La députée solidaire Christine Labrie indique que le Québec comptait en 2012 138 écoles privées religieuses subventionnées entre 60 et 70 %.

Laïcité à géométrie variable à l’école

CHRONIQUE / Comment le port de signes religieux peut-il être acceptable dans une école privée subventionnée à plus de 60 % par l’État, mais interdit, au mieux toléré par une clause «grand-père», dans une école 100 % publique?

Comment expliquer que dans les écoles publiques, les signes religieux pourront être interdits aux femmes et aux hommes qui enseignent, et non au personnel des services de garde responsable des élèves avant les heures de cours, durant la période du dîner, quelques heures après la classe et durant les journées pédagogiques? 

C’est «vendeur politiquement» de lier laïcité de l’État et interdiction de port de signes religieux chez ses employés. 

Mais cette façon de faire, si elle se retrouve bel et bien dans le projet de loi que le gouvernement Legault déposera sous peu, entraînera dans le milieu scolaire un lot de contradictions, d’incohérences et d’injustices qui risque de causer plus de tort que de bien. 

À trop vouloir faire du millage sur les craintes qu’éprouvent des citoyens à l’égard d’autres citoyens qui n’ont pas les mêmes croyances et la même religion qu’eux, les politiciens ont créé une surenchère qui expose le Québec aux critiques et aux contestations.

Pour mettre fin à un débat qu’ils entretiennent depuis plus de dix ans, il aurait été préférable que les élus s’en tiennent au compromis formulé en 2008 par Gérard Bouchard et Charles Taylor.

Dans leur rapport, les deux commissaires recommandaient d’interdire le port de signes religieux aux juges, aux procureurs de la Couronne, aux policiers, aux agents correctionnels et au président de l’Assemblée nationale. Ils visaient ces personnes parce qu’elles incarnent l’autorité de l’État et détiennent un pouvoir coercitif.

À l’époque, les deux hommes estimaient que l’imposition d’un devoir de réserve à cette gamme limitée de postes représentait le «meilleur équilibre pour la société québécoise».

Il n’était pas question d’étendre cette interdiction aux enseignants, aux directeurs d’école, aux éducateurs dans les services de garde scolaires ou dans les centres de la petite enfance. 

Ce sont la Coalition avenir Québec et le Parti québécois qui ont préconisé ces ajouts.

Symboles menaçants

Mardi, le premier ministre François Legault a expliqué que c’est pour protéger l’identité et les valeurs québécoises qu’il aura recours aux dispositions de dérogation des chartes des droits et libertés afin de protéger son projet de loi des contestations judiciaires.

En quoi le voile, le turban, la croix et la kippa que portent une infime minorité d’enseignantes et d’enseignants sont-ils une menace à l’identité et aux valeurs québécoises? 

Respecter la liberté de conscience et de religion d’une personne — au travail aussi et non seulement avant 8h le matin et après 16h — c’est également une valeur que partagent bon nombre de Québécois.

En quoi la neutralité de l’État est-elle remise en question, la séparation de l’État et des Églises menacée, si un prof enseigne les mathématiques en affichant un symbole religieux qui n’altère pas la communication entre lui et l’élève et qui ne compromet pas la sécurité de personne? 

Le président de la Commission des droits de la personne signalait cette semaine à La Presse que «la neutralité religieuse de l’État s’applique d’abord aux institutions, et non aux individus».

Philippe-André Tessier soutient aussi que le port d’un signe religieux ne remet pas en cause l’obligation d’impartialité d’un agent de l’État.

Pourquoi, d’autant plus dans un contexte où une pénurie d’enseignants frappe les écoles, le Québec devrait-il se priver d’enseignants compétents à qui il a délivré des permis d’enseigner? Par crainte que certains fassent du prosélytisme ou «islamisent» les jeunes?

Si tel est le cas, il faudrait aussi en préserver les enfants qui fréquentent les écoles privées subventionnées par l’État.

Mardi, tant la critique de Québec solidaire en matière d’éducation, Christine Labrie, que celle du Parti québécois, Véronique Hivon, ont invité le gouvernement à mener une sérieuse réflexion sur le financement public des écoles privées religieuses.

La députée Labrie indique que le Québec comptait en 2012 138 écoles privées religieuses subventionnées entre 60 et 70 %. «C’est un non-sens qu’un État laïque subventionne des écoles religieuses et c’est un double non-sens pour un gouvernement qui a fait de la laïcité sa priorité».

Il y a là en effet un devoir de cohérence à faire.