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Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan

Ces enfants qui crient au secours

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CHRONIQUE / Josée* a demandé à son gars de cinq ans ce qu’il voulait en cadeau pour Noël. «Il m’a dit : “j’aimerais avoir une pelle mécanique et ne plus voir papa. Mais si je ne vois pas papa et que je n’ai pas de pelle mécanique, c’est OK”.»

Le père Noël n’y pourra rien, la DPJ l’oblige à voir son père.

Une histoire de violence, d’un homme explosif qui peut faire un trou dans un mur quand il est en colère, un homme qui ne s’est jamais, jamais, occupé de son enfant depuis sa naissance. Le petit n’avait pas encore un an quand une chicane a fait éclater le couple, la mère a obtenu un pourcentage un peu plus élevé de la garde. 

Le père a environ le tiers du temps.

Quelques mois plus tard, la mère a commencé à remarquer des marques sur le corps de l’enfant, sur les parties génitales entre autres, un signalement a même été fait par le médecin qui l’a ausculté. Le signalement n’a pas été retenu. «Dans le rapport, on dit qu’il n’y a pas assez de preuves pour dire que c’est le père, même si on indiquait qu’il y avait un risque d’abus sexuels élevé.»

En plus des marques de violence, des ecchymoses. «Une éducatrice a aussi fait un signalement, mais il n’a pas été retenu.» Chaque fois, on croit les explications du père, qui sont à peu près toujours les mêmes, peu importe où sont les «bleus». Finalement, le dernier signalement de Josée a été retenu par la DPJ, mais rien à voir avec les «poques» que le garçon a un peu partout sur le corps. «Ils ont retenu le signalement pour un conflit parental, pas pour les abus.»

C’est une mauvaise nouvelle.

Parce que, voyez-vous, quand un dossier entre dans la filière du conflit parental, le parent qui dénonce les comportements de l’autre est vu comme dénigrant et l’autre parent, comme une victime de ce dénigrement. Et, chaque fois que le parent informe la DPJ de ses inquiétudes, ça joue contre lui.

La DPJ lui dit, voilà, vous voyez bien que vous ne cessez de dénigrer le père?

Et le père s’en tire.

Et l’enfant endure tout ça. Dans le dernier jugement, il est écrit que les deux parents doivent «accepter leur part de responsabilité dans le conflit parental». On les invite à faire des thérapies sur la coparentalité. «Je ne peux plus rien dire et il n’y a rien qui se passe. Mais pendant ce temps-là, mon fils est maltraité!» 

L’avocate Valérie Assouline, qui représente depuis deux ans des parents qui ont maille à partir avec la DPJ, voit souvent ce genre de situations. Elle a en tête un cas assez récent où la DPJ accuse le père de dénigrer la mère. «Il a des appréhensions pour son enfant, la mère conduit entre autres sous l’effet de l’alcool, l’enfant le verbalise et la DPJ dit, mais non... On ne tient pas compte non plus des inquiétudes qui sont émises par l’école, on ne trouve ça nulle part dans les rapports.»

Le mauvais parent est donc celui qui se plaint de l’autre. «Le parent qui fait la carpette, on va lui confier les enfants.»

Fin octobre, dans un reportage de Sophie Langlois à Radio-Canada, la directrice de la protection de la jeunesse de la Montérégie ne s’en cachait même pas. «Par moment, on a ce choix déchirant d’être obligé d’aller vers le parent le plus neutre, a affirmé Josée Morneau. Le parent le plus neutre, pour la DPJ, c’est celui qui ne parle pas contre l’autre, qui ne fait pas d’aliénation parentale.»

Et vlan.

Depuis le temps que j’écris sur la DPJ, je ne compte plus les témoignages de parents — plus de mères que de pères — qui sont coincés dans cet engrenage où ils n’arrivent pas à se défaire de l’étiquette de «parent aliénant». «Mon enfant souffre et je ne peux rien faire pour l’aider, je ne peux pas le protéger. Je dois me taire, c’est terrible», m’a confié une mère atterrée. 

Même chose pour cette autre femme qui a été victime de violence conjugale très intense pendant des années, au point d’avoir frôlé la mort, qui n’a pas vu ses deux adolescents depuis un an parce qu’ils refusent catégoriquement de voir leur père. Elle n’a droit à aucun contact pour être certain qu’elle ne les influence pas, et la DPJ les a même placés à deux endroits, un centre de réadaptation et une famille d’accueil, «pour qu’ils ne se contaminent pas». 

Et, même séparés depuis un an, même sans aucun contact avec leur mère, ils refusent toujours de voir leur père. 

Même pour ce Noël. «Ça va être le deuxième Noël qu’ils vont passer tout seuls.» Peu importe, la DPJ s’acharne à reprocher à la mère d’alimenter le conflit parental, même si les enfants disent clairement qu’ils ne veulent rien savoir d’aller chez leur père, qu’ils veulent simplement retourner avec leur mère.

La prochaine audience est prévue en mai.

Dans cinq mois.

«On n’écoute pas les enfants, on ne tient pas compte de ce qu’ils disent, déplore Me Assouline. Le message qu’on leur envoie, c’est “on ne te croit pas”. Et si l’enfant dénonce, on va le mettre dans un milieu neutre, dans un centre de réadaptation ou une famille d’accueil», pas avec le parent avec qui il aimerait être.

La DPJ fait ce qu’elle lui reproche, elle aliène ce parent.

Elle l’exclut de la vie de l’enfant.

J’ai parlé à une autre mère enlisée dans le sable mouvant; plus elle se débat, plus elle s’enfonce. Même portrait, un homme explosif qui peut perdre les pédales à tout moment, des enfants terrorisés que la DPJ lui laisse les fins de semaine. Le reste du temps, ils sont en famille d’accueil. «L’intervenante m’a dit que je devrais suivre une thérapie pour calmer mes peurs envers mon ex…»

Cette femme m’a suppliée de ne pas vous donner trop de détails de son histoire, elle a vraiment peur pour ses enfants. «Je suis vraiment inquiète pour la santé mentale de mon ex. Je me tiens énormément tranquille, je ne voudrais pas le provoquer...»

Est-ce une autre mère dont on dira, trop tard, qu’on aurait dû l’écouter?

*Prénom fictif

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LA VIOLENCE CONJUGALE N'EST PAS UNE CHICANE D'ADULTES

Trop souvent, lorsque la DPJ est appelée après une séparation où il y avait de la violence conjugale, la violence conjugale disparaît du portrait.

Ça devient un «conflit de séparation».

Professeur agrégé à l’École de service social à l’Université d’Ottawa, Simon Lapierre s’intéresse depuis des années à cette réalité. «Un des problèmes majeurs en DPJ, c’est qu’il y a beaucoup de lacunes dans la compréhension de la violence conjugale surtout en contexte post-séparation. C’est un des enjeux majeurs.»

Pourtant, souligne-t-il, «le gouvernement a déterminé en 2007 que l’exposition à la violence conjugale constituait un mauvais traitement psychologique». Une mère ou un père qui sortirait ses enfants d’une telle dynamique toxique devrait donc être considéré comme un bon parent.

Et l’autre, le dangereux.

Trop souvent, c’est le contraire qui se produit. «Il y a une croyance bien ancrée que la violence conjugale n’existe plus après la séparation et pourtant, dans la majorité des cas, ça continue. Et c’est d’ailleurs dans cette période-là, dans les mois qui suivent, que les femmes et les enfants sont plus à risques d’être blessés ou tués.» 

Un des problèmes, c’est que lorsque la DPJ intervient à la suite d’un signalement, on ne tient pas compte du passé de violence conjugale. C’est ce qui est arrivé à cette mère, qui est privée de ses enfants depuis un an. «Mes enfants lui parlaient de ce qui se passait chez leur père, elle n’en tenait pas compte. Et quand elle est venue me rencontrer, je lui ai dit : “je peux vous montrer vingt trous qu’il a faits dans les murs, parfois à quelques centimètres de la tête des enfants”. Elle m’a dit : “je ne suis pas là pour ça”.»

Elle était là pour un signalement de conflit de séparation.

Alors dans certains cas, c’est le parent violent qui hérite des enfants, vu que l’autre est perçu comme «aliénant». Pour la DPJ, c’est la chose à faire, comme en témoigne la Directrice de la protection de la jeunesse de la Montérégie, Josée Morneau, dans un reportage de Sophie Langlois diffusé à Radio-Canada à la fin octobre. «Si le père ou la personne violente n’a pas exercé sa violence envers l’enfant, aussi extrême que ça puisse paraître de l’extérieur par moment, c’est le parent qui a exercé une violence conjugale qui devient le parent le plus apte à offrir un milieu à l’enfant, qui est neutre et qui permet d’aimer et maman et papa.»

Simon Lapierre est tombé en bas de sa chaise. Ces propos «témoignent d’une méconnaissance de la situation des enfants vivant dans un contexte de violence conjugale et d’un manque flagrant de jugement quant aux comportements parentaux qui compromettent la sécurité et le développement des enfants», a-t-il déploré dans une lettre publiée début novembre dans Le Devoir.

Pas étonnant que, sur le terrain, les intervenants pensent de la même façon. «On ne reconnaît pas les conséquences que les situations passées ont eues sur les victimes, tout ceci est évacué, toutes les craintes sont invalidées, qu’elles soient exprimées par le parent ou l’enfant. Et là, ça devient de l’aliénation parentale. Quand un enfant refuse de voir son père, on se dit que ça ne se peut pas, on se dit que la mère a transféré ses craintes. Elle est catégorisée comme hostile, aliénante.»

Et elle ne s’en sort pas. «Une fois que tu as cette étiquette-là, chaque fois que tu dis quelque chose, ça renforce leur position. Ou tu persistes pour prouver que tes inquiétudes sont fondées et tu risques de ne plus pouvoir avoir de contact avec lui ou tu ne dis rien au risque de conséquences sur ton enfant.»

Un dilemme horrible. «Ces parents-là n’ont aucun recours. Ce sont des situations très graves.» Et pendant tout ce temps, l’enfant endure. 

Il finit même parfois par se taire.

Heureusement, certaines DPJ de la province commencent à prendre conscience de ce problème. C’est le cas à Québec où Simon Lapierre est venu donner une formation qu’il a donnée dans d’autres DPJ. «C’est une grosse formation, sur quatre jours, pour bien comprendre la protection des enfants en contexte de violence conjugale, pour bien l’identifier. Il faut comprendre l’impact que la violence conjugale a sur le parent victime et sur l’enfant.»

Et agir en conséquence.

Si on ne sait pas précisément dans quelles proportions les dossiers de violence post-conjugale sont mal orientés, M. Lapierre estime que le problème est de plus en plus courant. «Il y a une intervenante qui est venue me voir après une formation pour me remercier, elle m’a dit qu’elle avait mal orienté environ la moitié de ses dossiers.»

Un sur deux.

Et qui réparera ces enfants cassés?