Cette photo du secteur de la promenade Samuel-De Champlain entre les côtes Ross et du Verger a été prise mardi par une promeneuse indignée.

Ce hasard qui fait si bien les choses

CHRONIQUE / Une douzaine d’arbres matures de la promenade Samuel-De Champlain ont été abattus cette semaine en réponse à une demande de citoyen voulant ménager sa vue sur le fleuve.

Des promeneurs s’en sont indignés. Comment la Commission de la capitale nationale (CCN) a-t-elle pu sacrifier le «bien public» au bénéfice de quelques voisins?

«Est-on tellement riche que l’on se permet de payer pour planter des arbres pour aménager le bord de fleuve et que quelques années plus tard on paie de nouveau pour couper ces mêmes arbres», m’a écrit une promeneuse.

«Est-ce vrai que la coupe se fait suite à des plaintes des propriétaires de condos qui longent le boulevard? Si c’est la raison, je trouve vraiment que c’est scandaleux.»

La question est pertinente et force à réfléchir : où doit-on tirer la ligne entre l’intérêt public et l’intérêt privé?

On s’entend que ce n’est pas le nombre d’arbres qui est en cause ici. L’abattage de quelques individus sur ces centaines n’enlève rien (ou très peu) au plaisir de la promenade.

La conséquence est d’autant moins lourde que la CCN a pour politique de planter un nouvel arbre pour chaque arbre qu’elle y abat.

Ce n’est donc pas le nombre d’arbres ou arbustes coupés qui préoccupe, mais le principe du bien public. Si on cède devant un voisin, où cela va-t-il s’arrêter?

Il y a tout le long de la Promenade d’autres arbres susceptibles d’obstruer la vue de résidents du chemin du Foulon. Ces arbres sont-ils à risque de disparaître au gré des humeurs et des regards des voisins?

La CCN reconnaît que l’abattage des derniers jours est en lien avec une demande de citoyen reçue cet automne. De telles requêtes sont très nombreuses, dit-elle.

Il est fréquent aussi que des citoyens interviennent directement auprès d’employés ou sous-traitants à l’entretien de la promenade pour demander qu’on leur dégage une vue.

«On donne toujours suite aux requêtes des citoyens, mais pas toujours comme les citoyens le voudraient», explique la porte-parole de la CCN.

La politique est d’essayer de maintenir si possible la vue sur le fleuve et de «ne pas diminuer les avantages qu’ils avaient (avant la Promenade).

Les coupes de cette semaine ont été faites sur le versant sud de la Promenade et sur le terre-plein entre la côte du Verger et «l’impasse des Cageux», près de la côte Ross.

La CCN allègue que 9 des 12 arbres coupés étaient des frênes fragilisés par la proximité avec le boulevard et par l’air salin du fleuve.

C’étaient des candidats vulnérables pour l’agrile du frêne. La CCN a choisi de les abattre en prévention.

Un orme montrant les premiers symptômes de la maladie hollandaise et deux peupliers chétifs sont aussi passés dans le tordeur, de même que des arbustes un peu trop entreprenants.

«La nature a bien fait les choses», s’est-on réjoui à la Commission de la capitale nationale.

Le hasard a voulu que la faiblesse et la maladie (appréhendée) frappent précisément les arbres qui nuisaient à la vue de voisins. Heureux hasard en effet. Ou prétexte bien commode, je vous laisse en juger. Vous savez ce qu’on dit quand on veut tuer son chien.

Le secteur près du quai des Cageux est celui où il y avait le plus grand nombre de frênes, mais on en trouve aussi près du quai des Brumes et du quai des Flots.

Le frêne avait été choisi à l’époque pour ses qualités ornementales sans en connaître la vulnérabilité à l’agrile (insecte).

Ces frênes seront-ils eux aussi abattus en prévention? La réponse de la CCN est restée évasive. Éventuellement, ils seront abattus aussi, me dit-on.

On ne pouvait pas tous les couper en même temps, a expliqué la CCN. J’ai compris qu’il y avait peut-être aussi un enjeu de budget.

Peu importe la raison, je n’ai pas senti la même urgence que pour les frênes des Cageux.

Quand elle replantera, ailleurs que dans la portion qui nuit à la vue des citoyens des Cageux, la CCN choisira des espèces plus résistantes à l’air du fleuve et du boulevard.

L’obligeance de la Commission de la capitale nationale envers ses voisins heurtera sans doute les orthodoxes de la forêt publique et amoureux de la Promenade intégrale.

Il y a en effet quelque chose qui choque à penser qu’une organisation publique privilégie quelques voisins plutôt que le bien collectif.

Mais on reproche si souvent aux administrations publiques de ne pas être à l’écoute des citoyens. Va-t-on reprocher à la CCN d’essayer d’être conciliante?