Brigitte Breton
Le Soleil
Brigitte Breton
Si chaque foyer québécois achetait 5 $ de plus par semaine de produits québécois, ce serait 1 milliard $ de plus dans l’économie locale.
Si chaque foyer québécois achetait 5 $ de plus par semaine de produits québécois, ce serait 1 milliard $ de plus dans l’économie locale.

Acheter local et pour longtemps

CHRONIQUE / La popularité de la plateforme le Panier bleu lancée dimanche par le gouvernement Legault n’est pas la garantie que les Québécois seront dorénavant et pour toujours de grands «localivores» et des consommateurs de produits faits ici. Il faudrait peut-être ajouter la devise du Québec, «Je me souviens», au panier bleu avec fleur de lys.

«Il ne faut pas que les consommateurs oublient», prévient Frank Pons, professeur de marketing à l’Université Laval.

Selon lui, l’intérêt que suscite le Panier bleu s’inscrit dans le grand élan de solidarité qui anime le Québec en cette période de crise du coronavirus.

Mais qu’arrivera-t-il après la sortie de crise? La solidarité des dernières semaines exprimée à l’égard des entreprises d’ici va-t-elle s’effilocher quand la pause forcée et la fermeture des frontières seront derrière nous?

La nature humaine est imprévisible.

Qui se souviendra dans six mois, dans un an, du message du ministre de l’Économie et de l’Innovation, Pierre Fitzgibbon? Si chaque foyer québécois achetait 5 $ de plus par semaine de produits québécois, ce serait 1 milliard $ de plus dans l’économie locale. Il faudra se le rappeler en faisant l’épicerie, en renouvelant sa garde-robe ou le mobilier du salon.

La promotion de l’achat local est apparue bien avant la COVID-19 et le XXIe siècle et il faut encore en vanter les vertus et les bénéfices.

Desjardins rappelait l’automne dernier dans une étude économique que Louis-Joseph Papineau faisait la promotion des produits d’ici dans les années 1800, afin de se soustraire aux taxes des produits venant d’ailleurs, notamment ceux des colonisateurs.

«Avec la crise actuelle, toutes les cartes ont été brassées. Brassées pour longtemps ou non? Je ne suis pas devin», dit M. Pons. Il croit cependant que le terreau est de plus en plus fertile pour l’achat local.

Joëlle Noreau, économiste principale chez Desjardins, observe de son côté que des progrès ont été réalisés au cours de la dernière décennie. «L’expérience des prochains mois et des prochaines années dira si cette fois est la bonne.»

Selon Frank Pons, une autre grande inconnue sera la capacité de payer des consommateurs à la reprise des activités.

Sur ce point, Mme Noreau signale que ce ne sont pas tous les Québécois qui perdent leur travail et assument une perte financière.

Jusqu’à maintenant, c’est souvent la visibilité des produits et des producteurs locaux qui a fait défaut au Québec.

En présentant la plateforme le Panier bleu durant la conférence de presse de 13h du premier ministre François Legault — un incontournable pour des millions de Québécois attentifs et réceptifs en cette période de pandémie, cette lacune vient d’être comblée. «C’est une grosse campagne de publicité inespérée pour les entreprises.» Et pour les consommateurs qui ne manquent pas de temps pour se renseigner, une façon de repérer les entreprises et les commerces qu’ils souhaitent encourager.

Pour cela aussi, c’est l’après qui compte. Selon le professeur, chaque producteur, chaque entreprise devra se différencier et capter l’attention du consommateur parmi la liste affichée dans le répertoire du Panier bleu.

Le succès de chacun dépendra de l’expérience de magasinage en ligne ou en direct qu’il pourra offrir, de la relation et du lien de confiance qu’il saura créer avec les clients. Si l’expérience est insatisfaisante, ces derniers retourneront à leurs fournisseurs et à leurs habitudes d’achat d’avant le confinement.

Dans sa note économique de novembre, Desjardins soulevait que le prix est un critère important lors des achats. En alimentation notamment, le choix des deux tiers des consommateurs est fait en fonction du prix le plus bas. Les consommateurs se montreraient néanmoins plus sensibles qu’avant à la provenance du produit.

Pandémie ou non, le prix d’un produit demeure un critère, mais il est mis dans la balance avec d’autres, dont l’achat local. Selon le professeur de Laval, il faudra à l’avenir conjuguer prix raisonnable et produits québécois.

Évidemment, des entreprises tenteront de profiter de l’élan actuel de solidarité pour augmenter leur prix. Celles-ci gagneront certes à court terme, mais se pénaliseront à long terme, dit l’expert en marketing.

L’engouement pour les produits d’ici ne signifie pas non plus que les gouvernements s’approvisionneront dorénavant entièrement auprès d’entreprises québécoises. Les accords commerciaux internationaux prévoient des limites lors de l’octroi de contrats publics. «Il ne faut pas perdre de vue que des entreprises québécoises ont connu une croissance parce qu’elles sont sur les marchés extérieurs. Le commerce se fait dans les deux sens», rappelle l’économiste de Desjardins.