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Marc Allard
Le Soleil
Marc Allard
Le sucre met à peu près une demi-seconde à atteindre votre cerveau. C’est près de vingt fois plus vite que la fumée de cigarette. 
Le sucre met à peu près une demi-seconde à atteindre votre cerveau. C’est près de vingt fois plus vite que la fumée de cigarette. 

Ces géants qui manipulent notre appétit

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CHRONIQUE / Vous avez eu une journée à oublier. Le patron sur votre dos, une engueulade avec votre chum ou votre blonde, un solde négatif dans votre compte de banque. En rentrant à la maison, deux bols sont posés sur le comptoir de la cuisine : un avec des bâtonnets de carottes et l’autre avec des Doritos.

Dans lequel pigez-vous? Pour vous réconforter instantanément, les Doritos sont un excellent choix. 

Croustillantes à souhait, soigneusement rehaussées de sel, de sucre et de gras et d’une longue liste d’ingrédients obscurs, ces triangles de maïs frits à saveur de fromage sont étudiés en laboratoire pour réjouir votre cerveau au maximum.

Frito-Lay, l’entreprise agroalimentaire qui produit les Doritos, Fritos, Ruffles, Miss Vickies et cie, investit des dizaines de millions de $ chaque année dans un centre de recherche où une centaine de chimistes, psychologues et techniciens conjuguent leurs efforts pour produire les croustilles parfaites, selon un reportage du journaliste d’enquête Michael Moss, du New York Times. Ils le font notamment avec l’aide d’un appareil à 40 000 $ qui imite la mastication pour découvrir le parfait point de rupture sous la dent. 

Bref, contre les Doritos, les bâtonnets de carottes n’ont pas grand chance. Du moins, si vous voulez vous sentir mieux après une journée de merde. 

Quand on y pense, c’est un peu bizarre. Ne mange-t-on pas pour se nourrir, pour donner à notre corps l’énergie nécessaire pour fonctionner au quotidien? Et pourtant, vous voilà en train de manger votre troisième bol de Doritos, même si votre estomac est plein, et même si vous savez que c’est mauvais pour votre santé. 

La raison, nous explique Michael Moss dans son livre Hooked : Food, Free Will, and How the Food Giants Exploit Our Addictions (Nourriture, libre arbitre et comment les géants de l’alimentation exploitent nos dépendances)», tout juste publié, c’est que la malbouffe peut être aussi addictive que la drogue — et que les géants de l’alimentation n’ont pas de scrupule à entretenir cette dépendance. 

La réponse des Kraft, Coke, Pepsi, Nestle, Unilever, etc. à cette problématique est souvent la même : on donne aux gens ce qu’ils veulent. Ils sont assez informés pour savoir que boire du Mountain Dew et manger des chips au ketchup en grande quantité nuit à leur santé. 

C’était aussi l’argument des cigarettiers lorsqu’ils ont fini par être poursuivis en justice, souligne Moss. Or, les gens savent que fumer n’est pas bon pour eux — et pourtant, ils continuent à fumer. C’est la même chose pour la malbouffe. On continue à s’empiffrer même si on sait que ça nous rend malades. 

Pour Michael Moss, oui, les gens sont en partie responsables de ce qu’ils mangent. Mais quand les géants alimentaires rivalisent d’ingéniosité pour accaparer la plus grande part possible de nos estomacs, ils ont eux aussi une responsabilité dans l’épidémie actuelle d’obésité. 

Au Québec, 1 homme sur 5 et 1 femme sur 6 est obèse. Et la proportion de personnes obèses monte en flèche depuis la fin des années 80, faisant augmenter les risques de maladies cardiaques, d’hypertension ou du diabète de type 2.

La recherche montre qu’environ 25 % des personnes obèses montrent des signes significatifs d’addiction à la (mal) bouffe. Or, ces gens-là ne deviennent pas accrocs aux pommes ou aux carottes. Ils deviennent accros à des produits ultra-transformés comme les frites, la crème glacée ou les boissons gazeuses. 

Dans votre cerveau, ces aliments provoquent le même genre d’excitation que la drogue ou la cigarette. En fait, c’est même pire. Plus une substance atteint le cerveau rapidement, plus il réagit fortement. 

La fumée de cigarette met cinq secondes à atteindre votre cerveau. Le sucre met à peu près une demi-seconde, rapporte Moss. C’est près de vingt fois plus vite. Le gras et le sel atteignent votre masse cérébrale sensiblement à la même vitesse. 

Quand vous croquez dans une Doritos, vous cerveau est rapidement inondé de dopamine qui vous procure une sensation intense de plaisir. Et le cercle vicieux est enclenché. On désire les aliments qui nous donnent du plaisir et le plaisir nous incite à les désirer. 

À un certain point, le cercle vicieux devient si puissant que le cerveau n’est plus en mesure de mettre les freins sur nos fringales. On perd le contrôle et on répète un comportement qu’on sait néfaste. Et c’est là que l’addiction s’installe. 

Michael Moss ne s’étend pas longtemps sur les solutions. Mais il croit qu’elles passent par le choix des aliments qu’on ramène dans notre frigo ou notre garde-manger. Graduellement, on doit apprendre à bouder les aliments ultra-transformés et à apprécier le goût des aliments qui ne sont pas dopés au sucre, au gras ou sel ajoutés. 

Mais peut-être que le meilleur moyen de ne pas succomber à ces aliments si addictifs, c’est d’en acheter le moins possible? En tout cas, quand les Doritos ne sont pas là, la carotte a plus de chances de gagner.