Brigitte Breton
Le Soleil
Brigitte Breton
Le premier ministre François Legault
Le premier ministre François Legault

Relance, vitesse et perte de contrôle

CHRONIQUE / Soit le gouvernement Legault est d’une candeur fort inquiétante et ne se méfie pas du crime organisé, des entreprises et des fonctionnaires véreux, soit il a tenté d’en passer une «petite vite» à la population et à l’opposition, soit il est brouillon. Même si le ministre Christian Dubé y apporte d’importants amendements, le projet de loi 61 sur la relance économique soulève de sérieuses questions sur la rigueur du gouvernement caquiste.

Bien sûr, il y a urgence de relancer l’économie sur pause depuis des semaines à cause de la pandémie. Faire redémarrer des chantiers, remettre des travailleurs à l’ouvrage, livrer un bout de route, une ligne de métro, un hôpital ou une école, pas mal tout le monde adhère à ça. Mais pas à n’importe quel prix. 

Pas au détriment de nos droits et de l’environnement, pas en prolongeant indûment l’état d’urgence sanitaire, pas en permettant au gouvernement de se donner des pouvoirs exorbitants et pas en risquant que l’octroi des contrats publics et leur réalisation se fassent n’importe comment et avec une facture de 10 à 35 % plus élevée.

Le Québec n’est pas devenu immunisé à jamais contre la corruption, les malversations, les projets mal évalués et les travaux bâclés et de piètre qualité avec le départ des libéraux et l’élection d’un gouvernement caquiste. 

Le premier ministre François Legault semble le croire, ou du moins tente de le faire croire à la population, et c’est très inquiétant.

Rien ne permet de douter de la droiture et de l’intégrité de M. Legault et de son équipe. 

Ce serait toutefois faire preuve d’une grande naïveté de penser que personne ne veut profiter de la manne de contrats publics que Québec veut lancer en grande vitesse pour dynamiser l’économie. 

Entendre un premier ministre dire que la commission Charbonneau est derrière nous, qu’il ne s’inquiète pas de la corruption, notamment parce qu’il compte dans son cabinet des comptables agréés et l’ex-procureure en chef de la commission Charbonneau, Sonia Lebel, n’est pas très convaincant et rassurant.  

Comme le soulignait la commission Charbonneau dans son rapport, en matière de corruption et de collusion, la créativité prévaut. «L’histoire n’est jamais la même». Mais elle se répète. La commission Charbonneau était la sixième du genre au Québec depuis 1905.

Il faut en tirer des leçons. Une pandémie ne justifie pas de baisser la garde. Et surtout pas pour que le parti au pouvoir puisse dire en 2022 qu’il a rempli toute la liste de ses engagements électoraux. 

Certes, M. Legault et le président du Trésor font amende honorable en acceptant de modifier le projet de loi 61 et en proposant de prolonger les travaux parlementaires. Ils n’avaient pas vraiment le choix.

Lorsque la Protectrice du citoyen, la Vérificatrice générale, le comité de suivi sur la commission Charbonneau, le Bureau de l’inspecteur général de la ville de Montréal, Jacques Duchesneau du Bureau de l’intégrité professionnelle et administrative de Saint-Jérôme, le Barreau et l’Autorité des marchés publics viennent exposer en commission parlementaire les dangers, les failles et les abus contenus dans le projet de loi, il serait irresponsable et téméraire, même pour un gouvernement très populaire dans les sondages, de maintenir le texte initial. 

«Alors, je pense qu’ensemble mes soustractions et mes additions vont faire un résultat incroyable pour la relance du Québec», a déclaré mercredi Christian Dubé à la période de questions à l’Assemblée nationale. Il devra accélérer les calculs, car l’opposition fait bloc contre son projet.

Malgré l’ouverture et la bonne volonté qu’expriment M. Dubé et son chef, une question demeure et la co-chef de Québec solidaire, Manon Massé, l’a formulée : «Comment se fait-il que personne à la CAQ n’avait vu ça avant?» 

Ce n’est pas parce que le ministre des Finances sort le bonbon de la baisse de la taxe scolaire le 1er juillet que la question devient impertinente. Ce n’est pas non plus parce que le premier ministre fait du chantage avec les députés de l’opposition à propos d’un tronçon de la route 132, de la route de la mort dans une circonscription péquiste ou de la ligne bleue qu’il faut cesser de s’interroger sur la première mouture du projet de loi 61.  

M. Legault se targue d’avoir dans son équipe Sonia Lebel. La députée péquiste Véronique Hivon aimerait bien savoir comment la ministre de la Justice et ex-procureure de la commission Charbonneau peut défendre un projet de loi qui bafoue son travail, son héritage, sa mission et les raisons pour lesquelles elle a dit venir en politique. Plusieurs voudraient en effet connaître la réponse. Mme Lebel n’était pas à la période des questions mercredi.

Je le répète, l’intégrité du gouvernement Legault n’est pas en cause. Mais même si personne ne souhaite le retour des «petits amis», il y a un danger et tout gouvernement doit veiller à limiter les risques.

Mme Brigitte Bishop, l’inspectrice de Montréal, a soutenu devant les parlementaires que plus on veut aller vite dans l’octroi de contrats et des travaux, plus il faut des inspecteurs sur le terrain et renforcer les remparts. 

Il existe aussi des lacunes de ce côté.

Québec souhaite accélérer des travaux d’infrastructures, mais un des donneurs d’ouvrage, le ministère des Transports, souffre toujours d’un manque d’expertise en génie, a rappelé la Vérificatrice générale. 

Cette dernière reconnaît par ailleurs qu’il y a lieu de réduire les «délais indus». Guylaine Leclerc préconise cependant une révision de la réglementation pour y parvenir, et non l’adoption d’une nouvelle loi.

Le projet de loi 61 s’éloigne selon elle des critères de saine gestion des fonds publics et elle souhaite une meilleure et une plus grande reddition de comptes dans les ministères, mais également au niveau municipal.

Si l’objectif du gouvernement était de relancer l’économie et d’accroître les liquidités des entreprises comme le recommandait la commission Charbonneau, pourquoi avoir rédigé un projet de loi qui vise si large et va si loin, et qui expose le Québec à des dérives? 

L’urgence sanitaire et le besoin de relancer rapidement l’économie ne peuvent servir d’explications. Un projet de loi bâclé, ce n’est pas le premier que le gouvernement Legault dépose.