Dans le cas des infirmières, on a vu aussi les dangers de gérer le personnel en l’obligeant à faire des heures supplémentaires. Des gestionnaires vont-ils se montrer plus insistants du fait que ce surplus de travail serait exempté d’impôt?

Plus de travail et moins d’impôt

CHRONIQUE / Un hôpital et un centre d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD) ne correspondent pas vraiment à l’image que les contribuables se font d’un paradis fiscal.

Le gouvernement Legault examine cependant la possibilité d’exonérer d’impôt les heures de travail supplémentaires effectuées par certaines catégories d’employés — notamment les préposés aux bénéficiaires — œuvrant dans le réseau de la santé.

Un moyen parmi d’autres, selon Québec, de contrer la pénurie de main-d’œuvre qui sévit dans ce secteur, mais aussi dans celui des technologies de l’information, de la finance et de l’administration. 

Les salariés qui travaillent dans des domaines non ciblés par Québec et non considérés comme faisant face à des difficultés de recrutement ou de rétention de main-d’œuvre continueront par ailleurs de payer de l’impôt sur l’overtime. 

Le ministre du Travail a lancé une grande corvée en début d’année pour soutenir les employeurs frappés par une rareté de main-d’œuvre qui complique leurs activités au quotidien, voire freine leur projet de développement et d’expansion. 

Québec tente de voir si la fiscalité peut s’ajouter au coffre à outils complet qu’il souhaite présenter soit à la mise à jour économique de novembre, soit dans le cadre du prochain budget.

Une bonne idée? Réaliste? 

«Difficile. Beaucoup d’enjeux», m’a répondu par courriel un professeur en fiscalité. Il cerne notamment l’enjeu d’égalité. Les hommes font plus d’heures supplémentaires que les femmes, et celles-ci travaillent davantage à temps partiel.

La solution étudiée par le ministre du Travail, Jean Boulet, paraît en effet attrayante à première vue. Mais, elle révèle des limites pour contrer la rareté de main-d’œuvre et comporte des difficultés d’application. 

Le travail de préposés aux bénéficiaires, par exemple, ne sera pas davantage convoité par plus d’hommes et de femmes parce que les heures supplémentaires seront exemptées d’impôt. La tâche des préposés ne sera pas allégée pour autant. Pas plus que la paye pour une semaine normale de travail ne sera augmentée. 

Il n’est pas assuré non plus que l’attrait de gains supérieurs incitera les employés à consacrer plus d’heures au travail.

Les obligations de la conciliation travail-famille, l’importance accordée à la qualité de vie et à sa santé personnelle auront peut-être encore plus de poids que l’attrait d’une plus grosse paye. Le travail et le désir d’accroître ses revenus ne sont pas une priorité pour tous. 

Il est hasardeux de plus de faire une planification de main-d’œuvre en misant que les employés diront massivement oui aux heures supplémentaires si elles s’avèrent plus payantes. Cela vaut en santé, mais aussi dans d’autres secteurs d’activités. 

Une telle mesure pourrait aussi avoir comme effet que certains salariés opteront pour un travail à temps partiel et compléteront leur semaine avec des heures supplémentaires mieux rémunérées. Cela s’est produit en soins infirmiers.

Dans le cas des infirmières, on a vu aussi les dangers de gérer le personnel en l’obligeant à faire des heures supplémentaires. Des gestionnaires vont-ils se montrer plus insistants du fait que ce surplus de travail serait exempté d’impôt?

C’est fort louable de chercher différentes façons de combler les besoins de main-d’œuvre, mais dans un domaine comme celui de la santé, il faut également veiller à ce que les patients ne se retrouvent pas avec des employés qui cumulent des 16 heures de travail en ligne. Les dangers d’erreurs sont accrus.

Une autre difficulté qui se pose est la justesse de la mesure envisagée par Québec. 

«Qui va tracer la ligne?» a demandé mercredi le libéral Pierre Arcand qui craint que Québec crée deux classes de travailleurs, parfois même dans la même entreprise. 

Les libéraux veulent également savoir de quel montant de revenus le gouvernement devra se priver s’il n’impose plus les heures de travail supplémentaires.

La veille, le péquiste Pascal Bérubé avait aussi soulevé des doutes sur l’équité de la mesure étudiée. «Si vous utilisez un crayon, vous êtes éligible. Si vous utilisez un marteau, vous n’êtes pas éligible», a noté le chef intérimaire du Parti québécois en donnant l’exemple des travailleurs de la construction. 

M. Bérubé croit que si le gouvernement décide d’aller de l’avant avec cette mesure incitative aux heures de travail supplémentaires, il doit l’appliquer à tous et partout. 

Chez Québec solidaire, Manon Massé estime de son côté qu’il serait plus efficace de recourir davantage à l’immigration et de hausser le salaire minimum.

En début de semaine, La Presse canadienne indiquait que les bourses de 7500 $ offertes aux personnes qui souhaitent devenir préposées aux bénéficiaires ne se traduisent pas encore par une hausse des demandes d’inscription dans les programmes de formation.

Les incitatifs financiers ont des limites. La paye n’est pas le seul critère dans le choix d’un emploi.