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Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan

Ces enfants qui passent sous le radar

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CHRONIQUE / Anne-Marie L’Écuyer a tout de suite su que son deuxième avait un petit quelque chose de différent, il était plus discret, isolé.

Le genre de choses qu’une mère voit tout de suite.

Quand il est entré à la maternelle, il lui arrivait de s’échapper et pas pour le pipi, c’était plus fort que lui. «Il y avait une toilette dans la classe de maternelle, l’enseignante l’a fait mopper, elle lui a fait laver la toilette, elle voulait le casser. On me disait : «laisse le sale, il va apprendre».»

Très vite, Anne-Marie, qui est infirmière, a voulu comprendre ce qui se passait, elle est allée à l’Hôpital Sainte-Justine à Montréal. Elle a trouvé une pédiatre qui a diagnostiqué un trouble de l’attention et puis, en première et en deuxième année, elle est allée au privé pour des séances d’orthophonie.

À l’école, on ne lui offrait rien. «Il n’y a pas de ressources à l’école. On me disait : “on va le faire évaluer quand on pourra le faire, il n’est pas si pire”. On me disait aussi : “il n’est pas en échec, on n’a pas besoin d’intervenir…” Son fils n’était peut-être pas en échec sur son bulletin, mais il était en échec dans son estime de lui, à force de faire rire de lui dans la cour d’école.

Pas grave, il passait ses maths et son français.

«En cinquième année, l’école m’a confirmé qu’ils ne l’évalueraient pas, qu’il n’y avait personne pour l’évaluer.» Alors elle l’a fait évaluer, toujours au privé. «Il avait de la dyslexie, de la dysorthographie. Ce n’est pas qu’il ne voulait pas apprendre, c’est qu’il prenait des chemins différents. L’école ne voulait pas lui offrir de services, on me disait : “on répond aux besoins que l’école évalue”.»

Mais l’école ne voulait pas l’évaluer.

Cercle vicieux.

Le fils d'Anne-Marie L’Écuyer a fini par trouver sa place dans la société.

«On lui disait «efface tout ça, tu écris mal, force-toi plus. Il ramenait des dictées avec 22 fautes soulignées en rouge avec le commentaire «étudie mieux». Il se rendait bien compte qu’il n’était pas adéquat. C’est le premier rôle qu’on donne aux enfants à l’école, de fitter dans la société, et lui il ne fittait pas»

Il a commencé à avoir des troubles de comportement. «En secondaire 2, j’ai rencontré l’orthopédagogue. Mon fils avait une moyenne de 65 %, elle m’a dit : “j’en ai d’autres qui ont 45%, ils sont prioritaires”.»

Coule, mon gars, on va t’aider après.

Anne-Marie a dû attendre en secondaire 3 avant d’en avoir le cœur net, son fils a reçu un diagnostic d’autisme, toujours au privé. «Mon fils a un trouble du spectre de l’autisme [TSA] de niveau 3, mais ça ne paraît pas quand on le regarde. C’est un handicap neurologique invisible.»

Et son fils n’est pas seul à passer sous le radar parce que leur handicap ne paraît pas. «Il n’y a pas de services pour eux.»

Il y en a à peine pour les autres qui dérangent, qui coulent, qui pètent un câble, alors imaginez ceux qui souffrent sans mot dire. «Il y a eu un sondage qui a été auprès de 2000 parents, 70 % disent qu’ils n’ont pas assez de services. Quand on arrive avec nos diagnostics qu’on a dû faire au privé, ils se moquent de ça. Quand je demandais des services pour mon fils, on a ri de moi, on me disait : “calmez-vous”.»

Elle ne décolère pas. «On dirait que les écoles peuvent faire ce qu’elles veulent, elles peuvent dénigrer, ignorer des diagnostics, ne pas donner les services dont les enfants ont besoin. Ça peut détruire des jeunes. Selon les chiffres du ministère de l’Éducation, il y aurait environ 25 % des enfants avec des besoins particuliers. Il y en a combien là-dedans qui passent sous le radar?»

Qui se font dire, devant les troubles de comportements ou d’apprentissage de leurs enfants, que ce sont des enfants gâtés?

Anne-Marie et une quarantaine d’autres parents se sont réunis dans un groupe Facebook pour partager leur réalité, tristement similaire. «On aimerait que nos enfants aient les soins et le soutien dont ils ont besoin. Il faut venir à bout d’avoir assez de professionnels dans les écoles et qu’ils soient compétents.»

À force de patience et de persévérance, et avec beaucoup de dollars investis pour des services au privé, le fils d’Anne-Marie a fini par trouver sa place dans la société. «Il fait un DEP [diplôme d’études professionnelles] en mécanique d’engins de chantier. Moi, j’ai toujours cru en lui.»

L’école, elle, n’a pas la note de passage.