À écouter cette semaine le premier ministre Legault et son ministre de l’Immigration défendre les nouveaux critères du Programme de l’expérience québécoise (PEQ), c’est à croire que la planification de la main-d’œuvre et l’arrimage formation-emploi sont une science exacte, infaillible.

Être sur la bonne liste

CHRONIQUE / Il n’y a pas qu’en matière d’immigration que le gouvernement Legault priorise des domaines d’études et d’emplois de façon bien arbitraire.

Il l’a fait également l’été dernier en créant un programme de bourses de soutien à la persévérance et à la réussite des stagiaires qui a laissé des étudiants sur le carreau, et ce, même si leurs compétences sont recherchées sur le marché du travail et qu’une pénurie frappe aussi leur secteur d’activité.

La formation des étudiants, selon leur domaine, n’a pas la même valeur aux yeux du gouvernement caquiste.

Il faut dorénavant être sur la bonne liste. «Sa» liste. 

C’est le cas pour les étudiants étrangers qui veulent adhérer au Programme de l’expérience québécoise (PEQ) et c’est également le cas pour les étudiants stagiaires québécois.

L’infirmière en stage a droit à une aide financière accrue et à une bourse de soutien à la persévérance et à la réussite, mais non la physiothérapeute ou la nutritionniste.

La majorité des 133 programmes de formation au cégep comporte un stage. Cependant, seuls les étudiants de cinq programmes ont accès au nouveau programme de soutien des stagiaires. Le ministre de l’Éducation a lui aussi retenu le critère de pénurie de main-d’œuvre.

À écouter cette semaine le premier ministre Legault et son ministre de l’Immigration, Simon Jolin-Barrette, défendre les nouveaux critères du PEQ, c’est à croire que la planification de la main-d’œuvre et l’arrimage formation-emploi sont une science exacte, infaillible.

«Est-ce qu’on veut, dans les domaines où il y a manque de façon urgente de main-d’œuvre, se concentrer sur ces domaines-là pour doubler, tripler, quadrupler le nombre d’étudiants dans ces secteurs-là?» a demandé jeudi M. Legault, au chef péquiste par intérim, Pascal Bérubé, qui s’inquiétait de la vitalité et du sort des cégeps en régions.

Quelles seront les disciplines demandées dans 5 , 10 ou 15 ans? Cette question aussi le gouvernement doit l’avoir en tête, de même que reconnaître que des disciplines artistiques ou sociales sont aussi fort utiles dans une société, et même dans une industrie comme celle des jeux vidéo.

Un marché qui évolue 

Le ministre du Travail, Jean Boulet, parle de façon plus juste et réaliste de la fameuse liste des emplois en déficit. 

Il soutient bien sûr que sa confection est rigoureuse — même si des gens d’affaires, des recteurs et des directeurs de cégeps contestent le nombre limité de formations retenues. M. Boulet rappelle qu’elle est confectionnée sur une base annuelle, qu’elle n’est pas statique, qu’elle est évolutive et «qu’elle s’adapte aux besoins changeants du marché du travail».

Chambres de commerce et associations patronales notent aussi de leur côté que les «métiers en équilibre théorique peuvent devenir en forte demande dans un court laps de temps». 

Les besoins du marché du travail étant changeants et le but d’aller au cégep et à l’université n’étant pas uniquement d’avoir un job à vie dans un domaine d’étude spécifique, il est souhaitable d’avoir une vision à plus long terme. Les amis Facebook du premier ministre seront probablement d’accord avec cela. 

Il arrive aussi que la main-d’œuvre formée ne soit pas intéressée par les emplois disponibles, car les conditions de travail ou de salaire offertes ne sont pas à la hauteur. C’est même noté dans l’édition 2018 de «État d’équilibre du marché du travail. Diagnostics pour 500 professions», produit par le ministère du Travail et la Commission des partenaires du marché du travail.

M. Legault se disait prêt jeudi à doubler, à tripler, voire à quadrupler le nombre d’étudiants en sciences infirmières et en techniques de l’informatique.

Un bel exemple. Si les conditions d’exercice des infirmières ne s’améliorent pas et si le secteur privé traite mieux que le secteur public les techniciens en informatique, le gouvernement du Québec risque de devoir composer encore longtemps avec des pénuries. 

Un autre cas, celui des médecins omnipraticiens et spécialistes, illustre aussi la difficulté d’établir avec précision les besoins de main-d’œuvre.

Le Québec a par le passé erré dans la planification des effectifs médicaux. Même si le Collège des médecins avait avisé dès 1997 le ministère de la Santé et des Services sociaux d’un manque d’effectifs, le gouvernement a tardé à revoir les contingentements en médecine.

Une erreur qui a causé bien des problèmes aux malades, aux établissements de santé et au ministre de la Santé. Il faut du temps pour corriger le tir, d’autant plus lorsque la durée de formation est longue.

C’est certes une bonne chose que le PEQ inclut des formations professionnelles courtes. MM. Legault et Jolin-Barrette ne peuvent toutefois ignorer qu’Emploi-Québec prévoit que les emplois créés d’ici 2026 seront «hautement qualifiés» et exigeront minimalement un diplôme d’études collégiales.

Des emplois qui sont généralement mieux rémunérés et qui contribuent pleinement à l’économie et à la prospérité du Québec, soulignent le ministère du Travail et la Commission des partenaires du marché du travail.

Cela devrait réjouir et surtout guider le premier ministre qui veut des emplois plus payants pour les Québécois.