Entre l’âge de 2 et 10 ans, 75% des enfants souffrent de néophobie alimentaire, surtout envers les légumes et la viande.

Ce ne sont pas des caprices

Avec l’heure du dodo, l’heure des repas est, pour bien des parents, un véritable cauchemar à traverser quotidiennement. À en écouter plusieurs, leur progéniture ne se nourrirait que de pâté chinois, de grilled cheese, de croquettes de poulet et de biscuits au chocolat. Tout le reste est ouach ! et dégueulasse !

es refus alimentaires ne sont pourtant pas des caprices, avertit d’entrée de jeu Gabrielle Caron, nutritionniste et instigatrice, avec sa collègue Marie-France Lalancette­, du programme Manger c’est sensass destiné aux « petits difficiles ».

« Entre l’âge de 2 et 10 ans, 75 % des enfants souffrent de néophobie alimentaire à un moment ou l’autre et à des degrés divers, dit-elle. Ça se traduit par le refus de manger sans même avoir goûté, trier dans son assiette, recracher, et même vomir si on est forcé de manger. Ils éprouvent de vraies peurs, et il faut accompagner les enfants là-dedans plutôt que de les punir, les menacer ou les forcer à manger. »

Eh oui, ç’a bin l’air que quand on est encore en âge de croire au père Noël, un brocoli peut être aussi épeurant qu’une grosse araignée, et un chou de Bruxelles aussi paniquant qu’un monstre sous le lit.

Mais ce n’est pas une raison suffisante pour baisser les bras devant leur acharnement à éviter certains aliments. Il faut cependant savoir s’y prendre si on ne veut pas entrer dans une lutte de pouvoir à n’en plus finir, indique Mme Caron.

À chacun ses responsabilités

D’abord, elle invite les parents à une auto-évaluation et une introspection pour s’assurer qu’ils ne sont pas à la base du problème. « Plus le parent est anxieux et met de la pression face à l’alimentation de son enfant, plus l’enfant le ressentira et plus ce sera problématique. »

Elle suggère donc aux adultes de se réapproprier ce qui est de leurs responsabilités, et à lâcher prise sur ce qui ne l’est pas. Pour ce faire, elle se base sur l’approche de la psychologue et nutritionniste américaine Ellyn Satter, selon qui le parent et l’enfant forment une équipe quand vient le temps de se mettre à table. « Dans toute équipe, c’est bien de partager des responsabilités, de les respecter, et de ne pas empiéter sur le territoire de l’autre. »

Ainsi, l’adulte est responsable d’établir le menu, l’horaire et le lieu de la prise d’aliments ainsi que du comment se déroule l’heure des repas et collations. « L’enfant, lui, est responsable de ce qu’il mange parmi les aliments présents dans son assiette et en quelle quantité », soutient Mme Caron.

Il n’est donc pas obligé de manger ni même goûter quoi que ce soit, et n’a pas absolument besoin de terminer son assiette pour avoir du dessert. « Le dessert fait partie du repas. Même s’il n’a mangé qu’une seule bouchée de votre couscous aux légumes, il a droit à la portion de dessert que vous avez établie. Mais une portion, pas trois. S’il a encore faim, c’est le plat principal qu’il doit manger. N’hésitez pas à le ressortir. Ou alors il doit attendre à la collation, et encore là, il n’a pas droit à quatre barres tendres parce qu’il n’a pas mangé au dîner. On sert une portion normale. »

Ce faisant, on brise l’association souvent faite entre dessert et récompense ou « aliment extraordinaire ». C’est bien connu : l’interdit attire. « Moins il y a de restrictions, moins un aliment est associé à quelque chose d’extraordinaire sur lequel il faut se garrocher quand on y a droit. Un comportement sain fera qu’on choisira tantôt une pomme, tantôt des biscuits au chocolat. »

Là où il faut faire attention, nuance la nutritionniste, c’est d’imposer des changements trop drastiques. La règle d’or : on ne présente dans l’assiette pas plus d’un seul aliment refusé par l’enfant à la fois. « Il faut aussi veiller à ne pas servir trop de repas ou tous les ingrédients sont mélangés, comme des sautés ou des chilis », ajoute-t-elle. « Pour un enfant, avoir du poulet, du riz et du brocoli séparés, c’est plus rassurant, car il est capable d’identifier chaque aliment et les associer avec un goût distinct. Tandis que si tout est mélangé ensemble, il ne peut faire de liens avec rien et c’est déstabilisant. »

Autres trucs en vrac

Assurez-vous aussi que votre enfant ne cherche pas à combler son besoin d’attention en refusant de manger, indique Mme Caron. « Surtout à l’heure du souper, où tout le monde arrive fatigué de sa journée et un peu bousculé par le temps… Prendre un petit cinq minutes avec l’enfant en lui donnant toute son attention peut complètement changer l’ambiance d’un repas. »

Ou alors vous pouvez aussi, comme elle (elle est maman de deux enfants de 2 et 5 ans), faire prendre le bain aux enfants pendant la préparation du souper. « Ça leur permet de se calmer et d’être plus disponibles pour le repas. »

On peut aussi leur laisser certains choix. « Le refus de manger certaines choses chez les enfants commence bien souvent en même temps que la fameuse phase du “non”. C’est une façon d’affirmer leur besoin d’autonomie. Il n’est d’ailleurs pas rare de voir que de leur laisser le choix entre deux fruits pour la collation ou deux légumes à l’heure du souper évite la confrontation. »

« On peut aussi les laisser se servir eux-mêmes en amenant tous les plats sur la table, ou encore leur donner le choix de ce qu’ils veulent mettre sur leur pizza, par exemple, tout en donnant des directives : tu dois choisir au moins un légume parmi ceux qui sont là. »

On peut aussi parfois se résigner à d’abord les désensibiliser aux textures et aux odeurs avant même d’espérer qu’ils osent porter une bouchée à leur bouche. Le jeu est d’ailleurs d’une grande aide pour ce faire. « En dehors des repas, on peut par exemple s’adonner à des tests de toucher, de senteurs ou de goûts les yeux bandés, ou encore fabriquer un tableau de défis à relever », donne en exemple la nutritionniste.

Mais la règle numéro un par excellence dans tout ça, rappelle-t-elle, c’est d’avoir du plaisir. « Il faut manger avec son enfant, qui apprend surtout par mimétisme. Il faut que l’enfant voie le moment des repas et des collations comme un moment agréable où on jase, on partage, où il a votre attention positive. »

Sur ce, bon appétit !