Brigitte Breton
 Les filles sont plus nombreuses que les gars à entreprendre des études universitaires. Un écart de 16,8 % en faveur des femmes. Le taux de réussite de celles-ci au baccalauréat (82%) est aussi plus élevé que celui des garçons (76%).
Les filles sont plus nombreuses que les gars à entreprendre des études universitaires. Un écart de 16,8 % en faveur des femmes. Le taux de réussite de celles-ci au baccalauréat (82%) est aussi plus élevé que celui des garçons (76%).

S’occuper des gars

CHRONIQUE / Le professeur Égide Royer s’est pincé en lisant le dernier avis du Conseil supérieur de l’éducation sur les réussites, les enjeux et les défis en matière de formation universitaire au Québec. L’organisme ose exposer les difficultés scolaires des garçons et invite le ministère de l’Éducation à prendre des actions pour réduire les disparités entre les gars et les filles. Il attend la suite.

Psychologue, professeur associé à la Faculté des sciences de l’éducation à l’Université Laval et expert dans le domaine de la réussite scolaire, M. Royer espère des gestes concrets depuis longtemps.

Il estime que le ministère est trop souvent frileux lorsqu’il s’agit de prendre des actions pour accroître la réussite scolaire des garçons, et ce bien avant que ces derniers atteignent l’âge d’aller à l’université.

Un féminisme revanchard pourrait, selon lui, expliquer cette retenue. 

Il serait pourtant possible d’aider les gars sans nuire aux filles, sans retomber dans les stéréotypes sexistes, et sans recommencer à mettre les filles d’un bord et les gars de l’autre dans les écoles, une approche qui ne tient pas la route scientifiquement.

Le Conseil supérieur de l’éducation réactive en quelque sorte, dans son dernier rapport, le message d’alarme lancé il y a près de 30 ans. Constatant déjà à l’époque une disparité d’accès aux études et de réussite au désavantage des garçons et des hommes, le Conseil y voyait un risque pour la société. 

Celui «de souffrir d’un déséquilibre dont elle a déjà souffert. Car au cheminement scolaire et professionnel tronqué des femmes semble devoir succéder celui des hommes. Une société ne peut se payer un tel déséquilibre dans le développement de ses ressources humaines», écrivait-il en 1992 dans un avis intitulé «Les nouvelles populations étudiantes des collèges et des universités : des enseignements à tirer».

La situation ne s’est pas améliorée. Au contraire, l’écart se creuse. Les filles sont plus nombreuses que les gars à entreprendre des études universitaires. Un écart de 16,8 % en faveur des femmes. Le taux de réussite de celles-ci au baccalauréat (82 %) est aussi plus élevé que celui des garçons (76 %).

La disparité de genre, que l’on constate de l’école primaire à l’université, n’est pas la seule identifiée par le Conseil, qui conclut que la démocratisation de l’enseignement universitaire reste un projet inachevé au Québec.

L’organisme note que les hommes sont sous-représentés dans plusieurs secteurs de formation et qu’il subsiste une disparité importante en défaveur de ceux-ci pour le taux d’accès et le taux de diplomation au baccalauréat et à la maîtrise. 

Le professeur Égide Royer s’est pincé en lisant le dernier avis du Conseil supérieur de l’éducation sur les réussites, les enjeux et les défis en matière de formation universitaire au Québec.

Il constate aussi que les femmes sont encore sous-représentées aux trois cycles universitaires de plusieurs secteurs de génie, que l’accès des autochtones aux études universitaires demeure difficile, que le taux de diplomation est faible chez les étudiants à temps partiel, que le nombre d’étudiants avec des besoins particuliers augmente et que les jeunes de milieux socioéconomiques défavorisés sont moins nombreux sur les campus.

Le Conseil souhaite donc que le ministre de l’Éducation forme un groupe de travail composé d’experts et d’acteurs du milieu pour étudier ces disparités et soumettre d’ici décembre 2022 des pistes d’action pour les limiter.

Au cabinet du ministre de l’Éducation, l’attaché de presse de Jean-François Roberge indique que celui-ci est très ouvert à la recommandation du Conseil de mieux documenter les disparités. Mais encore?

Bandes dessinées et livres des records

Il faudrait peut-être cesser de pointer l’école et les enseignantes comme la cause de tous les maux des garçons.

Davantage de garçons que de filles font en effet leur entrée à la maternelle avec un retard dans un des cinq domaines de développement (santé physique et bien-être, compétences sociales, maturité affective, développement cognitif et langagier, habiletés de communication et connaissances générales). «Trente-cinq pour 100 des garçons sont considérés vulnérables. C’est le cas de 22 % des fillettes», rapporte le professeur de l’Université Laval.

Dans son enquête québécoise sur le développement des enfants à la maternelle, l’Institut de la statistique du Québec précise que les enfants considérés comme vulnérables sont plus susceptibles de présenter des difficultés liées à l’apprentissage scolaire que les autres.

Le psychologue Royer croit donc que le fait d’intervenir de façon précoce auprès des petits, ainsi que la maternelle quatre ans, peuvent éviter que des enfants — gars ou filles — débutent l’école avec des retards. 

Il est aussi convaincu que l’apprentissage de la lecture est le levier le plus important pour tirer les enfants vers le haut. Il faudrait selon lui «déscolariser» la lecture. Cesser d’en faire une affaire de filles et d’école. 

Pour ce faire, il préconise de se coller aux centres d’intérêt des garçons. «Le petit gars de troisième année, il aime ça des bandes dessinées et des livres de records de mangeurs de hot-dog». L’important est de faire l’apprentissage de la lecture et d’y prendre goût.

Le professeur, qui a publié en 2010 Leçons d’éléphants : pour la réussite des garçons, affirme que le ministère de l’Éducation de l’Ontario n’a pas peur de produire des guides pour faciliter l’apprentissage des garçons.

Le titre d’un guide  pratique pour aider les garçons en littératie: Moi lire? Tu blagues!. On y retrouve des données statistiques et des résultats de recherche, des conseils pratiques, des stratégies et approches efficaces en enseignement et des références bibliographiques qui peuvent aider le personnel à accroître les compétences des garçons en littératie. 

M. Royer juge aussi essentiel de donner des modèles masculins de lecture et de réussite aux garçons. Il raconte que dans une école de Sept-Îles, des papas sont venus témoigner de leur travail devant la classe. Un exercice intéressant tant pour les filles que les gars, mais qui permet à ces derniers d’avoir devant eux des modèles.

C’est pareil pour les filles, selon le professeur. «Si tu veux inciter les filles à défoncer le plafond de verre, tu parleras de Pauline Marois qui est devenue première ministre. Tu inviteras aussi une ingénieure pour inciter les filles à s’inscrire dans les secteurs du génie où les femmes sont rares». 

Il verrait également d’un bon œil la création de bourses et du mentorat pour inciter les gars à choisir certains métiers et professions. Comme on le fait pour les filles depuis des décennies.

Ce n’est pas seulement au Québec que les gars éprouvent plus de difficultés à l’école que les filles. D’autres provinces et d’autres pays industrialisés sont confrontés à la même réalité. 

Le portrait est cependant plus sombre au Québec. Trente pour cent des garçons quittent l’école secondaire sans avoir obtenu un diplôme après sept ans d’études. Dix-huit pour cent des jeunes filles se retrouvent dans la même situation. M. Royer constate que notre voisin ontarien fait mieux en la matière que le Québec. Le décrochage scolaire est moindre en Ontario qu’au Québec, y compris chez les gars.  

L’expert est persuadé que les écoles québécoises pourraient elles aussi faire des progrès si elles appliquaient des pratiques exemplaires fondées sur la science. C’est pourquoi il réitère le souhait que le ministre Roberge crée un jour un Institut d’excellence en éducation. 

Qui sait, dans 30 ans, le constat dressé par le Conseil supérieur de l’éducation serait peut-être plus positif en ce qui concerne la réussite scolaire des garçons.