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Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Le ministre des Finances Eric Girard et le premier ministre François Legault se félicitant en mode COVID. 
Le ministre des Finances Eric Girard et le premier ministre François Legault se félicitant en mode COVID. 

BUDGET 2021 | Pourquoi peut-on dire que le Québec s’en tire bien?

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CHRONIQUE / Le ministre Eric Girard aurait été fou de repousser les appels du pied des partis d’opposition et de ceux de nombreux experts. Pourquoi s’obstiner à résorber le déficit creusé pendant la pandémie en seulement cinq ans si personne ne réclame une telle chose? Et au risque de voir son gouvernement se faire accuser de plonger le Québec et les Québécois dans l’«austérité»…

Ce terme honni n’aurait pas été du meilleur effet s’il avait fallu qu’il soit accolé à l’action gouvernementale à 18 mois à peine des prochaines élections générales au Québec.

Suspendre l’application de la loi sur l’équilibre budgétaire pendant les deux prochaines années donne de l’air. De l’oxygène en général pour le Québec et de l’air politique pour le gouvernement. Cette suspension permet que le retour au «déficit zéro» intervienne en 2027-28 plutôt qu’en 2025-26.

Pour être très clair, le gouvernement s’engage même «à ne mettre en œuvre aucune mesure de résorption du déficit budgétaire tant que le Québec n’aura pas retrouvé son niveau d’emploi d’avant la pandémie». Ce qui est censé survenir à la fin de 2022, selon ses prévisions, soit après le rendez-vous électoral. Tout tombe bien.

Le gouvernement Legault peut finalement remercier tous ceux qui lui ont demandé de reporter le retour à l’équilibre budgétaire, parmi lesquels les libéraux.

C’est ce qu’il fallait faire, mais ça l’aide. Si des mesures difficiles doivent être prises, elles le seront après les prochaines élections.

«Optimisation»

Mais attention! Ce report ne veut pas dire que le gouvernement Legault ne procédera à aucune mesure d’«optimisation» à très court terme. En plongeant dans la montagne de documents budgétaires, on découvre que Québec vise à ce chapitre des économies de près de 1,5 milliard$ cette année et de près de 2 milliards$ l’an prochain. Comment? Grâce à «l’amélioration de la gestion en informatique», à de meilleures économies d’échelle pour les achats gouvernementaux, au départ à la retraite de 5000 fonctionnaires et à la révision de programmes de l’État.

La révision des programmes… Les gouvernements en parlent depuis des années! Cette fois, Québec a décidé de recourir à de l’aide extérieure pour parvenir à ses cibles. À l’Université Laval, une «Chaire en évaluation économique des programmes publics» est en voie de création. Le gouvernement du Québec y investit un million sur cinq ans. Il en attend des recommandations.

Les cibles d’optimisation seront atteintes sans affecter les services à la population, a insisté la présidente du Conseil du trésor, Sonia LeBel. Il est vrai qu’il n’est pas, là encore, dans l’intérêt du gouvernement de les réduire. Certainement pas avant les prochaines élections, en tout cas.

Incertitudes

La phrase clé du budget 2021-22 d’Eric Girard est la suivante : «Un degré d’incertitude très élevé pèse sur les prévisions.»

L’incertitude, c’était vrai avant la pandémie. Ça l’est beaucoup plus en cette période troublée.

Alors que la croissance économique du Québec a oscillé entre 2,9% et 2,7% par année entre 2017 et 2019, et subi une chute brutale de 5,3% en 2020, le ministère des Finances prévoit des bonds de 4,2% cette année et de 4% en 2022. C’est beaucoup, mais moins que ce que prévoient les institutions financières.

Au Québec, ces dernières années, on a beaucoup sous-estimé l’ampleur des surplus. Sans le crier sur les toits, on espère cette fois surestimer les déficits. Et obtenir plus de marges de manœuvre qu’on ne le dit.

…structurel

Après avoir plongé à 15 milliards$, le déficit budgétaire du Québec pour 2021-22 s’élèvera à 12,3 milliards$. L’information la plus importante sur ce front est celle du déficit structurel — celui qui ne se résorbera pas avec la croissance économique. Aux Finances, on prévoit qu’il s’élèvera à 6,5 milliards$ d’ici 2027-28.

Voilà de quoi alimenter les revendications du gouvernement Legault en faveur d’une hausse substantielle des transferts fédéraux en santé. Pour bien se faire comprendre une fois de plus, Québec a même produit un document spécial intitulé «Pour un financement fédéral en santé». Il fait partie des documents budgétaires présentés jeudi.

Québec sait qu’il ne recevra pas les 6 milliards$ de plus par année qu’il attend.

Il semble par contre avoir bon espoir de décrocher à terme une part de sa demande, ce qui l’aidera à réduire le déficit structurel. Il pourra par ailleurs éventuellement compter sur la part qui lui reviendrait de la création par Ottawa d’un régime public d’assurance médicaments à l’échelle canadienne, étant donné qu’un tel régime existe déjà au Québec. Idem si un système pancanadien de garderies est mis sur pied par le gouvernement Trudeau.

À garder en tête également: tous les déficits estimés par Québec sont ceux obtenus après des versements annuels allant de 3 à plus de 4 milliards$ au Fonds des générations.

La situation financière du Québec n’est pas rose, mais elle est moins grave qu’il n’y paraît et est bien moins pire que celle de bien d’autres États à ce stade de la pandémie. Voilà pourquoi on peut dire que le Québec s’en tire relativement bien dans les circonstances.

De bonnes questions

Voici trois bonnes questions posées par les partis d’opposition, hier :

La libérale Dominique Anglade : «Est-ce que M. Legault peut reconnaître que le véritable frein au développement économique, c’est la pénurie de main-d’œuvre?»

M. Legault a beau parler de la création d’emplois à salaires plus élevés, le budget Girard ne fait pourtant pas mystère des difficultés de plus en plus criantes à pourvoir des postes vacants. À preuve, la série d’intitulés que voici relevés dans le principal document budgétaire: soutenir la formation et la requalification de la main-d’œuvre; répondre aux besoins de main-d’œuvre dans le domaine des technologies de l’information; augmenter le nombre d’éducatrices qualifiées en services de garderie; accroître la participation au marché du travail par la diplomation; faciliter l’accès à la formation continue; favoriser l’intégration des personnes immigrantes au marché du travail; favoriser l’attraction et la rétention d’étudiants étrangers; former davantage d’infirmières, etc. Il me semble que cette somme dit quelque chose sur la situation.

Autre bonne question: celle du péquiste Martin Ouellet. Il se demande pourquoi la bonification de 35% à 40% du crédit d’impôt pour le maintien à domicile des personnes âgées de 70 ans et plus s’échelonne sur cinq ans plutôt que d’être pleinement effective dès maintenant.

Retenons aussi cette déclaration de la solidaire Manon Massé : «Les sommes minimalistes consacrées à lutter contre les violences faites aux femmes, c'est une insulte.» Le gouvernement sait qu’il doit en faire plus. Dès hier, le ministre Girard a indiqué qu’il pourrait accroître les sommes prévues. Il sait qu’il peut trouver l’argent pour.