrivant. À Québec, au moins un patient sur 10 n’est pas suivi.

Même pas par un médecin de garde.

Ça, ça veut dire que si un patient souffre, par exemple, d’une infection urinaire, il est transporté en ambulance à l’urgence d’un hôpital pour voir un médecin.

Et dire qu’il manque d’ambulances.

Ainsi, quand un médecin doit atteindre le nombre de personnes à prendre en charge qu’exige le ministère, il fait le calcul à partir de la pondération établie selon la lourdeur et la complexité de soins à donner, d’un à douze.

Jusqu’à la cible établie, au moins 500 dans la plupart des cas.

Un médecin peut toujours choisir de voir des patients en CHSLD, mais ils ne comptent pas dans sa «prise en charge». C’est le cas d’Étienne Durand, qui travaille au CHSLD du Faubourg. «Ça peut être plaisant comme pratique, on se sent utile. On reçoit une grande gratitude des patients et des familles.»

S’il appliquait la pondération à ses 45 patients, ça dépasserait 500.

Mais ils ne peuvent pas être «inscrits», ils sont calculés comme un patient dans un l’hôpital, à l’acte ou à l’heure. Étienne les suit donc en plus des patients que le ministère l’oblige à prendre en charge au CLSC Haute-Ville. Lui et deux autres médecins du CLSC ont une cible de 1500, «qui n’est pas encore atteinte».

Même chose pour le temps qu’il passe au Grand Chemin avec les toxicomanes. «Ce n’est plus calculé.»

Selon les informations qu’il a colligées, Étienne calcule que plus de 500 personnes en CHSLD, sur les quelque 3300 qui y habitent, n’ont actuellement plus de médecins. Le CIUSSS — Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux — de la Capitale nationale affirme qu’ils sont 345.

Leur nombre risque de grimper.

Au plus gros CIUSSS de la métropole, celui de l’Est de Montréal, la situation est sous contrôle, «mais on n’est pas à l’abri», convient la porte-parole.

J’ai parlé à un médecin qui vient d’obtenir un poste à Québec et qui voulait travailler en CHSLD, en plus de prendre en charge 250 patients. «C’est un milieu dans lequel je souhaitais pratiquer. J’avais fait des démarches, j’avais trouvé un CHLSD près de chez moi. Tout était organisé et, quand j’allais commencer... on me l’a enlevé.»

Sans explication.

C’était «fin août, début septembre», on lui a demandé d’aller travailler à l’urgence. «C’est non, je ne voulais pas aller travailler à l’urgence...» On lui a ajouté 250 patients à prendre en charge dans une superclinique, en plus de faire du sans rendez-vous le soir et la fin de semaine.

Les priorités du gouvernement libéral sont claires, et les vieux en CHSLD n’en font pas partie. «On a fait ce que le ministère nous a demandé de faire, de la façon qu’il voulait qu’on le fasse. On a abandonné les clientèles vulnérables. On donne des soins pour les gens qui votent, qui peuvent être courtisés», tranche Étienne.

La grande majorité des gens en CHSLD ne votent pas. «Et en plus, ils ne se rendent pas compte qu’ils n’ont pas de médecin...», ironise-t-il.

Étienne ne se fait pas le porte-parole de personne, il parle en son nom, parce qu’il n’a pas choisi d’être médecin de famille pour atteindre des cibles. «On nous demande de faire beaucoup d’actes, mais c’est contraire à la mission du médecin. Pour bien soigner, il faut prendre le temps.»

Surtout avec les vieux.

Pas 20 patients par jour, comme l’a suggéré le ministère de la Santé cette semaine dans une publicité destinée aux médecins.

«Si j’abandonnais l’hébergement, j’aurais plus d’argent, le financement du groupe [de médecine familiale] serait augmenté. C’est aberrant d’être pénalisé si on fait quelque chose de bon pour la société. Pour mes patients en CHSLD, je suis toujours disponible par téléphone, le soir, les fins de semaine. Ça devrait être reconnu.»

Un CHSLD n’est pas du sans rendez-vous.

La solution est simple, peut-être trop. «Laissez-nous inscrire les patients qui sont en hébergement, qu’on puisse les compter [comme les patients à domicile], et ça va régler le problème. D’un simple trait de crayon.»

On verrait alors l’ampleur des besoins. «Je parle pour défendre de mes patients. On déshumanise les soins, les patients sont moins bien traités et ça coûte plus cher. Ils ont payé des taxes toute leur vie, ils ont construit nos écoles, nos routes. Ils ont le droit d’être bien soignés.»