Expositions de photos de femmes du Mali

Ceci n'est pas une simple photo

CHRONIQUE / Début septembre, je marchais vers le bureau sur le pont de la rue du Pont, je ne l’ai jamais appelé le pont Dorchester. Ce matin-là, il y avait de grandes photos.

J’emprunte ce pont tous les jours, je m’y arrête souvent pour regarder la rivière, je ne m’étais jamais arrêtée à son histoire. Je suis allée voir sur le site de la ville pour apprendre qu’il y a deux siècles, il a été un nouveau lien à l’est.

Construit par le privé.

«Ce pont est construit en 1820-1821 par des entrepreneurs privés qui veulent éviter aux résidents de la côte de Beaupré de faire un long détour pour se rendre aux marchés de la basse-ville. En 1859, le pont passe aux mains de la Commission des chemins à barrière de la province de Québec. Afin de financer les travaux de réparation qu’elle a effectués, la Commission majore d’un sou le prix du passage pour les piétons et installe des tourniquets. Cette mesure provoque la colère de la population qui proteste en arrachant les barrières pour les jeter dans la Saint-Charles. La Commission n’insiste pas et revient sur sa décision. Il faut cependant attendre l’année 1911 pour que le gouvernement du Québec y abolisse le péage.»

Voilà pour la petite histoire.

Ce matin de septembre, donc, de grands panneaux ont attiré mon attention. Dessus, des photos de femmes, la plupart en gros plan, avec une citation de chacune d’elle en dessous, un peu à la façon de Humans of New York, ce blogue de photos de gens croisés dans la rue, avec leur vie résumée en quelques mots.

Ici, ça pourrait être Women of Mali.

Le titre de l’exposition chapeautée par Avocats sans frontières est bien mieux, On est ensemble, parce que malgré les 7000 kilomètres qui séparent Québec de Tombouctou, ce qu’elles vivent ne devrait pas nous laisser indifférents. 

En 2012, des groupes djihadistes liés à Al-Qaida ont pris le contrôle du nord du pays, y ont imposé leurs lois.

Et la ségrégation.

L’exposition de photos sur le pont nous montre ça, comment la vie de ces femmes de Tombouctou, de Gao et de Mopti a changé pendant l’occupation, qu’elles ont dû s’effacer, se couvrir.

Être fouettées.

Violées.

Une des citations, sous une photo, «ils ont laissé des femmes seules avec leurs enfants issus de mariages forcés. Les gens appellent ces enfants “les débris de terroristes”.»

Les enfants de l’horreur.

Les photos ont été prises par le Malien Lassine Coulibaly, alias Fototala King Massassy, chanteur, rappeur, photographe. Il a visité le nord de son pays, rencontré ces femmes, noté ce qu’elles lui ont dit pendant qu’il prenait les photos. Posée à l’intérieur d’une maison éventrée, une femme lui a raconté ce qui s’était passé. «Un djihadiste s’est fait exploser ici il n’y a pas si longtemps. Leur folie ne nous fait plus peur.»

On s’habitue malheureusement à tout.

Les femmes sont fortes, elles se relèvent, comme cette marchande qui a dû quitter son village. «Depuis que je suis arrivée ici, je ne me suis pas laissée engloutir par les images qui me suivent. Je me bats en faisant du commerce avec ce que je trouve. Ça me remonte le moral.»

Les terroristes ont perdu du terrain, ils ne font plus la loi. Les femmes, depuis, ont pu dévoiler leur visage. «Ils voulaient qu’on cache nos visages parce qu’eux-mêmes pratiquent la religion avec de faux visages.» Elles ont ressorti leurs robes colorées. «Quand les fouets ont disparu de nos rues, ce sont nos jolies parures qui ont réapparu.»

Pas la paix, pas encore.

Ousmane Z. Traoré est revenu il y a un mois du nord du Mali, il y est allé une dizaine de jours pour un organisme, a pu visiter des points particulièrement chauds. La zone, appelée Azawad, est une véritable poudrière. «J’ai constaté que la situation empire, il y a une méfiance entre les populations de peau claire et de peau noire. Les peaux claires sont vues comme des complices des terroristes.»

Rien ne va plus. «La tension est telle que ça peut exploser à tout moment. Il y a des braquages à main armée, des assassinats ciblés, tu peux être tué en pleine journée. Il n’y a plus aucun service de l’État, plus d’école. Toutes les organisations humanitaires ont demandé à partir, même la Croix-Rouge est partie.»

La semaine dernière, deux fillettes qui étaient dans un véhicule ont été tuées.

Les femmes qu’on voit en se promenant sur le pont sont encore là-bas, à continuer à espérer d’une vie meilleure, juste de ne pas risquer d’être tuée en tournant le coin de la rue, juste de vivre tranquille.

De vivre tout court.


Vous voulez aller voir l’exposition? Faites vite, il ne reste que quelques jours…

On est ensemble, c’est le titre de l’exposition présentée sur le pont Dorchester, chapeautée par Avocats sans frontières. Parce que malgré les 7000 kilomètres qui séparent Québec de Tombouctou, ce que les femmes y vivent ne devrait pas nous laisser indifférents.