Brigitte Breton
Le Soleil
Brigitte Breton
En cas d’absence, les gestionnaires ne remplacent pas. Comme le travail de 10 infirmières se fait à 9, puis à 8, des postes sont peu à peu supprimés. La surcharge temporaire devient permanente.
En cas d’absence, les gestionnaires ne remplacent pas. Comme le travail de 10 infirmières se fait à 9, puis à 8, des postes sont peu à peu supprimés. La surcharge temporaire devient permanente.

Les «mères» du réseau de la santé

CHRONIQUE / Don de soi, bienveillance, abnégation, dévouement, générosité. Des mots souvent associés aux mamans, mais aussi aux infirmières, aux préposées aux bénéficiaires ou à l’aide à domicile. Comme si ces femmes devaient être des «mères» pour le réseau de la santé et des services sociaux. Une analogie qui pèse lourd sur les travailleuses et nuit à leur rémunération.

«C’est une catastrophe dans l’histoire. Cela a justifié de ne pas payer le travail de ces femmes à sa juste valeur», affirme Émilie Genin, professeure à l’École de relations industrielles de l’Université de Montréal.

Une situation qui découle notamment de la division «genrée» du travail lors de la période d’industrialisation. «Les hommes à la production. Les femmes à la reproduction». Mais, tient à préciser Mme Genin, les femmes ont toujours travaillé. 

Certains se souviendront que l’humoriste Yvon Deschamps avait trouvé une belle formule pour le dire : «Môman travaille pas, a trop d’ouvrage».

Que des religieuses aient longtemps assuré le care, le prendre soin d’autrui, explique aussi que les compétences des femmes, et des hommes, qui ont pris leur relève, ne sont pas reconnues pleinement.

Selon Mme Genin, ce n’est pas un hasard que les termes «anges gardiens» et «missionnaires» soient employés durant la présente crise sanitaire pour désigner le personnel des hôpitaux et des CHSLD. «C’est encore l’idée d’une mission supérieure. Le nombre d’heures et la rémunération n’ont pas d’importance».

Elle constate aussi que la surcharge de travail s’est installée, notamment chez le personnel infirmier, parce que les gestionnaires misent — abusent même peut-on dire — de la bonne volonté et de l’éthique de celui-ci. 

En cas d’absence, les gestionnaires ne remplacent pas. Comme le travail de 10 infirmières se fait à 9, puis à 8, des postes sont peu à peu supprimés. La surcharge temporaire devient permanente. 

La «naturalisation des compétences des femmes», vous connaissez?

Ça va de soi que les femmes veillent sur les malades et l’éducation des enfants. C’est dans la sphère familiale. C’est simple à faire. Les femmes savent accomplir ces tâches naturellement, par plaisir de se donner pour les autres. Ce sont des qualités innées et acquises. Des attributs naturels.

«On occulte que c’est un travail avec une valeur économique et sociale qu’il faut reconnaître», indique Louise Boivin, professeure et responsable du programme de doctorat au département de relations industrielles de l’Université du Québec en Outaouais.

«Avec la crise, on réalise que leur travail est important et difficile». L’écoute, la relation d’aide, ça fait partie de la job. Des compétences, un savoir-faire humain et technique sont requis. 

Émilie Genin raconte qu’un médecin spécialiste appelé à la rescousse dans un CHSLD l’a très bien illustré en disant qu’il n’était pas formé pour faire le travail d’une préposée aux bénéficiaires. 

Face au manque cruel de bras, le premier ministre Legault a demandé à son président du Conseil du Trésor de «dessiner un incitatif» pour le personnel qui acceptera de travailler à temps plein. 

Plusieurs semblent croire qu’il suffit de hausser le salaire d’un groupe pour régler les maux du réseau de la santé et éviter de revivre les mêmes horreurs le jour où une pandémie frappera de nouveau. 

Sophie Brière, professeure au département de management à l’Université Laval, estime que ce n’est pas qu’une question d’argent.

Directrice de l’Institut équité, diversité, inclusion et intersectionnalité, Mme Brière croit qu’un changement de culture, qu’une véritable reconnaissance du «care» et qu’une organisation du travail non basée sur un modèle masculin sont nécessaires. «Il ne suffit pas de dire merci et de verser quelques dollars de plus».

Le système des droits du travail, c’est un deal entre hommes blancs, rappelle Louise Boivin. Ce sont les milieux industriels qui détenaient la force économique. «On valorise des secteurs. On en dévalorise d’autres. C’est un choix politique».

Les emplois de préposés aux bénéficiaires et d’auxiliaires pour les services et soins à domicile sont occupés majoritairement par des femmes, mais aussi par de nombreuses femmes immigrantes, racisées, relèvent les trois universitaires. 

Louise Boivin fait un lien avec l’époque où les jeunes filles de la campagne québécoise allaient travailler en ville comme domestiques. Sa mère était l’une de ses femmes sous-payées pour les services rendus. 

Aujourd’hui, les travailleuses sous-payées viennent de pays du sud, d’Afrique. 

S’ajoute donc un autre argument pour ne pas reconnaître la juste valeur de leur travail : elles gagneraient encore bien moins dans leur pays et leur situation serait encore plus précaire. 

Quand la vie reprendra une certaine normalité, la société devra éviter de trouver «normal» le sort réservé à ces travailleuses essentielles.