Brigitte Breton
Le Soleil
Brigitte Breton
La conseillère Sylvie Lauzon craint pour la sauvegarde du vieux presbytère construit en 1715 et le cœur historique de son village, parmi les plus beaux du Québec.
La conseillère Sylvie Lauzon craint pour la sauvegarde du vieux presbytère construit en 1715 et le cœur historique de son village, parmi les plus beaux du Québec.

Un bijou à protéger près du fleuve [PHOTOS]

CHRONIQUE / «Il y a assez de condos sur la planète, mais pas assez de presbytères comme celui de Saint-Michel-de-Bellechasse.» Conseillère municipale de cette petite localité située au bord du fleuve, Sylvie Lauzon est inquiète. Elle craint pour la sauvegarde du vieux presbytère construit en 1715 et le cœur historique de son village, parmi les plus beaux du Québec.

En 2017, la municipalité a acquis des bâtiments et des terrains appartenant à la fabrique de Saint-Michel (maintenant fabrique de Saint-Benoît). Trois ans plus tard, le maire Éric Tessier et les conseillers Clermont Lacasse, Frédéric Lavigne et Suzanne Côté veulent renégocier cette entente.

Ils ont adopté une résolution en ce sens le 6 octobre. Mme Lauzon et deux autres conseillers, Stéphane Garneau et Nathalie Lessard, ont voté contre.

Dans la fiche de dissidence remise aux archives de la municipalité, la conseillère Lauzon écrit qu’il lui semble «que la seule motivation ou intention derrière cette résolution est de permettre à certains élus de décider encore en coulisse de la vente éventuelle des biens de la Fabrique, probablement et principalement le presbytère, la grange à dîme et certains terrains avoisinants, cela dans le seul but de réaliser un gain monétaire en facilitant la construction éventuelle par un promoteur privé de logements résidentiels luxueux face au fleuve».

«Cette résolution, selon moi, est susceptible d’entraîner à tout jamais la destruction du cœur historique de Saint-Michel-de-­Bellechasse et la dévastation et le pillage d’un bijou patrimonial national», poursuit-elle.

Fille d’une Micheloise du 3e Rang, Mme Lauzon est installée à Saint-Michel et voisine du presbytère depuis huit ans. Elle estime qu’il n’y a ni nécessité ni urgence pour renégocier certaines clauses dites «limitatives». «Renégocier pour faire quoi?»

Par contre, la conseillère est persuadée qu’il est grand temps de se doter d’un projet pour revitaliser un «bijou patrimonial unique» qui servira les générations présentes et futures.

Faute de projet émanant de la municipalité, elle propose sa vision du cœur du village et veut connaître l’avis des citoyens.

À ses frais, elle a lancé le 12 octobre une consultation en ligne qui se déroule jusqu’au 13 novembre. Elle a également fait distribuer 800 dépliants par la poste.

Elle expose aux gens de Saint-Michel et aux Québécois un projet où elle combine bâtiments anciens et nouvelles constructions et fait cohabiter bureaux de la mairie, bibliothèque et archives, salle de conférence et d’exposition, pavillon d’accueil pour les touristes et salon de thé pour en faire un carrefour et lieu d’échanges sur l’histoire, le patrimoine, la culture, les traditions et le tourisme de Bellechasse et du Québec.

«Rien n’est coulé dans le béton. Pas besoin non plus de tout faire en quelques mois. Le projet peut être étalé sur cinq ou dix ans.»

C’est l’ancien conseil municipal qui avait procédé à l’achat des biens de la fabrique en 2017. Sans consultation publique et sans règlement d’emprunt, rappelle le maire Tessier en entrevue téléphonique.

Élu à l’automne 2017, il signale que les biens acquis de la fabrique ont été au cœur des discussions du nouveau conseil dès son arrivée. «On a hérité de la problématique.»

Selon le maire, le presbytère a «manqué d’amour». Tout comme d’autres bâtiments appartenant à la municipalité.

Le presbytère fait partie du site patrimonial de Saint-Michel-de-Bellechasse. Il est «cité» et non «classé» au Répertoire du patrimoine culturel du Québec.

Pour Sylvie Lauzon, c’est une «tragédie» que le presbytère ne soit pas classé patrimonial. «C’est le plus ancien du Québec et du continent nord-américain. Il a une grande valeur historique, religieuse et culturelle.»

Le presbytère fait partie du site patrimonial de Saint-Michel-de-Bellechasse. Il est «cité» et non «classé» au Répertoire du patrimoine culturel du Québec.

Une firme externe a été mandatée pour évaluer l’état de tous les actifs de la municipalité, y compris ceux acquis de la fabrique. Le constat n’est pas encore connu. Selon M. Tessier, une vue d’ensemble permettra de procéder à des choix plus éclairés.

Il explique vouloir revoir le contrat conclu il y a trois ans entre le conseil et la fabrique pour en faire une entente gagnant-gagnant.

Dans la résolution adoptée par le conseil en octobre, il est mentionné que les biens acquis de la fabrique sont dans un état de désuétude qui nécessitera des investissements significatifs et que les conditions actuelles prévues à l’entente limitent significativement les options de la municipalité. La municipalité souhaite pouvoir agir en véritable propriétaire.

Le président de la fabrique de Saint-Benoît, Denis Breton, explique de son côté que rien n’oblige la fabrique à revoir les termes du contrat et du protocole d’entente. «Le contrat était gagnant-gagnant. Il a été entériné par une résolution unanime du conseil.»

M. Breton rappelle que la fabrique a réduit le prix de vente, que la municipalité avait vérifié l’état des biens qu’elle achetait, qu’elle savait que des travaux étaient à réaliser, qu’elle avait accepté d’entretenir les bâtiments et de garder leur mission communautaire. «Depuis le changement de conseil, il y a un changement de mentalité. Va-t-on rouvrir le contrat à chaque changement d’élus?» Le président de la fabrique craint que la municipalité laisse le presbytère se délabrer.

M. Breton fait valoir que le site est magnifique avec la marina, le fleuve, l’île d’Orléans et les montagnes au loin. «Il va être moins magnifique si on construit un bloc de trois, quatre étages.»

Pour Sylvie Lauzon, le contrat gagnant-gagnant sera celui au profit de Saint-Michel sans que les gens de Saint-Michel soient les seuls à payer la note.

Le conseil municipal n’est pas en train de faire de la spéculation immobilière près du fleuve, assure le maire de Saint-Michel-de-Bellechasse, Éric Tessier. Ci-dessus, le vieux presbytère. La conseillère Sylvie Lauzon estime que la préservation du presbytère de Saint-Michel n’est pas seulement la responsabilité des gens de Saint-Michel, mais bien de tous les Québécois

LA PEUR D'UNE HAUSSE DE TAXES

Le maire de Saint-Michel, Éric Tessier, se veut rassurant. Le conseil municipal n’est pas en train de faire de la spéculation immobilière près du fleuve. Il se dit aussi ouvert à examiner divers projets pour le presbytère. Celui de la conseillère Sylvie Lauzon et ceux d’autres citoyens. «Dans la mesure où les gens s’entendent et veulent payer la facture.»

L’argent, c’est bien là le nœud du problème quand vient le temps d’entretenir et de donner une nouvelle vocation à de vieux bâtiments.

«Les municipalités ne roulent pas sur l’or et vivent avec des ressources limitées.» Saint-Michel compte 1825 habitants et gère un budget annuel de 3,5 millions $.

«Est-ce qu’on veut une télévision DEL de 52 pouces ou manger trois repas par jour? Il n’y a pas de mauvaise réponse, c’est un choix.»

M. Tessier dit agir en bon gestionnaire et veiller à ce que les actifs de la municipalité répondent aux normes, aux besoins des gens et à leur capacité de payer.

«La peur des hausses de taxes. C’est toujours l’argument utilisé pour abandonner, laisser en décrépitude et détruire de vieux bâtiments», déplore la conseillère Sylvie Lauzon.

Selon elle, il est du devoir de la municipalité d’aller chercher des subventions auprès des gouvernements et de convaincre des mécènes d’embarquer dans des projets de sauvegarde et de revalorisation.

La conseillère Sylvie Lauzon estime que la préservation du presbytère de Saint-Michel n’est pas seulement la responsabilité des gens de Saint-Michel, mais bien de tous les Québécois.

Mme Lauzon estime que la préservation du presbytère de Saint-Michel n’est pas seulement la responsabilité des gens de Saint-Michel, mais bien de tous les Québécois. Le programme de soutien au milieu municipal en patrimoine immobilier sert à cette fin.

«Ne laissons pas une autre partie de notre histoire québécoise se fragiliser, devenir vulnérable et disparaître par négligence, ignorance ou négligence», dit-elle dans la vidéo préparée pour sa consultation en ligne.

Le maire Tessier rappelle pour sa part que le rôle d’une municipalité est d’aménager le territoire, de donner les services de base d’aqueduc et d’égouts, de voir à la sécurité publique, de s’assurer d’une fiscalité juste. Le patrimoine et l’identité culturelle, ça arrive plus loin dans la liste. «Les questions patrimoniales, c’est une petite facette des tâches des municipalités.»

M. Tessier fait partie d’un comité sur l’avenir des églises de Bellechasse. Il dit que c’est une question qui lui tient à cœur, mais à laquelle il n’existe pas de réponses faciles. «Qu’allons-nous faire avec ça? Comment allons-nous payer?»

Il est bien d’accord pour s’allier à d’autres municipalités. Plusieurs ont des projets. Il note toutefois qu’il ne peut y avoir 20 salles de spectacles, 20 petits centres des congrès et 20 musées dans Bellechasse.

Manque de vision

En juin, la vérificatrice générale du Québec a remis un rapport accablant sur la façon dont le ministère de la Culture protège le patrimoine bâti. Elle a constaté un manque de leadership, de vision et de cohérence.

La ministre Nathalie Roy a déposé jeudi un projet de loi modifiant la Loi sur le patrimoine culturel. Elle dit vouloir protéger le patrimoine bâti et raviver la fierté des Québécois.

L’Union des municipalités du Québec a réagi en souhaitant que le financement soit au rendez-vous. «La protection, la conservation et la mise en valeur du patrimoine sont des responsabilités partagées entre le gouvernement du Québec, les gouvernements de proximité et les propriétaires privés.»

Impossible de prétendre protéger et valoriser le patrimoine bâti sans y mettre de l’argent.