Brigitte Breton
Le Soleil
Brigitte Breton
Le président de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec, Luc Mathieu
Le président de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec, Luc Mathieu

Infirmières: pour en finir avec la vocation et la discrétion

CHRONIQUE / Les infirmières et les infirmiers ne sont pas que bienveillants et compatissants. Leur ordre professionnel juge qu’il est temps de rompre avec le passé de vocation de la profession et de briser la culture de la discrétion. Une mission pour le moins particulière et étonnante.

Luc Mathieu, le président de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ), est convaincu que le jour où l’expertise infirmière sera enfin reconnue, les conditions d’exercice de ses membres vont s’améliorer.

On a vu par le passé des ordres professionnels faire campagne pour attirer des recrues, exposer la diversité de l’expertise de leurs membres ou redorer leur blason auprès du public.

L’Ordre des comptables professionnels agréés a par exemple jugé nécessaire de se débarrasser de l’image de gens «plates» à bas bruns, obsédés par des colonnes de chiffres, qui collait à ses membres. 

L’Ordre des ingénieurs a dû pour sa part rétablir sa réputation et celle de ses membres parce que l’éthique de certains disparaissait à la vue d’enveloppes brunes et de cadeaux.

Ces dernières années, au Collège des médecins, c’est l’appétit salarial insatiable de certains omnipraticiens et spécialistes «entrepreneurs» qui a mis à mal la réputation de la profession.

On pourrait penser que la situation de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec est plutôt enviable.

Le nombre de membres est en hausse et la population leur fait confiance. Dans les sondages qui mesurent le niveau de confiance du public à l’égard de métiers et professions, les infirmières occupent toujours les premiers rangs. 

Il n’y a pas d’images négatives de professionnels bornés, insensibles, arrogants, négligents, profiteurs et cupides accolées aux infirmières. 

Où est le problème alors?

Les infirmières et les infirmiers ne seraient pas reconnus et appréciés pour les bonnes raisons, explique le président en entrevue téléphonique.

L’expertise et les compétences qu’exige aujourd’hui la profession sont ignorées, voire méconnues du public, mais aussi d’acteurs de la santé. 

«Des médecins prennent encore les infirmières pour des techniciennes et non des professionnelles», constate M. Mathieu.

Pour bien des malades, les infirmières sont «fines», bienveillantes, elles passent des pilules et font des injections. 

Selon le président de l’OIIQ, ses membres en ont ras le bol de cette vision réductrice. Trop de gens occultent que ce sont des professionnels autonomes qui donnent des soins sur la base de données scientifiques. Le terme «ange gardien», utilisé depuis le début de la pandémie, écorche les oreilles de plusieurs.

Le temps où les soins infirmiers étaient gérés et assurés par des religieuses semble rester dans l’inconscient collectif, croit-il. D’où la nécessité de rompre avec le passé de vocation de la profession, et la notion de soumission et de subordination qui l’accompagnait.

Aux yeux de certains, déplore M. Mathieu, les infirmières sont même interchangeables. Elles peuvent passer du jour au lendemain d’un centre hospitalier universitaire à un centre d’hébergement et de soins de longue durée. De la gériatrie à la pédiatrie, à la cardiologie, et ce, sans soutien clinique. 

On sous-estime les compétences et l’expertise qu’exige la profession infirmière aujourd’hui. Au point de laisser la nuit la responsabilité de plus de 150 malades à une infirmière qui vient à peine de passer l’examen de l’OIIQ. Pas étonnant que des infirmières fuient les établissements publics et quittent la profession. 

M. Mathieu rapporte qu’afin de régler le manque de personnel infirmier dans les hôpitaux et les CHSLD, certains pensent dans l’appareil gouvernemental que c’est possible de réduire la formation des infirmières. Comme on l’a fait avec celle des préposés aux bénéficiaires. Un non-sens, selon lui.

Pour l’ordre, il faut au contraire que le baccalauréat, et non plus le diplôme d’études collégiales en soins infirmiers, devienne la norme d’entrée minimale à la profession.

L’OIIQ tiendra en mai des états généraux virtuels sur la profession infirmière. Il souhaite aussi entendre la voix des citoyens. Trois thèmes seront au programme : l’autonomie professionnelle et le champ de pratique des infirmières, les compétences et la formation initiale et continue, ainsi que les pratiques infirmières avancées et innovantes.

Une campagne de publicité est aussi prévue pour mieux faire connaître le travail des infirmières et infirmiers du Québec. À suivre.