Brigitte Breton
L’économiste indépendant Jean-Pierre Aubry estime que dans un contexte de rareté de personnel, le gouvernement n’a pas besoin d’en perdre beaucoup au profit du secteur privé, d’autres administrations publiques ou d’autres provinces pour désorganiser des milieux de travail. Il donne l’exemple des infirmières de l’Outaouais qui préfèrent aller travailler du côté ontarien.
L’économiste indépendant Jean-Pierre Aubry estime que dans un contexte de rareté de personnel, le gouvernement n’a pas besoin d’en perdre beaucoup au profit du secteur privé, d’autres administrations publiques ou d’autres provinces pour désorganiser des milieux de travail. Il donne l’exemple des infirmières de l’Outaouais qui préfèrent aller travailler du côté ontarien.

Au-delà de la sécurité d’emploi

CHRONIQUE / L’économiste indépendant Jean-Pierre Aubry croit que le gouvernement Legault fait fausse route en proposant de maigres augmentations de salaire aux employés du secteur public. Selon lui, la vieille stratégie patronale qui fonctionnait dans le passé risque d’accentuer la pénurie de travailleurs dans les services publics.

«Les gens vont regarder de l’autre bord de la clôture», estime l’économiste qui a passé plus de 30 ans à la Banque du Canada. «Maintenant, il y a des emplois disponibles ailleurs.»

La job syndiquée dans un ministère, un hôpital ou une école qui vient avec une sécurité d’emploi et un régime de retraite, ça n’attire plus et ça ne retient plus la main-d’œuvre comme avant? 

Dans un contexte de pénurie de travailleurs où les salaires augmentent plus et plus rapidement dans le privé que dans le public, la donne change, selon M. Aubry. Le taux de chômage est de plus très bas. 

«Avant, même si le gouvernement n’offrait pas de grosses augmentations, les syndiqués du public se disaient qu’ils n’auraient pas mieux ailleurs. La situation est maintenant différente. Certains, dont les plus jeunes, iront où sont versés les meilleurs salaires.» 

Les employés du secteur public ne vont tout de même pas déserter en masse les écoles, les hôpitaux, les CHSLD (centre d’hébergement et de soins de longue durée) et la fonction publique? 

Évidemment non. Mais l’économiste Aubry estime que dans un contexte de rareté de personnel, le gouvernement n’a pas besoin d’en perdre beaucoup au profit du secteur privé, d’autres administrations publiques (municipalités, administration fédérale) ou d’autres provinces pour désorganiser des milieux de travail.

Il donne l’exemple des infirmières de l’Outaouais qui préfèrent aller travailler du côté ontarien. Les établissements de santé québécois près de la frontière en souffrent.

Dans sa propre mise à jour économique de novembre, Québec fait des perspectives économiques sur les salaires et les traitements plus élevés que les offres soumises la semaine dernière aux employés de l’État. 

La rareté de main-d’œuvre et la bonne tenue du marché du travail expliquent, selon le ministère des Finances, que les salaires et traitements devraient croître de 5,4 % en 2019 et de 4,5 % en 2020 au Québec. La hausse tourne autour de 3 % pour les années suivantes. 

Les paramètres généraux d’augmentation présentés par le président du Conseil du Trésor : 1,75 % en 2020-2021, 1,75 % en 2021-2022, 1,5 % en 2022-2023, 1 % en 2023-2024 et un autre 1 % en 2024-2025. S’ajoute un forfaitaire de 1000 $ pour toute personne qui a atteint le sommet de son échelle salariale et qui sera toujours au travail le 31 mars 2020.

Bien sûr, il s’agit de la première offre du gouvernement à ses 550 000 employés. Elle sera assurément majorée. Mais de combien? 

Jean-Pierre Aubry aimerait connaître la vision à plus long terme, la stratégie du gouvernement Legault en ce qui concerne la rémunération des employés du secteur public.

Dans son dernier rapport sur le sujet, l’Institut de la statistique du Québec indique que la rémunération globale de l’administration publique québécoise affiche un retard de 6,2 % en regard de l’ensemble des autres salariés du Québec. 

Toujours en ce qui a trait à la rémunération globale, il y a parité avec celle des employés du secteur privé, mais celle de l’administration publique demeure en avance sur les employés non syndiqués du privé. 

Cependant, si on s’attarde uniquement au salaire, l’Institut note que 6 emplois sur 10 de l’administration québécoise — les deux tiers des emplois du secteur — accusent un retard salarial vis-à-vis du privé.

«Québec souhaite corriger, stabiliser ou accroître cet écart?» se demande l’économiste. 

M. Aubry constate que le président du Conseil du Trésor joue la carte d’un gouvernement qui ne peut débourser plus pour payer ses employés.

Dans une lettre publiée jeudi dernier, le président Dubé rappelle que «chaque augmentation de 1 % équivaut à une hausse récurrente des dépenses d’environ 400 millions $. Gardons aussi à l’esprit que le personnel de l’État a des conditions avantageuses et une stabilité d’emploi qu’envient plusieurs travailleurs.»

Ce n’est plus aussi vrai qu’avant dans certaines disciplines.

Comme le faisait un de ses prédécesseurs au Trésor, le libéral Martin Coiteux, Christian Dubé sert l’argument que la rémunération globale du personnel travaillant au sein de l’État représente 60 % des dépenses de programmes du gouvernement.

Difficile qu’il en soit autrement. L’État ne produit pas des boîtes de conserve et des camions.

Étant donné qu’il n’y a pas encore de robots pour tout enseigner aux enfants, pour laver les personnes âgées et changer leurs culottes d’incontinence, pour soigner les malades, pour répondre à des citoyens analphabètes qui réclament de l’aide sociale, pour planifier de grands travaux d’infrastructures et pour secourir des personnes en détresse, le secteur public a encore besoin d’humains. Et il faut les payer pour les services qu’ils rendent à la population.