Brigitte Breton
Le Soleil
Brigitte Breton
L’accès à une bibliothèque municipale pour y sortir une bande dessinée, un roman, un documentaire ou un essai sera impossible ou fort restreint.
L’accès à une bibliothèque municipale pour y sortir une bande dessinée, un roman, un documentaire ou un essai sera impossible ou fort restreint.

Provisions de livres en zone rouge

CHRONIQUE / Avides lecteurs en zone rouge, vous pourrez continuer d’acheter des livres dans les librairies, chez Costco, chez Walmart ou dans une pharmacie, mais il vous sera impossible de circuler dans la bibliothèque publique de votre quartier pour les 28 prochains jours afin de trouver un roman ou une biographie. Cherchez l’erreur.

Il y a eu mardi pas mal de circulation dans les bibliothèques publiques. Des files d’attente même, rapporte la directrice générale de l’Association des bibliothèques publiques du Québec, Ève Lagacé.

Si certains citoyens ont fait des provisions de papier de toilette, de farine et de levure en début de pandémie, d’autres ont cru bon pour la deuxième vague de faire des réserves de livres. 

C’était le cas à la bibliothèque Pierre-Georges-Roy, dans le Vieux-Lévis. Les employées ne chômaient pas en matinée. Les abonnés ressortaient les bras chargés de livres ou avec des sacs remplis de bouquins pour passer les prochaines semaines de «reconfinement» et combler l’absence des amis et des membres de la famille.

C’est mieux de se ruer sur des livres que sur des rouleaux de papier de toilette, me direz-vous. 

L’annonce de la fermeture des bibliothèques est un exemple de décision où l’on peine à trouver la logique et la cohérence du gouvernement et de la Santé publique.

Le premier ministre François Legault a annoncé lundi que les bibliothèques seront fermées à compter du 1er octobre. Comme les cinémas, les musées, les salles de spectacles, les bars et les restaurants. 

Même s’il sera toujours possible d’aller chercher son demi-poulet au comptoir d’un Saint-Hubert ou un repas fin chez Rioux et Pettigrew, l’accès à une bibliothèque municipale pour y sortir une bande dessinée, un roman, un documentaire ou un essai sera impossible ou fort restreint.

Ève Lagacé était abasourdie lorsqu’elle a entendu lundi soir que les bibliothèques étaient de nouveau visées par une fermeture. 

Mardi matin, son association a fait part de ses doléances au cabinet de la Culture et des Communications et réclamé que les usagers des bibliothèques puissent avoir accès au comptoir des prêts où il est possible d’effectuer un emprunt sans contact. Une demande acceptée, selon la directrice. 

Il sera toutefois impossible de se promener et de chercher d’un rayon à l’autre. La sélection des livres et leur réservation devront se faire par internet. 

Une solution bien imparfaite, selon Mme Lagacé. Ce ne sont pas tous les lecteurs qui sont à l’aise avec cette façon de procéder. Il y a aussi des délais de traitement. 

Mme Lagacé s’explique mal pourquoi le gouvernement applique les mêmes règles à tout le milieu culturel. La réalité d’une bibliothèque ce n’est pas celle d’un musée ou celle d’une salle de spectacle.

Elle souligne de plus qu’au cours des derniers mois, les bibliothèques ont été capables d’instaurer des mesures sanitaires qui protègent à la fois la santé des abonnés et des employés. «Nos milieux sont sécuritaires». Un cadre de référence est disponible et mis à jour depuis le printemps.

Effet de la pandémie, les ressources numériques des bibliothèques ont été grandement utilisées ces derniers mois. Entre le 15 mars et le 30 juin, les prêts numériques ont augmenté de 117 % par rapport à la même période en 2019.

Même si la demande est forte et en hausse, le prêt numérique ne convient pas à tous. «Ce n’est pas tout le monde qui possède une liseuse, un ordinateur ou une tablette. Lire sur son cellulaire, ce n’est pas non plus optimal».

On peut également penser que plusieurs parents préfèrent encore le bon livre papier pour éviter que leur progéniture ne passe trop d’heures sur des écrans. 

Mme Lagacé signale aussi que ce ne sont pas tous les ouvrages qui sont offerts sous support numérique.

Croisée à la bibliothèque Pierre-Georges-Roy, Carole Bourdages dit préférer toujours le livre papier. «J’ai besoin de le toucher, de le sentir». Mais non de l’acheter et de le conserver. À la quantité de bouquins qu’elle lit dans une année, elle les emprunte à la bibliothèque municipale. 

Lorsque celle-ci a dû fermer ses portes au début de la pandémie, Mme Bourdages a sollicité ses amis et les membres de sa famille pour se ravitailler. «Je suis malheureuse sans livres». L’infirmière a fait mardi sa provision de romans policiers. Elle est prête à entrer dans sa bulle avec un bon roman. «On ne s’ennuie pas avec un livre».

Claudette Gagnon a aussi prévu le coup et fait bonne réserve de polars. «La lecture, ça me sauve de la déprime». Elle compile dans un petit carnet le nom des auteurs et la liste de leurs ouvrages. «Le bonheur avec les livres empruntés à la bibliothèque, je ne suis pas obligée de les finir». Au suivant.

Âgée de 78 ans, cette ancienne employée de Sears raconte avoir appris ce printemps et avec la pandémie qu’elle n’était plus jeune. Fini le bénévolat auprès des personnes âgées moins en forme qu’elle. Elle a dû aussi se priver de la présence de ses petits-enfants. Heureusement, il lui reste les livres.

Pourvu que Québec prenne les moyens pour que ceux-ci demeurent accessibles, sans devoir passer nécessairement par un commerce. Les bibliothèques publiques n’ont rien à vendre, mais leur apport est précieux dans la vie des gens. Encore plus en temps de pandémie.