Reconstitution du visage d'un chasseur-cueilleur ayant vécu en Espagne il y a 7000 ans. Une analyse de son ADN a montré qu'il avait la peau plus foncée que la population espagnole actuelle.

«Bronzer comme un fermier»

CHRONIQUE / «Je me demande depuis longtemps pourquoi les gens ont la peau noire en Afrique? Et pourquoi la peau de la majorité en Amérique et en Europe est plutôt blanche? Il y a toujours eu des personnes ayant la peau de couleur différente. Même dans l’Histoire sainte, à l’école, on nous enseignait qu’il y avait un roi mage noir. Alors ça vient d’où?» demande Danielle Robert.

C’est un pigment nommé mélanine qui fait la couleur de la peau — et celle des cheveux aussi, d’ailleurs. Il en existe deux sortes: l’eumélanine, dont la couleur varie de brun à noir, et la phéomélanine, dont la couleur va du jaune au rouge. La peau de tout le monde contient des deux sortes, mais pas en quantités égales et les pigments ne sont pas répartis de la même manière pour tous. Ainsi, les «noirs» ont plus d’eumélanine que les «blancs», et les pigments sont chez eux répartis plus uniformément.

Maintenant, ces pigments-là ne sont pas les mêmes pour tous parce qu’ils ont une fonction: protéger la peau contre les rayons ultraviolets du soleil. C’est une chose bien pratique que d’avoir la mélanine abondante et bien distribuée, tous ceux qui ont une «peau de blond» vous le diront. Mais d’un autre côté, la peau doit être au moins un peu exposée aux rayons UV parce qu’elle a besoin de ce rayonnement pour fabriquer de la vitamine D, et plus elle contient de mélanine, plus elle doit recevoir d’UV afin de sécréter cette vitamine.

Or à mesure que l’on monte plus au nord, l’ensoleillement devient de plus en plus rare et la lumière arrive avec un angle plus prononcé qu’à l’équateur. En outre, le climat force à porter des vêtements plus longs, ce qui fait que la peau reçoit encore moins d’UV. L’explication «classique» des différentes couleurs de l’humanité veut donc que les peaux pâles soient une adaptation «locale»: en perdant de la mélanine, la peau des populations les plus nordiques a pu continuer à fabriquer de la vitamine D.

Et c’est certainement un facteur qui a joué, il faut le dire. Au début du XXe siècle, le géographe italien Renato Biasutti a cartographié les teints de peaux des populations locales, et a conclu que les plus foncées étaient presque toutes concentrées à moins de 20° de latitude de l’équateur. On voit d’ailleurs sur la carte ci-dessous une sorte de gradient dans la couleur de la peau: moins foncée en Afrique du Nord, encore un peu moins dans le sud de l’Europe, et à son plus pâle dans le Nord. L’«hypothèse ultraviolette», comme on pourrait l’appeler, s’appuie sur des faits importants.

Au début du XXe siècle, le géographe italien Renato Biasutti a cartographié les teints de peaux des populations locales.

Mais on aurait tort de n’y voir rien d’autre, car la peau n’est pas notre seule source de vitamine D. On en prend dans la nourriture également — ce qui est une chance, d’ailleurs, car à nos latitudes il est physiquement impossible que la peau reçoive assez d’UV en hiver pour suffire à la tâche.

Plusieurs études récentes de matériel génétique ancien ont montré que les chasseurs-cueilleurs d’Europe avaient la peau foncée il y a aussi peu que 8000 ans, soit des dizaines de milliers d’années après que nos ancêtres directs soient sortis d’Afrique. De même un article paru dans les Proceedings of the National Academy of Sciences en 2015 a trouvé, en analysant l’ADN de 63 squelettes vieux de 5000 à 6000 ans, que les premiers fermiers qui vivaient dans ce qui est maintenant l’Ukraine avaient la peau nettement plus foncée que les Ukrainiens actuels. Une hypothèse qu’ils avancent est que la conversion à l’agriculture aurait accéléré la dépigmentation.

«Dans plusieurs parties de l’Europe, écrivent les auteurs, la transition Mésolithique-Néolithique a impliqué un changement dans l’alimentation. Des populations entières sont passées d’une diète riche en vitamine D dérivée de la faune aquatique et de gibier à une diète agricole pauvre en vitamine D. Or dans les régions où le rayonnement UV est faible [comme l’Ukraine], il est difficile d’avoir assez de vitamine D sans consommer des quantités significatives d’huile de poisson ou de foie d’animaux.»

Bref, de quoi donner un nouveau sens à l’expression «bronzer comme un fermier»...

Sources:
- Dennis O’Neil, «Skin Color Adaptation», Human Biological Adaptability : An Introduction to Human Responses to Common Environmental Stresses, 2013
- Sandra Wilde et al., «Direct evidence for positive selection of skin, hair, and eye pigmentation in Europeans during the last 5,000 y», PNAS, 2015

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«J’aimerais savoir pourquoi les commentateurs météo parlent de «normales» et non de «moyennes» lorsqu’ils présentent la météo. Il me semble que le terme renvoie à la courbe normale, ce qui ne me semble pas justifié en météo», demande Denis Bédard.

En principe, oui, les météorologues pourraient dire moyennes au lieu de normales puisque ce sont, de manière générale, des synonymes: «ce qui est normal, courant, la moyenne», lit-on dans le Larousse sous le mot normale. Mais c’est une convention, en météorologie, d’appeler normale la moyenne climatique d’une période de 30 ans (ou plus), que ce soit pour la température, les précipitations ou autre.

Ce n’est pas une référence à la «courbe normale», c’est une simple question d’usage. Mais remarquez ce ne serait pas déplacé non plus puisque la température (et bien d’autres choses en météorologie) est «normalement distribuée», comme disent les statisticiens: la température moyenne pour une journée donnée du calendrier est celle qui survient le plus souvent, et la fréquence diminue symétriquement pour les températures plus chaudes et plus froides, de telle sorte que la courbe décrit une forme de cloche (voir l’image ci-bas).  

Une «courbe normale».