Brigitte Breton
Plus de jugement, moins d'excuses

Chronique

Plus de jugement, moins d'excuses

CHRONIQUE / Faute avouée est à moitié pardonnée? Peut-être, mais lorsque les erreurs de jugement se répètent, il devient difficile de passer l’éponge. D’autant plus si le fautif est premier ministre du Canada.

Justin Trudeau a finalement reconnu lundi qu’il aurait dû s’abstenir de participer aux discussions de son cabinet concernant l’octroi d’un contrat de 19,5 millions $ sans appel d’offres à l’organisme de bienfaisance UNIS (WE)

L’organisation, qui a des liens avec sa famille, mais aussi avec d’autres membres de l’équipe libérale, avait été choisie pour gérer les 900 millions $ du nouveau programme Bourse canadienne pour le bénévolat étudiant.

Le premier ministre Trudeau n’a pas réalisé spontanément que le fait que son épouse Sophie, sa mère Margaret et son frère Alexandre touchent des milliers de dollars de l’organisme de charité pour des allocutions ou des participations à des évènements peut poser problème.

Ce n’est que lundi, après des jours de controverse et la publication des cachets versés à sa mère et à son frère, qu’il a admis son erreur et qu’il s’en est excusé «profondément».

Vous êtes satisfaits et convaincus que Justin Trudeau ne recommencera plus?

Difficile de croire qu’un homme qui est en politique depuis quelques années- et qui de surcroît a eu un père premier ministre- ne maîtrise pas la délicate notion de conflit d’intérêts ou d’apparence de conflit d’intérêts qui peut miner la réputation d’un parti politique et d’un gouvernement.

Difficile aussi d’accepter qu’un premier ministre qui a traversé des tourments similaires ne développe pas de meilleurs réflexes.

Manque de jugement, je-m’en-foutisme ou sentiment que les Canadiens lui pardonneront tout?

Ce n’est pas le premier faux pas de Justin Trudeau en matière d’éthique. Il s’est mis et a mis son gouvernement dans l’embarras plus d’une fois depuis son élection en 2015.

D’abord en acceptant d’aller passer avec sa famille des vacances sur l’île privée de l’Aga Khan dont la fondation reçoit des millions $ d’Ottawa. Ensuite en intervenant dans l’affaire SNC-Lavalin auprès de la ministre de la Justice.

Deux dossiers où des écarts à la Loi sur les conflits d’intérêts ont été constatés. L’histoire semble vouloir se répéter.

Justin Trudeau fait valoir qu’il ne «voulait qu’aider les jeunes». La belle affaire.

Si un premier ministre veut apporter du soutien aux jeunes Canadiens et limiter les impacts de la crise sanitaire sur eux, il s’organise pour que le programme prévu à cet effet ne soit pas sur pause à cause d’une apparence de conflit d’intérêts.

Ottawa et UNIS ont dû annuler le contrat et des jeunes devront attendre pour recevoir une bourse pouvant atteindre 5000 $ s’ils réalisent 500 heures de bénévolat.

S’il veut aider les jeunes, un gouvernement évite aussi de remettre l’administration d’un programme à un organisme qui doit faire face à des accusations d’abus de pouvoir et de racisme de la part de certains employés.

Justin Trudeau donne aussi comme explication qu’il ne connaissait pas «en détail» l’implication des membres de sa famille dans UNIS. Si ceux-ci avaient reçu moins de 300 000 $ pour faire des discours ou participer à des rassemblements, la situation serait-elle plus acceptable à ses yeux? Aurait-il jugé nécessaire de se retirer des discussions au cabinet si la somme avait été plus élevée?

Les Canadiens ont appris la semaine dernière que le déficit fédéral atteindra 343 milliards $ en 2020-2021.

Si la majorité des citoyens reconnaît qu’Ottawa devait déployer tous les efforts possibles pour limiter les impacts de la pandémie dans la vie des ménages et des entreprises, les Canadiens souhaitent aussi que les fonds publics soient gérés avec soin, sans partisanerie ou intérêts personnels.

Brigitte Breton
Régime de retraite des employés municipaux: le combat se poursuit

Brigitte Breton

Régime de retraite des employés municipaux: le combat se poursuit

CHRONIQUE / Les syndicats d’employés municipaux n’ont pas réussi à convaincre le juge Benoit Moulin que la Loi favorisant la santé financière et la pérennité des régimes de retraite à prestations déterminées du secteur municipal viole la liberté d’association. Ils feront appel. La Cour supérieure juge toutefois institutionnels, invalides et inopérants les articles de la loi touchant les retraités et prévoyant la fin de l’indexation de leurs rentes.

La décision du juge Moulin était attendue depuis le début de l’année. Elle a été rendue jeudi sur 227 pages. L’audition de la cause avait pris fin en août dernier. Elle concerne 75 000 employés d’organismes municipaux à travers le Québec et 30 000 retraités.

La loi est venue imposer le partage 50-50 des déficits des régimes de retraite et la non-indexation des rentes des retraités.

Marc Ranger, le directeur québécois du Syndicat canadien de la fonction publique est heureux que le juge reconnaisse le principe de droits acquis pour les retraités.

Il aurait souhaité qu’il en soit de même pour les hommes et les femmes toujours à l’emploi d’organismes municipaux. «Les gens qui sont à l’emploi d’une ville depuis 10, 20 ou 30 ans ont payé pendant des années pour des avantages que finalement ils n’auront pas à leur retraite». La loi, adoptée par le gouvernement libéral en décembre 2014, a changé les règles du jeu.

Sans même avoir analysé en détail la décision de la cour, les syndicats concernés ont décidé de la porter en appel.

«On le savait dès le départ que ce serait un long combat», rappelle M. Ranger. «C’est une cause qui se rendra forcément en Cour suprême», disait-il en janvier.

Les enjeux sont en effet majeurs tant pour les villes et ses contribuables, les retraités et les participants actifs des régimes de retraite- les employés actuels- et leurs syndicats. Des milliards de dollars sont en jeu.

La loi a permis aux villes de réduire les coûts liés aux régimes de retraite des policiers, des pompiers et de tous les autres employés municipaux.

On peut toutefois difficilement accepter sans broncher qu’un gouvernement impose de changer les termes d’ententes négociées par les villes et les syndicats, et que des retraités perdent du jour au lendemain l’indexation prévue dans leur régime de retraite, et ce, sans pouvoir se prononcer.

Le juge Moulin demeure saisi du dossier pour statuer sur les demandes en réparation en faveur des retraités.

Les villes avaient-elles prévu des réserves à cette fin? Selon Marc Ranger, Québec et Montréal ne l’ont pas fait.

L’Union des municipalités du Québec (UMQ) a indiqué jeudi soir dans un communiqué qu’elle étudiera le jugement de façon plus approfondie au cours des prochaines semaines afin d’évaluer ses impacts sur ses membres. Elle avait obtenu le statut d’intervenant dans le dossier.

L’UMQ rappelle qu’elle réclamait depuis plusieurs années un outil législatif pour revoir les régimes de retraite en raison du vieillissement démographique, de l’instabilité de la situation économique mondiale et de la croissance constante des dépenses des municipalités.

C’est un dossier à suivre.

Brigitte Breton
Plus que des soins de gardiennage pour les aînés

Brigitte Breton

Plus que des soins de gardiennage pour les aînés

CHRONIQUE / Ne nous leurrons pas. Si le gouvernement s’en tient à construire des maisons des aînés et à ajouter des préposés aux bénéficiaires dans les CHSLD et à mieux les rémunérer, l’objectif d’améliorer significativement le traitement réservé aux personnes âgées hébergées dans des centres de soins de longue durée ne sera pas atteint. Il faut plus que des soins «de gardiennage» et de «jolies bâtisses».

C’est du moins l’avis de Francine Ducharme, doyenne et professeure titulaire à la Faculté des sciences infirmières de l’Université de Montréal, coauteure d’un rapport sur la COVID-19 et l’avenir des soins de longue durée commandé par la Société royale du Canada et rendu public la semaine dernière.

En entrevue téléphonique, Mme Ducharme précise que son avis est scientifique et non politique. De 2000 à 2015, elle a été titulaire de la chaire Desjardins en soins infirmiers à la personne âgée et à la famille.

La docteure en sciences infirmières dit trouver intéressant que Québec augmente le nombre de préposés aux bénéficiaires et bonifie leurs salaires. Elle estime toutefois que ce n’est qu’une partie de la solution pour offrir une meilleure qualité de soins et une meilleure qualité de vie et de fin de vie aux aînés. Cela vaut d’un océan à l’autre.

«Ça ne prend pas que des bras. Ça prend aussi des professionnels et des leaders», soutient-elle. «Il y a tellement autre chose que les bains et la bouffe». Il faudrait par exemple plus d’infirmières en prévention des infections, d’ergothérapeutes, de psychologues, de physiothérapeutes.

Si on comptait plus de médecins et d’infirmières dans les soins de longue durée, on pourrait, selon Mme Ducharme, éviter que de vieux malades soient transférés à l’hôpital pour aller mourir à l’urgence ou dans un corridor.

Dans leur rapport, elle et neuf autres chercheurs signalent que les besoins sociaux et médicaux des personnes admises dans les soins de longue durée sont plus complexes qu’il y a une dizaine d’années. Les deux tiers souffrent de démence, 87% ont un trouble cognitif et 25% éprouvent un trouble cognitif grave. Il importe donc d’aller au-delà des simples soins de base.

«Les soins donnés aux personnes avec une démence sont exigeants et spécialisés. Ils doivent être fournis par un personnel instruit et compétent. Il est absolument faux de prétendre que n’importe qui peut fournir les soins de santé et sociaux dont ont besoin les personnes atteintes de démence», écrivent les experts.

Mme Ducharme signale qu’il est important que tout le personnel soit formé pour savoir comment agir avec une personne avec des déficiences cognitives qui peut se montrer agressive ou passive. Le «tender loving care» a des limites.

Les auteurs relèvent aussi qu’à travers le Canada, la recherche pressante d’une réduction des coûts s’est traduite par une diminution des services réglementés même si les besoins des résidents des centres de soins de longue durée étaient en croissance.

Ne concluez pas que les experts prêchent pour leur paroisse et que leur but est de remplir les CHSLD ou les maisons des aînés d’infirmières, de médecins ou de spécialistes.

À plus d’une reprise dans leur rapport, ils soulignent la nécessité de mieux traiter les préposés aux bénéficiaires, mais aussi les employés à l’entretien ménager, aux services alimentaires et à la lessive.

Ils font ressortir que plus d’une catégorie d’employés est requise pour bien prendre soin des hommes et des femmes en soins de longue durée. Plusieurs éléments doivent être réunis pour garantir une qualité de soins et de services.

Or, jusqu’à maintenant, le gouvernement Legault semble voir dans l’ajout de préposés aux bénéficiaires et l’augmentation de leur rémunération une panacée pour guérir les maux qui affligent les CHSLD et attirer tous les types de main-d’oeuvre.

À la lecture du rapport des dix experts, le traitement proposé jusqu’à maintenant par les caquistes paraît incomplet. Il presse d’intervenir sur d’autres éléments.

Dans une lettre transmise mercredi aux médias, l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) et l’Association québécoise des infirmières et infirmiers en gérontologie rappellent aussi que la condition de santé des personnes en CHSLD exige des soins hautement spécialisés, et que le niveau de compétences et d’expertise de toute l’équipe soignante constitue un enjeu incontournable.

À LIRE AUSSI: Il faut passer à l’action!

L’OIIQ et l’association se disent très préoccupés de la réduction de la formation des préposés aux bénéficiaires.

Le gouvernement Legault ne peut rester sourd à ces appels et s’en tenir à son plan de match et à ses engagements électoraux touchant les maisons des aînés et les préposés aux bénéficiaires.

Francine Ducharme souhaiterait que les gouvernements fondent leurs décisions sur des données probantes.

Une vision qui dépasse un horizon de quatre ans serait également souhaitable. Force est de constater, et la pandémie le démontre, le Québec et le Canada ne sont pas encore prêts à faire face au vieillissement de leur population.

Le groupe de travail de la Société royale du Canada signale une autre réalité que les décideurs ne peuvent ignorer et négliger, celle des proches aidants.

Il indique que les établissements comptent de plus en plus sur les membres des familles et des amis pour fournir des soins non rémunérés aux personnes en perte d’autonomie.

Or, d’ici 2050, 30% moins de proches (époux, épouses, enfants adultes) seront disponibles pour apporter ce type de soutien à un

proche en perte d’autonomie. Les familles comptent moins d’enfants et ceux-ci vivent parfois loin de papa et maman.

«Comme pour le vieillissement de notre population et l’augmentation du nombre de cas de démence, nous pouvons prédire avec une certaine certitude que le nombre d’aidants naturels diminuera. Lorsque cela se produira, ce ne sera pas une surprise. Reste à voir si nous serons prêts», écrivent les auteurs.

Pour être prêt, il faudra éviter de ranger sur une tablette le dossier des soins de longue lorsque la pandémie sera derrière nous.

Brigitte Breton
À l’hôtel pour l’examen final

Chronique

À l’hôtel pour l’examen final

CHRONIQUE / Trois jours dans une chambre d’hôtel d’une grande ville canadienne. Ceux qui aspirent au titre de comptable professionnel agréé (CPA) ne peuvent refuser cette offre. C’est la solution retenue par CPA Canada pour l’examen final commun (EFC) de septembre prochain.

Depuis le début de la pandémie, on a souvent parlé de la créativité et des efforts déployés par les cégeps et les universités pour permettre aux étudiants de terminer leurs études et leurs stages. 

Les ordres professionnels doivent faire face au même défi et aux mêmes maux de tête pour évaluer ceux et celles qui veulent obtenir un permis et joindre leurs rangs.

CPA Canada a fait le choix de ne pas repousser l’examen de septembre et de ne pas le dispenser à distance. 

Au lieu de regrouper les candidats dans une grande salle commune comme au centre des congrès de Québec, CPA Canada les réunira dans différents hôtels où chacun sera installé dans une chambre pour répondre aux questions d’examen.

«Chaque candidat se verra assigner une chambre pour les trois jours de l’examen, où il aura accès à sa propre salle de bain et à une table de travail». Un ordinateur portable sera fourni ainsi que les logiciels nécessaires.

CPA Canada précise de plus que «toutes les portes des chambres devront rester ouvertes; les tables de travail seront placées de façon à être visibles du corridor. Seuls le candidat et, au besoin, son surveillant pourront accéder à la chambre».

L’an dernier, quelque 9000 personnes étaient inscrites à l’EFC à travers le Canada.

Ginette Bourbonnais, directrice des affaires publiques à l’Ordre des comptables professionnels agréés du Québec, signale que la situation est en constante évolution à cause de la crise sanitaire.

Les étudiants doivent espérer que CPA Canada est cette fois en contrôle et a prévu divers scénarios en cas de pépin.

La séance d’examen de l’an dernier avait connu des ratés techniques à cause de l’utilisation d’un logiciel. Une situation qui a entraîné une dose supplémentaire de stress et d’anxiété chez les aspirants. Les résultats des examens ont pu être dévoilés seulement au début de janvier plutôt qu’à la fin de novembre.

La pandémie a aussi forcé l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) à faire les choses autrement cette année. Il a dû renoncer à l’examen prévu en mars. Pour septembre, il se retrouve donc avec deux cohortes. 

«Les milieux de travail ont besoin des diplômés», signale Colette Ouellet, directrice à l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ).

Pour faire passer l’examen à 3500 personnes dans le contexte de pandémie et de distanciation physique requise, l’ordre professionnel devra donc les répartir par petits groupes sur plusieurs sites. 

Les examens se dérouleront les 12 et 19 septembre. «Le retrait d’un si grand nombre de personnes des unités de soins nous oblige à tenir l’examen sur deux journées», explique Mme Ouellet.

L’École du Barreau a dû aussi revoir ses façons de faire. En mai, elle a opté pour un examen en ligne qui a connu des difficultés, soulevé des critiques parmi les 900 étudiants et commandé une analyse externe. L’évaluation finale de reprise, prévue pour le 13 juillet, se fera cette fois en personne, dans les centres de formation.

Qu’importe la profession, les personnes qui doivent se soumettre à l’examen d’un ordre professionnel se souviennent habituellement toute leur vie du jour de l’épreuve et de celui où elles ont obtenu leurs résultats. 

Celles qui ont vécu ce passage obligé en 2020, en période de pandémie, auront un «petit plus» à raconter.

Brigitte Breton
Maraîchère sans regret

Brigitte Breton

Maraîchère sans regret

CHRONIQUE / Ses journées de travail sont longues, mais Cindy Pomerleau est persuadée plus que jamais d’avoir fait le bon choix en laissant son emploi de machiniste pour produire des légumes à Sainte-Claire de Bellechasse. La pandémie et la promotion de l’achat local lui amènent de nouveaux clients.

L’an dernier, à la même période, je vous avais raconté l’histoire de cette femme de 38 ans qui avait quitté l’usine où elle travaillait depuis 15 ans pour se lancer dans la culture maraîchère et la transformation des produits de l’érable.

Un an plus tard, elle est toujours là, aux Jardins des Abénakis et à la Cabane Comtois. La machine à commande numérique ne lui manque guère.

Les caprices de Dame Nature, les ratés dans certaines cultures, les pertes, la fatigue physique, les journées de travail qui débutent tôt et qui se terminent tard ne lui ont pas fait reconsidérer son changement de carrière. 

«Je ne regrette rien. Je n’ai jamais autant travaillé, mais je n’ai jamais été aussi heureuse.» Aucun désir de retourner à l’usine. «Je trouve une grande valorisation à nourrir les gens et à leur fournir des produits frais.»

Évidemment, l’état d’urgence sanitaire a forcé Cindy Pomerleau à revoir ses plans et son calendrier de production. Au printemps, elle a craint que les activités de la cabane à sucre qu’elle exploite avec son conjoint soient lourdement affectées. Elle était prête à faire la livraison de ses produits de l’érable à domicile si c’était l’unique façon de les écouler. 

Heureusement, en respectant les règles d’hygiène et de distanciation, le couple a pu vendre ses produits à la cabane. «Je n’ai jamais vendu autant de tire d’érable.» Faute de déguster de la tire sur la neige, les clients en achetaient des contenants pour la consommer à la maison.

Voyant un intérêt accru pour l’achat local et les produits du Québec, la jardinière a décidé de démarrer plus tôt ses cultures en serre. Elle a aussi augmenté le nombre de poules pondeuses pour répondre à la demande des consommateurs pour des œufs frais. 

Avec l’expérience et avec plus de clients, les pertes reliées aux produits invendus sont plus rares. Les affaires roulent bien. Au point que la productrice a embauché une employée — une étudiante — pour lui donner un coup de main. 

Depuis le début de son aventure, Cindy Pomerleau peut compter sur le soutien de son conjoint, mais aussi de sa mère, Carmelle. «Embaucher quelqu’un permet à ma mère d’avoir une vraie retraite.» Enfin presque. Lors de notre passage aux Jardins des Abénakis, maman Carmelle avait encore les mains dans la terre.

Mission accomplie

Je vous avais aussi parlé l’été dernier de la mobilisation de citoyens de Saint-Léon-de-Standon, une localité de quelque 1100 habitants située dans Bellechasse. 

Ces derniers voulaient s’assurer de conserver l’épicerie du village et souhaitaient rétablir la desserte en essence perdue en 2018. «Si les services essentiels commencent à partir, on va tout perdre», prévenait Jacques Roy, président du comité provisoire mis en place pour assurer la vitalité du village.

Brigitte Breton
Parcours du combattant pour des parents

Chronique

Parcours du combattant pour des parents

CHRONIQUE / Depuis qu’un anévrisme cérébral a rendu leur fils polyhandicapé à 2 mois, Esther Baillargeon et Christian Ouellet se battent pour avoir des services. Et ce n’est pas fini. Francis, qui aura 29 ans en septembre, fréquente les ateliers socioprofessionnels Les Artisans. Ceux-ci devront fermer leurs portes en juillet si le gouvernement du Québec n’accorde pas une aide de 135 000 $ à l’organisme communautaire Laura Lémerveil.

«Nous sommes dévastés. C’est l’angoisse et c’est insoutenable de penser à un bris de service. C’est encore un retour à la case départ», témoigne Mme Baillargeon qui participait lundi à Québec, à la conférence de presse de l’organisme communautaire qui vient en aide à quelque 200 familles de la région de Québec et de Chaudière-Appalaches.

Avant la pandémie, Francis se rendait quatre fois par semaine aux Artisans pour y suivre des ateliers de musique, d’arts plastiques, de jardinage. En cas de fermeture, c’est un fardeau qui s’ajoute pour Mme Baillargeon et M. Ouellet, deux retraités dans la soixantaine.

Francis dort peu- cinq heures par nuit. Ses parents avouent avoir moins d’énergie. Ils se disent épuisés. «Je suis aidante naturelle depuis 28 ans et semi-confinée à l’année», résume sa mère.

Une cinquantaine de familles de la Capitale-Nationale et de Chaudière-Appalaches avec des enfants polyhandicapés sont une situation similaire à celle des parents de Francis.

La fille de Luc Lafond et de Nathalie Fontaine, Anne-Sophie, va pour sa part deux jours par semaine aux ateliers situés dans le centre-ville de Québec. «Anne-Sophie a 27 ans, mais c’est comme un bébé de six mois», affirme son père, un chauffeur d’autobus du RTC, qui a devancé sa retraite à cause de la pandémie. Sa conjointe a dû se mettre au télétravail. Ce n’est pas simple avec Anne-Sophie constamment à la maison.

Les parents de Francis et d’Anne-Sophie veulent toutefois les garder auprès d’eux le plus longtemps possible. Ils ne veulent pas les «placer» dans un centre d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD), surtout pas avec ce qu’ils ont vu durant la pandémie. Ils ne veulent pas non plus d’un «stationnement» pour leur enfant, mais bien d’un milieu de vie lorsque celui-ci sort du foyer familial.

Pour ce faire, ils affirment avoir besoin de services comme ceux offerts par l’équipe des Artisans. Les ateliers comblent le trou noir dans lequel se retrouvent les parents d’enfants handicapés et avec de grandes déficiences, âgés de plus de 21 ans.

«Comme parents, nous prenons nos responsabilités», dit Mme Baillargeon. Son mari et elle paient 423 $ par mois pour que Francis fréquente les Artisans. Ils jugent la qualité des services irréprochables. Privé des ateliers depuis plus de trois mois à cause de la crise sanitaire, Francis est plus anxieux, il se mutile et ses parents doivent recourir à la médication.

Si le premier ministre François Legault veut être fier et protéger les plus vulnérables, il doit aussi veiller au sort des jeunes adultes comme Francis, estime Mme Baillargeon.

Laura Lémerveil voudrait pouvoir compter sur une contribution récurrente et indexée de la part du gouvernement du Québec. La directrice générale et fondatrice, Sandra Lambert, souhaite que Québec assume 50 % des coûts des services et elle compte sur la communauté et le sociofinancement pour combler l’autre 50 %. Depuis la création des Artisans, en 2015, Mme Lambert ne sait jamais si elle aura le financement suffisant et les parents ne savent jamais si leurs enfants adultes auront leurs ateliers.

«C’est le jour de la marmotte», indique le président du conseil d’administration de Laura Lémerveil, Pascal Bergeron. «Nous finissons toujours par trouver des fonds au ministère de la Santé et des Services sociaux, au CIUSSS de la Capitale-Nationale ou au CISSS de Chaudière-Appalaches, mais tout est à recommencer chaque année».

Mme Lambert et M. Bergeron jugent qu’il est temps que le gouvernement s’adapte à la réalité des enfants «survivants».

«Les avancées médicales permettent aux enfants polyhandicapés de vivre plus longtemps. Ces enfants ne vont pas à l’école toute leur vie et il faut leur proposer des activités pour qu’ils s’épanouissent, socialisent et maintiennent leurs apprentissages», soutient Mme Lambert.

Les services de son organisme visent aussi à permettre aux parents de mener une vie professionnelle, familiale et sociale la plus normale possible. Nous ne sommes plus à l’époque où les enfants polyhandicapés vivaient en majorité hors de leur milieu familial.

Les besoins ne disparaîtront pas, ajoute la directrice qui prévoit que 70 enfants pourraient profiter des Artisans en 2029. Des parents assistaient d’ailleurs à la conférence de presse, désireux que le service existe toujours lorsque leur enfant franchira le cap des 21 ans avec ses handicaps multiples et sévères.

Selon Mme Lambert, «c’est un beau dossier à régler en début de mandat pour le nouveau ministre de la Santé».

Le placement d’un enfant coûte 85 000$ par année.

Souhaitons que Christian Dubé, comptable et nouveau ministre de la Santé et des Services sociaux, fasse le calcul et juge qu’il y a des gains sociaux et économiques à réaliser en finançant des services pour les jeunes polyhandicapés et leurs proches.

Brigitte Breton
Dépistage du cancer du sein: une priorité?

Brigitte Breton

Dépistage du cancer du sein: une priorité?

CHRONIQUE / Maintenant que les activités cliniques reprennent graduellement dans le réseau de la santé, les femmes de 50 à 69 ans doivent-elles s’empresser de prendre un rendez-vous pour une mammographie de dépistage du cancer du sein si elles n’ont aucun symptôme et aucun doute sur leur état de santé? Selon des médecins, cela ne devrait pas être une priorité. 

«[...] nous sommes d’avis que la reprise des activités de dépistage dans la population générale, en cancer du sein notamment, ne doit pas être une priorité», ont écrit lundi dans Le Devoir des membres du groupe de travail sur les meilleures pratiques et formateurs de la formation de développement professionnel continu, «Pour une pratique éclairée, une utilisation judicieuse des examens et des traitements», du Collège québécois des médecins de famille.

«Le contexte actuel doit servir à remettre en question plus largement nos choix dans l’offre de services cliniques de manière à prioriser les interventions qui ont démontré une efficacité et des bénéfices concrets pour les patients et les patientes», soutiennent Pascale Breault, Guylène Thériault, René Wittmer, Samuel Boudreault, Caroline Laberge, Hélène Landry et Geneviève Bois. 

Ces derniers font également de l’enseignement clinique dans les départements de médecine familiale et d’urgence de l’Université Laval, de l’Université de Montréal et de l’Université McGill. Mme Thériault, est membre du Groupe d’étude canadien sur les soins de santé préventifs.

Ces médecins estiment que les bénéfices associés au dépistage du cancer du sein sont surestimés et que des effets délétères bien réels sont occultés. Ils prennent cependant soin de faire une distinction entre une mammographie «à visée diagnostique» ou de suivi après un cancer, et celle de «dépistage».

Sans doute comme bien d’autres femmes du groupe des 50 à 69 ans suivant le programme de dépistage, leur position à contre-courant m’interpelle.

Vaut mieux s’astreindre à cet examen de dépistage aux deux ans ou non? Y voit-on trop de vertus?

Le cancer effraie. S’il est possible dans le cadre d’un programme de dépistage de le détecter dès le début et d’éviter d’en souffrir et d’en mourir, pourquoi pas? N’est-ce pas agir de façon préventive, de limiter les dommages?

En entrevue, la médecin Pascale Breault dit souhaiter et inciter les femmes à se poser plus de questions afin de prendre une décision éclairée et en toute connaissance de cause avec leur médecin. 

Elle explique que le dépistage peut éviter des décès, mais pas autant qu’on le croit. Il peut aussi entraîner inutilement des femmes dans une cascade de diagnostics.

«Une femme sur 1000 [sur 1333 dans les faits] voit sa vie sauvée par le dépistage», indique Mme Breault. Par contre, pour chaque décès par cancer du sein évité, de trois à quatre femmes sont «surdiagnostiquées», voire traitées pour quelque chose qui ne leur aurait jamais causé de problème. 

S’ajoute aussi toute l’anxiété qu’entraînent la radiographie du sein, les tests supplémentaires parfois exigés et l’attente des résultats. Mme Breault constate les effets chez ses patientes.

La mammographie peut aussi créer une fausse sécurité. Il faut demeurer alerte si on constate des changements. Pas attendre le prochain examen dans deux ans.

Est-on bien au fait de l’ensemble du tableau lorsque nous passons une mammographie? 

Mme Breault s’étonne de la «compliance» de certaines femmes et de la culpabilité d’autres qui refusent de suivre religieusement le programme.

Il existe bien sûr un site pour expliquer les avantages, les inconvénients ainsi que les limites de la mammographie de dépistage, et ce à partir d’études du ministère de la Santé et des Services sociaux et de l’Institut national de la santé publique du Québec. On y parle aussi des possibilités de surdiagnostic et du stress causé.

Qui prend la peine de consulter le site suggéré dans la lettre de rappel (www.quebec.ca/depistage-cancer-du-sein) avant de prendre un rendez-vous et de se faire comprimer les seins en retenant sa respiration? 

«La mammographie est le seul examen de dépistage qui permet de réduire le nombre de décès attribuables au cancer du sein», y lit-on. «Le PQDCS a pour objectif de réduire d’au moins 25 % le taux de mortalité par cancer du sein chez les femmes de 50 à 69 ans. Les résultats obtenus depuis les débuts du PQDCS vont dans ce sens, ce qui appuie la poursuite des activités du programme».

Mme Breault n’est pas de cet avis. Elle juge discutable d’investir autant de ressources dans un programme qui donne de tels résultats. 

La chargée d’enseignement clinique au département de médecine familiale et de médecine d’urgence de l’Université Laval croit que ces ressources pourraient être mieux investies ailleurs. 

«C’est un choix politique». Elle préconise d’être plus judicieux avec les tests et les investigations. De choisir avec soin. 

«Ce n’est pas parce qu’un programme existe depuis longtemps qu’on ne peut pas le remettre en question», dit-elle, consciente qu’il est difficile de critiquer le «label ruban rose». 

«Si on décide qu’on maintient le programme, on a la responsabilité de s’assurer qu’aucune femme ne s’y engage sans avoir toute l’information pour prendre la décision qu’elle jugera la meilleure pour elle».

Mme Breault fait un parallèle avec le cancer de la prostate dont le dépistage systématique n’est plus recommandé depuis 2018. «Le Collège des médecins recommande qu’un homme souhaitant le test de dépistage soit clairement informé des risques et des bénéfices». La médecin Breault voudrait que la même approche s’applique au dépistage du cancer du sein. À la femme de décider avec son médecin si les avantages l’emportent sur les inconvénients.

Au cabinet de la ministre Danielle McCann, son porte-parole nous indique qu’il n’est pas question pour l’instant de mettre fin au programme de dépistage du cancer du sein instauré en 1998.

C’est l’Institut national de santé publique du Québec qui évalue la performance du programme. 

Étant donné que plusieurs activités cliniques ont été interrompues pendant des semaines à cause de la pandémie, il y a des retards dans les hôpitaux et les cliniques. Des médecins ont d’ailleurs exprimé des inquiétudes pour la santé de leurs patients. Les ressources humaines, budgétaires et les équipements sont fortement sollicités. Quel est l’ordre de priorités?

Qui et comment décide-t-on qu’une activité clinique ou un programme peut reprendre et un autre non? À cette question transmise mardi, le ministère de la Santé et des Services sociaux n’avait toujours pas fourni de réponse vendredi matin.

Brigitte Breton
La grève en temps de pandémie

Chronique

La grève en temps de pandémie

CHRONIQUE / Un avis de grève illimitée dans sept résidences du Groupe Chartwell à Québec et à Saguenay étonne. Une grève en temps de pandémie? Un stress supplémentaire pour des personnes âgées déjà éprouvées par des semaines de confinement? Coup de force d’un syndicat qui profite de l’état de crise ou entêtement d’une entreprise qui ne veut pas sacrifier de profits? Et si c’était l’heure de vérité?

Les personnes, en majorité des femmes, qui oeuvrent auprès des personnes âgées hébergées dans des résidences privées, des ressources intermédiaires ou des CHSLD sont trop souvent sous-payées.

D’où le manque de personnel qui sévit depuis des années dans ce type d’établissements et qui a de lourdes conséquences pour les aînés hébergés. La pandémie l’a révélé dramatiquement et nous en payons collectivement le prix depuis plus de trois mois.

Il faut que ça change.

Pour avoir du personnel formé, fiable et stable auprès des personnes âgées, il faudra améliorer les salaires et les conditions de travail. Les remerciements et les titres «d’essentiels» et «d’anges gardiens» sont insuffisants. La reconnaissance doit se traduire sur les chèques de paye.

Le premier ministre François Legault l’a reconnu. Il regrette de ne pas avoir haussé plus tôt le salaire des préposées aux bénéficiaires dans le secteur public. Il estime également que le secteur privé doit augmenter la rémunération de ses employés.

C’est l’objectif du Syndicat québécois des employées et employés de service (SQEES-FTQ) qui a transmis mercredi au Tribunal administratif du travail des avis de grève illimitée pour sept résidences du Groupe Chartwell si une entente pour le renouvellement des conventions collectives n’est pas conclue d’ici le 10 juillet.

À Québec, les résidences visées sont les Appartements de Bordeaux, le Domaine de Bordeaux, le Faubourg Giffard et le Manoir Archer. Environ 500 employés pourraient déclencher un arrêt de travail à Québec et à Saguenay. Ces résidences sont situées en zone froide et le syndicat assure que l’avis de grève serait retiré s’il y avait éclosion de COVID-19.

Néanmoins, le moment n’est-il pas inopportun pour menacer de recourir à la grève? Le personnel ne risque-t-il pas de se tirer dans le pied et de se faire accuser de prendre de vieilles personnes en otage alors qu’un virus qui a fait des centaines de victimes chez les aînés rôde toujours?

«Les gens sont à bout. Il faut qu’il se passe quelque chose», répond Sylvie Nelson, présidente du SQEES.

Elle explique que des conventions collectives sont échues depuis 2018, qu’il y a eu des séances de conciliation avec les représentants patronaux, que le syndicat a proposé des négociations intensives, que l’objectif du syndicat n’est pas de déclencher des grèves et que l’employeur ne propose que des miettes.

Moins de 15 $ l’heure pour donner des soins et des services aux personnes âgées des résidences privées est jugé insuffisant. «On ne demande pas la lune. On ne veut pas non plus que les résidents paient plus. Ils paient déjà assez cher».

Selon Mme Nelson, certains déboursent 2000 $ voire 5000 $ et plus par mois. «On veut seulement que Chartwell et ses actionnaires partagent les profits».

Sans nommer aucun propriétaire, François Legault a soulevé la question à sa conférence de presse du 4 juin. «Il y a des petites résidences privées qui vont peut-être avoir besoin d’aide financière, mais il faut comprendre aussi qu’il y des grandes résidences privées qui vont devoir augmenter les salaires qu’elles paient à leurs employés, là, donc, bon, mais ce sont des entreprises, là, qui sont là pour quand même, aussi, faire des profits».

Sylvie Nelson est bien d’accord pour que l’État vienne en aide aux petites résidences qui permettent de maintenir les aînés dans leur quartier ou leur village. Elle voit mal cependant, et elle n’est sûrement pas la seule, que les taxes et les impôts des Québécois supportent les actionnaires de Chartwell.

Impossible de savoir mercredi où en est le gouvernement Legault dans sa réflexion sur la pertinence ou non d’adopter un décret qui fixerait des conditions salariales minimales pour le personnel syndiqué ou non syndiqué des établissements publics et privés.

Par ailleurs, Québec n’a toujours pas annoncé non plus une entente de principe avec les syndicats du secteur public qui représentent les préposés aux bénéficiaires des CHSLD et des hôpitaux. Le montant de 26 $ l’heure mentionné par M. Legault n’est pas acquis.

Ce sont deux éléments qui teintent les pourparlers entre le SQEES et Chartwell.

Si la pandémie donne du répit et si la situation redevient peu à peu à la normale dans les milieux d’hébergement de personnes âgées, la pression risque de monter aux différentes tables de négociations.

On le voit en France. Les «héros» en blouse blanche rappellent au président français ses promesses. Après plus de trois mois de crise sanitaire, les soignants sortent dans la rue avec leurs pancartes dont l’une indiquant : «Covid passé, soignants oubliés».

«On ne veut pas de médaille ou de petite prime à la sauvette, on veut un salaire à la hauteur de ce que nos métiers apportent à la société», soutenait mardi une aide-soignante citée par l’Agence France-Presse.

Ici aussi, les «essentiels» et les «anges gardiens» vont vouloir que les messages de reconnaissance répétés durant la pandémie prennent une forme réelle, permanente et sonnante.

C’est le moment de vérité.

On accepte de hausser leur salaire ou on leur dit encore d’attendre sous prétexte de ne pas avoir les moyens de leur verser plus de 15 $ l’heure?

Brigitte Breton
Rentrée, COVID-19 et communications

Chronique

Rentrée, COVID-19 et communications

CHRONIQUE / Kévin Roy, le président de la Fédération des comités de parents du Québec, se garde bien de donner une note au ministre de l’Éducation pour le travail réalisé depuis la pandémie. Pour la rentrée de l’automne, il souhaite cependant que Jean-François Roberge et le milieu scolaire améliorent une chose : leurs communications.

Comme bien des parents, Kévin Roy, a bien hâte d’entendre ce que le ministre Roberge dira mardi matin sur la prochaine rentrée scolaire qu’il espère la plus «normale possible».

Il est aussi curieux de voir ce que le ministre aura retenu des avis formulés par les 43 000 parents qui ont participé à un sondage mené par la Fédération des comités de parents. «Il faut écouter les gens qui font l’école tous les jours, ainsi que les parents», affirme M. Roy en entrevue téléphonique. Il aurait aimé que le ministre valide son plan auprès des parents avant de faire une annonce.

La direction de la santé publique a donné un aperçu lundi de ce que devront être les mouvements d’étudiants et de personnel pour cette rentrée «covidienne». 

Mais au-delà des «bulles» et du mètre ou du deux mètres de distanciation, comment se déroulera le retour à l’école? 

L’école va-t-elle débuter plus tôt pour reprendre le temps perdu à cause de la pandémie? Sera-t-elle à temps partiel? Les élèves et les parents auront-ils plus de soutien si une deuxième vague est inévitable? Comment appliquer les règles de la santé publique dans une école de 200 enfants et une polyvalente de 1200 ados moins «dociles» que les petits de première année du primaire? Quel sera le ratio maître/élèves? Comment va-t-on fonctionner dans les laboratoires? Que va-t-on prévoir pour les élèves en difficulté?

Les parents, mais aussi le personnel des écoles, veulent des réponses. 

M. Roy déplore le manque de communications claires des derniers mois entre le ministère, les écoles, les enseignants et les parents. Il se désole des jeux de pouvoir dans ce vaste réseau, alors que l’intérêt de l’élève et des enfants devrait primer. 

Depuis le début de la pandémie, la présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement, Josée Scalabrini, constate que le gouvernement Legault a une méconnaissance de son réseau de l’éducation. Cette méconnaissance et le manque de contacts avec le milieu expliquent, selon elle, le flou, la cacophonie ou les revirements qui ont eu trop souvent cours depuis la mi-mars en éducation.

La dirigeante syndicale refuse d’évaluer le ministre Roberge. Elle préfère donner une note au gouvernement dans son ensemble. «La santé publique a fait des annonces avec une méconnaissance du milieu scolaire», soutient Mme Scalabrini. Pour cette raison, elle accorde la faible note de 58-59 % au gouvernement, 

Selon Mme Scalabrini, il faut être près du monde sur le terrain pour connaître les difficultés à appliquer les mesures préconisées par la santé publique. «L’expérience du terrain, c’est le personnel qui l’a». 

Elle espère que les gens prennent le temps de se parler. «Là où il y a de la collaboration, il y a de belles choses qui se réalisent». 

Professeure en sciences de l’éducation à l’Université Laval et responsable du réseau Périscope, Thérèse Laferrière, prône aussi une meilleure collaboration entre les différents acteurs du réseau de l’éducation. 

Le gouvernement et le ministère de l’Éducation ne peuvent tout décider. Enseignants, directions scolaires, conseils d’établissement et syndicats doivent être impliqués dans les décisions, selon Mme Laferrière. 

La professeure craint un retour scolaire risqué en août avec le déconfinement, les vacances de la construction et les nombreux déménagements de l’été. Elle estime que les enseignants ne sont pas prêts à enseigner à distance. Elle souligne par ailleurs que des jeunes trouvent une grande valorisation sociale à la réussite scolaire et que d’autres ont besoin d’une attention soutenue pour éviter le décrochage.

D’où l’importance de garder le contact entre l’école et l’élève et d’avoir un plan B si le retour en classe ne se déroule pas dans la «normalité».  

Souhaitons que des leçons soient tirées des ratés et des expériences positives des derniers mois. Crise sanitaire ou non, la prochaine année scolaire doit être plus propice aux apprentissages, à la persévérance et à la réussite. Les étudiants ne doivent pas devenir des victimes collatérales de la pandémie.

Brigitte Breton
Dénoncer sans en payer le prix

Brigitte Breton

Dénoncer sans en payer le prix

CHRONIQUE / Jusqu’où le gouvernement Legault est-il prêt à aller pour protéger les lanceurs d’alerte et briser la loi du silence? Le traitement qu’il réservera cet automne à la Loi facilitant la divulgation d’actes répréhensibles à l’égard des organismes publics en dira beaucoup sur sa volonté d’assurer une saine gestion des fonds publics et d’éviter un retour aux «contrats entre petits amis».

«Les études scientifiques internationales démontrent qu’en moyenne entre 17 % et 66 % des lanceurs d’alerte subissent une forme ou une autre de représailles liées à leur divulgation», rapporte la Protectrice du citoyen dans son bilan de la mise en œuvre de la Loi facilitant la divulgation d’actes répréhensibles à l’égard des organismes publics.

Lorsqu’on parle du sort trop souvent réservé aux lanceurs d’alerte, on pense au Québec à l’agronome Louis Robert. Employé du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ), il a été congédié en 2019 — il a depuis réintégré son poste — après avoir dénoncé dans les médias l’ingérence du privé dans la recherche scientifique sur les pesticides. 

Dans l’enquête menée sur le dossier Robert-MAPAQ, la Protectrice du citoyen a relevé maints manquements dans l’application de la loi sur la divulgation d’actes répréhensibles dans ce ministère. Elle avait également souligné que les failles observées au MAPAQ existaient ailleurs.

Le rapport sur la mise en œuvre de la loi produit par le Secrétariat du Conseil du Trésor le démontre. 

Dans plusieurs organismes, ce sont les patrons eux-mêmes qui traitent les dénonciations des lanceurs d’alerte. Rien pour inciter un employé à révéler des actions ou des pratiques contraires à l’intérêt public dans son organisation. Indépendance et impartialité ne sont pas au rendez-vous.

Autre problème, des patrons responsables du suivi des divulgations délèguent à une autre personne ce suivi, risquant de compromettre le respect de la confidentialité nécessaire au processus.

Cette semaine, plusieurs personnes qui ont défilé en commission parlementaire pour le projet de loi 61 sur la relance économique ont indiqué au passage au président du Conseil du Trésor, Christian Dubé, que les lanceurs d’alerte devaient être mieux protégés au Québec et que le champ d’application de la loi devait être élargi.

Cette loi, dont le président du Conseil du Trésor a la responsabilité, est toute jeune. Elle est en vigueur depuis 2017 et a été adoptée dans la foulée de la Commission d’enquête (Charbonneau) sur l’octroi et la gestion de contrats publics dans l’industrie de la construction.

Pour reprendre un mot que M. Dubé a utilisé souvent ces derniers jours, la loi est «perfectible» dans son contenu et dans son application.

À la suite du bilan qu’elle fait de la loi en vigueur depuis trois ans, la Protectrice du citoyen soumet 21 recommandations au gouvernement.

Elle propose notamment de s’inspirer du Public Interest Disclosure Act de la Colombie-Britannique et de prévoir dans la loi québécoise que «le défaut de protéger la confidentialité de l’identité d’une personne ayant effectué une divulgation soit considéré comme une infraction pénale».

La Protectrice souhaite également que la Loi sur les normes du travail soit modifiée pour prévoir une protection générale contre les mesures de représailles.

Le président du Conseil du Trésor formule aussi des recommandations. Il voudrait confier au Protecteur du citoyen le mandat exclusif de recevoir les divulgations du personnel des organismes publics.

Il recommande aussi de créer un comité, composé du ministère du Travail, du Protecteur du citoyen et du Secrétariat du Conseil du Trésor, pour analyser le régime de protection contre les représailles et trouver des avenues pour en améliorer l’efficience.

La formation d’un tel comité ne doit pas être une tactique pour gagner du temps. 

Rappelons qu’il a fallu huit années pour aboutir à l’adoption de la loi facilitant la divulgation d’actes répréhensibles.

Il faudra aussi veiller à ce que Québec alloue les effectifs nécessaires à la Protectrice du citoyen, surtout s’il lui confie des responsabilités supplémentaires.

En cette matière aussi il est important que le gouvernement s’assure que les délais de traitement et d’enquête sont raisonnables.

Brigitte Breton
Relance, vitesse et perte de contrôle

Chronique

Relance, vitesse et perte de contrôle

CHRONIQUE / Soit le gouvernement Legault est d’une candeur fort inquiétante et ne se méfie pas du crime organisé, des entreprises et des fonctionnaires véreux, soit il a tenté d’en passer une «petite vite» à la population et à l’opposition, soit il est brouillon. Même si le ministre Christian Dubé y apporte d’importants amendements, le projet de loi 61 sur la relance économique soulève de sérieuses questions sur la rigueur du gouvernement caquiste.

Bien sûr, il y a urgence de relancer l’économie sur pause depuis des semaines à cause de la pandémie. Faire redémarrer des chantiers, remettre des travailleurs à l’ouvrage, livrer un bout de route, une ligne de métro, un hôpital ou une école, pas mal tout le monde adhère à ça. Mais pas à n’importe quel prix. 

Pas au détriment de nos droits et de l’environnement, pas en prolongeant indûment l’état d’urgence sanitaire, pas en permettant au gouvernement de se donner des pouvoirs exorbitants et pas en risquant que l’octroi des contrats publics et leur réalisation se fassent n’importe comment et avec une facture de 10 à 35 % plus élevée.

Le Québec n’est pas devenu immunisé à jamais contre la corruption, les malversations, les projets mal évalués et les travaux bâclés et de piètre qualité avec le départ des libéraux et l’élection d’un gouvernement caquiste. 

Le premier ministre François Legault semble le croire, ou du moins tente de le faire croire à la population, et c’est très inquiétant.

Rien ne permet de douter de la droiture et de l’intégrité de M. Legault et de son équipe. 

Ce serait toutefois faire preuve d’une grande naïveté de penser que personne ne veut profiter de la manne de contrats publics que Québec veut lancer en grande vitesse pour dynamiser l’économie. 

Entendre un premier ministre dire que la commission Charbonneau est derrière nous, qu’il ne s’inquiète pas de la corruption, notamment parce qu’il compte dans son cabinet des comptables agréés et l’ex-procureure en chef de la commission Charbonneau, Sonia Lebel, n’est pas très convaincant et rassurant.  

Comme le soulignait la commission Charbonneau dans son rapport, en matière de corruption et de collusion, la créativité prévaut. «L’histoire n’est jamais la même». Mais elle se répète. La commission Charbonneau était la sixième du genre au Québec depuis 1905.

Il faut en tirer des leçons. Une pandémie ne justifie pas de baisser la garde. Et surtout pas pour que le parti au pouvoir puisse dire en 2022 qu’il a rempli toute la liste de ses engagements électoraux. 

Certes, M. Legault et le président du Trésor font amende honorable en acceptant de modifier le projet de loi 61 et en proposant de prolonger les travaux parlementaires. Ils n’avaient pas vraiment le choix.

Lorsque la Protectrice du citoyen, la Vérificatrice générale, le comité de suivi sur la commission Charbonneau, le Bureau de l’inspecteur général de la ville de Montréal, Jacques Duchesneau du Bureau de l’intégrité professionnelle et administrative de Saint-Jérôme, le Barreau et l’Autorité des marchés publics viennent exposer en commission parlementaire les dangers, les failles et les abus contenus dans le projet de loi, il serait irresponsable et téméraire, même pour un gouvernement très populaire dans les sondages, de maintenir le texte initial. 

«Alors, je pense qu’ensemble mes soustractions et mes additions vont faire un résultat incroyable pour la relance du Québec», a déclaré mercredi Christian Dubé à la période de questions à l’Assemblée nationale. Il devra accélérer les calculs, car l’opposition fait bloc contre son projet.

Malgré l’ouverture et la bonne volonté qu’expriment M. Dubé et son chef, une question demeure et la co-chef de Québec solidaire, Manon Massé, l’a formulée : «Comment se fait-il que personne à la CAQ n’avait vu ça avant?» 

Ce n’est pas parce que le ministre des Finances sort le bonbon de la baisse de la taxe scolaire le 1er juillet que la question devient impertinente. Ce n’est pas non plus parce que le premier ministre fait du chantage avec les députés de l’opposition à propos d’un tronçon de la route 132, de la route de la mort dans une circonscription péquiste ou de la ligne bleue qu’il faut cesser de s’interroger sur la première mouture du projet de loi 61.  

M. Legault se targue d’avoir dans son équipe Sonia Lebel. La députée péquiste Véronique Hivon aimerait bien savoir comment la ministre de la Justice et ex-procureure de la commission Charbonneau peut défendre un projet de loi qui bafoue son travail, son héritage, sa mission et les raisons pour lesquelles elle a dit venir en politique. Plusieurs voudraient en effet connaître la réponse. Mme Lebel n’était pas à la période des questions mercredi.

Je le répète, l’intégrité du gouvernement Legault n’est pas en cause. Mais même si personne ne souhaite le retour des «petits amis», il y a un danger et tout gouvernement doit veiller à limiter les risques.

Mme Brigitte Bishop, l’inspectrice de Montréal, a soutenu devant les parlementaires que plus on veut aller vite dans l’octroi de contrats et des travaux, plus il faut des inspecteurs sur le terrain et renforcer les remparts. 

Il existe aussi des lacunes de ce côté.

Québec souhaite accélérer des travaux d’infrastructures, mais un des donneurs d’ouvrage, le ministère des Transports, souffre toujours d’un manque d’expertise en génie, a rappelé la Vérificatrice générale. 

Cette dernière reconnaît par ailleurs qu’il y a lieu de réduire les «délais indus». Guylaine Leclerc préconise cependant une révision de la réglementation pour y parvenir, et non l’adoption d’une nouvelle loi.

Le projet de loi 61 s’éloigne selon elle des critères de saine gestion des fonds publics et elle souhaite une meilleure et une plus grande reddition de comptes dans les ministères, mais également au niveau municipal.

Si l’objectif du gouvernement était de relancer l’économie et d’accroître les liquidités des entreprises comme le recommandait la commission Charbonneau, pourquoi avoir rédigé un projet de loi qui vise si large et va si loin, et qui expose le Québec à des dérives? 

L’urgence sanitaire et le besoin de relancer rapidement l’économie ne peuvent servir d’explications. Un projet de loi bâclé, ce n’est pas le premier que le gouvernement Legault dépose.

Brigitte Breton
Prévenir la détresse des écoliers

Chronique

Prévenir la détresse des écoliers

CHRONIQUE / Trop d’enfants ne vont pas bien au Québec, selon le Conseil supérieur de l’éducation. Lorsqu’elle voit le nombre d’enfants de moins de 17 ans prenant des antidépresseurs ou des médicaments pour le traitement du TDAH ainsi que la facture annuelle de plus de 33 millions$ qui s’y rattache, la présidente Maryse Lassonde estime qu’il est temps de se doter d’un mécanisme de prévention et de développer les compétences sociales et émotionnelles des jeunes et du personnel.

«Il y a un malaise», indique en entrevue téléphonique Mme Lassonde, neuropsychologue et professeur émérite. Son organisme présente aujourd’hui, mardi, un nouvel avis : «Le bien-être de l’enfant à l’école : faisons nos devoirs».

Certes, la majorité des enfants se portent bien. Des études indiquent toutefois que la prévalence des troubles anxieux chez les jeunes Québécois de 6 à 11 ans se situe entre 3,2 et 17,5 %, et qu’entre 0,9 % et 4,1 % présentent des symptômes dépressifs. 

La présidente trouve incroyable le nombre d’heures que des enfants de 4 à 12 ans passent dans l’autobus, au service de garde, à l’école ou à d’autres activités hors de la maison, ainsi que le nombre de personnes avec qui ils doivent interagir dans une même journée. Le Conseil signale que bon nombre d’enfants ont bien peu de moments où ils sont entièrement libres.

Mme Lassonde est persuadée que des adultes ne le supporteraient pas. 

Des enfants ne le supportent pas d’ailleurs et témoignent de détresse et d’anxiété à l’école. 

Or, si on souhaite amener un enfant à développer son plein potentiel et à assurer sa réussite éducative, il faut, selon Mme Lassonde, voir au bien-être et à la santé mentale de celui-ci.

Apprendre à lire, à compter, à écrire est plus aisé si certaines conditions sont réunies. Si un enfant manque de confiance en lui, s’il a peur, s’il est anxieux, s’il a peu d’estime de lui, s’il est incapable de reconnaître et de gérer ses émotions, ou de faire face à des situations difficiles, s’il est envahi par une anxiété de performance, s’il se juge toujours incompétent, ses apprentissages risquent d’en souffrir.

Tout ça s’enseigne et s’apprend aussi.  

Encore faut-il que le personnel des écoles, y compris celui des services de garde, soit formé aussi en cette matière. C’est une des recommandations du Conseil . 

Mme Lassonde souligne que les expériences menées ailleurs dans le monde anglophone peuvent guider le Québec.

L’avis est bien sûr adressé au ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, mais le Conseil interpelle aussi le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux ainsi que le ministre de la Famille. 

La triade Roberge-Carmant-Lacombe aurait réagi positivement, rapporte la présidente.

Après avoir consacré deux ans à parcourir la littérature et à interroger experts, parents, enfants et personnel scolaire, le Conseil en appelle à une plus grande collaboration et concertation entre les différents réseaux. «Il doit y avoir des ponts. L’enfant doit pouvoir obtenir de l’aide psychosociale au moment opportun où qu’il soit».

Il n’est pas normal, selon Mme Lassonde, que chaque école ne soit pas en contact direct avec le réseau de la santé lorsqu’un enfant ne va pas bien. 

À l’instar de certains médecins, le Conseil a jugé nécessaire de réfléchir sur la médicalisation des difficultés des enfants. Il constate que «la prise de médicaments est souvent perçue comme la première solution alors que la prévention constitue un élément clé de l’intervention».

Le Conseil préconise aussi plus de concertation et de collaboration entre les membres de l’équipe-école. La porte de la classe doit s’ouvrir au psychologue et le psy doit sortir de son bureau, illustre Mme Lassonde.

La formation et la stabilité du personnel sont aussi à privilégier pour établir des liens de confiance avec les écoliers, assurer leur bien-être et une continuité éducative.

Une règle élémentaire difficile à suivre lorsque les écoles et les services de garde éprouvent du mal à recruter du personnel.  

Le bien-être des enfants à l’école passe aussi par le bien-être du personnel scolaire, note également le Conseil supérieur de l’éducation dans son avis. Le stress et les émotions sont contagieux.

Brigitte Breton
Manque d’intérêt pour le «vieux»

Brigitte Breton

Manque d’intérêt pour le «vieux»

CHRONIQUE / Le «vieux» n’a pas la cote. Une comparaison entre le sort réservé aux personnes âgées et celui accordé au patrimoine bâti au Québec paraîtra hasardeuse.

C’est quoi le rapport entre la situation de l’oncle Paul, né en 1924, et celle de l’église du Très-Saint-Sacrement érigée entre 1920 et 1924 à Québec?

Et pourtant, en lisant cette semaine le rapport accablant de la Vérificatrice générale du Québec sur la sauvegarde et la valorisation du patrimoine immobilier, on ne peut s’empêcher d’y voir des similitudes. 

Le traitement des «vieux» citoyens et celui des bâtiments anciens ont des points en commun. Les deux souffrent trop souvent du manque de vision et de leadership des gouvernements et du manque d’intérêt de la société. 

Le même laisser-aller, la même indifférence. 

Un attrait pour le neuf ou pour tout ce qui fait jeune et moderne. Les termes fardeau, déclin, inutilité associés aux deux.

Comme si les humains et les bâtiments qui ont du vécu ne pouvaient rien apporter et apprendre aux citoyens plus jeunes, à leur communauté.

La vérificatrice Guylaine Leclerc note que le patrimoine immobilier est «trop souvent perçu comme un fardeau lié par exemple au coût d’entretien plus important des bâtiments à protéger, à la complexité de la modification de leur vocation ou à leur limitation de la densité qu’ils engendrent en zone urbaine».

Le patrimoine n’est pas le domaine d’expertise, de Patrik Marier, professeur au département de science politique de l’Université Concordia et chercheur responsable de l’équipe VIES (Vieillissements, exclusions sociales et solidarités). 

Il connaît cependant les politiques publiques pour les personnes âgées. Et il constate que les gouvernements les négligent et ne les priorisent pas. Dans la société, la fascination est également plus grande pour la jeunesse.

«La vieillesse est considérée comme une maladie», déplore-t-il lors d’un entretien téléphonique. On marginalise les citoyens plus âgés. «Le vieillissement est ancré dans une perspective médicale, dans le curatif». 

Si la sauvegarde du patrimoine et le vieillissement de la population n’ont pas l’intérêt qu’ils méritent, ce n’est pas parce que les deux sujets n’ont pas été fouillés et documentés. 

Lorsque des cas de maltraitance ou de négligence dans un centre pour aînés font la manchette, on est bouleversé, on enquête, un rapport est rédigé et on passe à autre chose.

Lorsqu’une vieille maison et un monastère tombent sous le pic des démolisseurs parce qu’on a tardé à les préserver, c’est la même chose. On le déplore quelques jours et on attend la prochaine destruction. 

On a rappelé abondamment durant la présente pandémie tous les rapports qui ont été produits sur le vieillissement de la population et les lacunes dans les centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD) depuis plus de 30 ans.

C’est le cas aussi pour le patrimoine immobilier. Rapport Arpin en 2000, «Notre patrimoine, un présent du passé». Celui de Courchesne-Corbo, en 2016, «Le patrimoine culturel québécois : un héritage collectif à inscrire dans la modernité». Deux rapports aussi sur le développement des métiers traditionnels en 1994 et 2011, mais en vain.

Le Québec a l’état de la situation. Il a déjà en main les pistes de solutions. Mais il n’agit pas ou trop peu. 

Dans le cas des aînés, le professeur Marier rappelle que dans ses orientations, Québec préconise depuis des décennies leur maintien à domicile. «Or, 80 % des budgets des soins de longue durée vont toujours vers les CHSLD plutôt que vers les soins à domicile». Une incohérence, selon lui.

«On a aussi tendance à penser que les personnes de plus de 65 ans sont toutes dépendantes». Et inactives parce qu’elles ont quitté le marché du travail. Ce n’est pas la réalité. On l’a vu quand le gouvernement a envoyé les vieux à la maison au début de la crise sanitaire. Des organismes communautaires et des familles ont manqué de bénévoles et de soutien.

Dans le cas de la sauvegarde et de la valorisation du patrimoine immobilier, le bureau de la vérificatrice constate l’absence de vision. Il écrit que le ministère de la Culture «n’a pas établi de vision du patrimoine immobilier et ne s’est pas positionné quant aux résultats à atteindre en termes de connaissance, de protection, de mise en valeur et de transmission de ce patrimoine aux générations futures».

Pourquoi s’embarrasser du «vieux» et y consacrer des fonds publics?

Le Commissaire au développement durable, qui fait part de ses observations dans le rapport de la vérificatrice, expose que le patrimoine immobilier offre des repères. 

«Il aide les membres d’une société à se connaître en leur rappelant d’où ils viennent. Le patrimoine bâti revêt aussi une grande signification pour faire comprendre aux autres qui nous sommes».

On peut dire la même chose des personnes âgées.

Elles ont aussi beaucoup à communiquer et à nous apprendre. Elles possèdent un savoir, une expertise. Encore faut-il s’y intéresser.

Brigitte Breton
CHSLD et recrutement: l’entonnoir

Chronique

CHSLD et recrutement: l’entonnoir

CHRONIQUE / La situation actuelle a beau être exceptionnelle et exiger une solution exceptionnelle, il y a néanmoins des précautions que le gouvernement Legault doit prendre. Comme celle de s’assurer que les personnes qui seront payées pour une formation de préposés en CHSLD restent en poste pour une période déterminée lorsqu’elles auront décroché leur attestation d’études.

«Engagez-vous», dit le premier ministre François Legault. Il est justifié de pousser la formule de l’armée canadienne jusqu’au bout.

Dans les Forces armées canadiennes, lorsqu’un individu s’inscrit dans un programme d’études subventionnées, il s’engage à fournir deux mois de service pour chaque mois d’études payées. 

Les entreprises privées qui recrutent des étudiants dans les cégeps ou les universités et paient une partie de leur formation, exigent aussi en contrepartie. Les étudiants s’engagent à rester à l’emploi de l’entreprise un certain temps ou à rembourser une partie des coûts de la formation s’ils désirent quitter leur poste avant la fin de leur contrat.

C’est du donnant-donnant. 

Le gouvernement n’a pas fixé de telles conditions avant de lancer sa vaste campagne de recrutement de préposés en CHSLD. Quand l’économie reprendra et que les emplois réapparaitront dans d’autres secteurs d’activités, Québec ne doit pas revenir à la case départ, se retrouver encore en pénurie de main-d’oeuvre dans les CHSLD, et ce après avoir investi des millions de dollars de fonds publics en formation. 

Plus de 67 000 personnes se sont inscrites à quebec.ca/devenirprepose. C’est impressionnant. Mais si le «mercure grimpe», pour emprunter l’expression de la ministre Marguerite Blais, ce n’est peut-être pas uniquement parce que les Québécois se découvrent une passion pour les personnes âgées et malades dans les CHSLD et qu’ils sont animés d’humanité et de compassion. 

Heureusement, c’est le cas de certains et il faut espérer qu’avec de bonnes conditions de travail et de rémunération, ils formeront pour longtemps des équipes solides et fiables auprès des personnes hébergées.

Mais, pour d’autres, l’offre du gouvernement permet d’aller tester si la «job» de préposé leur convient, sans s’engager au-delà des trois mois de formation. C’est aussi une occasion de gagner 21 $ l’heure plutôt que de travailler ailleurs au salaire minimum ou d’être sans emploi. Après 12 semaines, on verra.

Mardi, le premier ministre reconnaissait qu’il y avait un «certain risque» à ce que des personnes suivent la formation de trois mois et partent par la suite.  

Mercredi, le discours changeait quelque peu. Québec envisageait de mettre des conditions. Pourquoi pas un engagement écrit noir sur blanc? Un engagement moral paraît insuffisant.

Une simple entrevue ne permettra pas de connaître les motivations profondes des aspirants préposés. Vous êtes prêts à travailler à temps plein, le soir et les fins de semaine? Bien sûr que oui! Après la formation de trois mois, ou quand un autre emploi moins difficile sera disponible, ça reste à voir.

Évidemment, la crise sanitaire exige beaucoup du présent gouvernement. 

Il doit trouver rapidement des solutions et prendre des décisions. La population s’attend toutefois aussi à ce qu’il évalue bien les objectifs et les conséquences des mesures qu’il met en place et qu’il fasse preuve de rigueur et de cohérence.

La semaine dernière, lorsque le gouvernement a annoncé qu’il voulait recruter 10 000 préposés aux bénéficiaires, les ressources intermédiaires d’hébergement, les entreprises d’économie sociale d’aide à domicile et les résidences privées pour aînés ont dit craindre un exode de leurs employés vers le secteur public où les salaires seront plus élevés. 

Leurs craintes se confirment. Des bris de services sont prévisibles.

Après l’implantation des maternelles 4 ans, François Legault semble vouloir que l’amélioration des conditions de vie et de travail dans les CHSLD fasse aussi partie de son legs politique. 

À la fin de son mandat, M. Legault sera peut-être le premier ministre qui aura investi le plus dans les CHSLD. L’ensemble de ses actions auprès des aînés devra cependant être évalué, et non seulement le travail réalisé dans les centres d’hébergement publics. 

Si de grands malades sont négligés dans des ressources intermédiaires d’hébergement ou si des personnes âgées manquent de soins à domicile, la note du premier ministre en souffrira.

Pour pouvoir affirmer qu’il respecte son engagement de créer partout des maternelles 4 ans, le gouvernement caquiste n’a pas toujours procédé en respectant les règles de l’art. Il avait mal évalué le besoin de personnel enseignant et de locaux. Il avait minimisé les coûts et n’avait pas une évaluation complète des impacts de sa promesse. 

Il peut y avoir un coût politique à confondre ambition et improvisation. La pandémie n’excusera pas tout. 

Brigitte Breton
Jeunes ou vieux: le statu quo intenable

Chronique

Jeunes ou vieux: le statu quo intenable

CHRONIQUE / Ébranlée et choquée par la mort d’une fillette de 7 ans à Granby l’an dernier, la population québécoise l’est cette année par la mort de centaines de personnes âgées dans les CHSLD. Le Québec échoue à protéger adéquatement ses citoyens les plus vulnérables. Jeunes ou vieux. Les deux dossiers ne s’opposent pas. Ils ont des causes et quelques solutions communes.

Régine Laurent, présidente de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse assure que sa voix va demeurer forte pour défendre les droits des enfants.

La commission vient de terminer ses audiences publiques et ses recommandations sont attendues pour novembre. 

Certains peuvent craindre que le triste sort réservé aux personnes âgées dans les CHSLD durant la présente pandémie fasse passer au second plan celui des enfants négligés, maltraités, abusés, et que la voix de Mme Laurent se perde parmi d’autres qui réclament l’attention du gouvernement durant la crise. 

L’inverse est aussi possible.

Le statu quo est cependant intenable tant pour les enfants que pour les personnes âgées. Qu’importe que les premiers soient au début de leur vie, et les seconds, plus près de la fin. Le respect et la dignité n’ont pas d’âge.

Lorsqu’il a créé une commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse au printemps 2019, le gouvernement Legault ne prévoyait pas faire face à une crise sanitaire et à une pause économique un an plus tard.

François Legault disposait d’une marge budgétaire pour répondre aux recommandations de la commission Laurent. Il y aurait un avant et un après-Granby, disait-il.

Il doit maintenant faire face à un autre défi de taille. Celui de mettre fin à l’hécatombe dans les CHSLD et de réformer les services et les soins offerts aux personnes âgées malades et en perte d’autonomie, afin de répondre au vieillissement de la population.   

En plus du rapport Laurent, Québec devra composer cet automne avec le rapport d’étape de la Protectrice du citoyen, Marie Rinfret, qui a lancé récemment une enquête impartiale et indépendante sur ce qui s’est passé au ministère de la Santé et des Services sociaux et dans quelques CHSLD et résidences pour aînés depuis le début de la pandémie.

Difficulté supplémentaire, Québec ne dispose plus d’un portefeuille aussi bien garni pour combler les lacunes documentées dans les services aux moins de 18 ans et dans ceux offerts aux personnes âgées. 

Or, dans les deux cas, l’insuffisance des budgets accordés à ces services au fil des ans est pointée du doigt. 

Le sous-financement explique en partie pourquoi la vie d’enfants est menacée faute de soutien aux parents ou faute de suivi serré de la part de la DPJ. 

Il explique aussi en partie pourquoi des personnes âgées sont mortes dans des conditions pitoyables à cause de la COVID-19.

Il manque cruellement de personnel formé et expérimenté tant auprès des jeunes que des «vieux» vulnérables. La tâche des employés dans chacun de ces secteurs s’accroît. Comme les besoins des jeunes et des plus vieux.

Il ressort aussi que les services aux enfants vulnérables et aux aînés sont perdus dans le vaste réseau de la santé centré sur les hôpitaux et le «médical». La réforme Barrette de 2015 a empiré les choses. Les gestionnaires sont loin du terrain. 

Dans les deux cas, personne ne peut prétendre ignorer les nombreuses failles du système. Les dénonciations publiques, les rapports d’enquête – du Bureau du coroner, du Protecteur du citoyen, du Vérificateur général ou de commissions- les mises en garde des syndicats, des associations professionnelles et des chercheurs s’accumulent depuis des décennies.  

On y porte attention quelques jours et on retombe politiquement et collectivement dans l’indifférence. Un enjeu est déclassé par un autre. On privilégie un investissement dans un autre secteur. On évite d’accroître les dépenses de l’État et de devoir payer plus d’impôt.

C’est une vision à courte vue qui s’avère fort coûteuse et inhumaine. 

Brigitte Breton
Plus d’argent d’Ottawa, plus de soins aux aînés?

Brigitte Breton

Plus d’argent d’Ottawa, plus de soins aux aînés?

CHRONIQUE / Même si Québec et les autres provinces obtenaient plus d’argent d’Ottawa par le biais des transferts en santé, rien n’assure que les fonds supplémentaires serviraient à améliorer les soins de longue durée aux personnes âgées. Après la crise, lorsque nous ne compterons plus quotidiennement les victimes de la COVID-19 dans les CHSLD, les soins aux aînés vont-ils demeurer dans la liste des priorités? 

La santé est une compétence des provinces. De voir Justin Trudeau, en pleine période de pandémie, tenter d’accroître le rôle d’Ottawa en cette matière est sûrement agaçant, voire insupportable pour François Legault et d’autres premiers ministres ailleurs au pays. 

Il doit y avoir certaines tensions lors des échanges téléphoniques du jeudi soir entre M. Trudeau et les premiers ministres provinciaux. 

Le Québec et l’Ontario sont de plus dans une position inconfortable. Les deux provinces ont dû faire appel aux Forces armées canadiennes pour combler le manque de personnel et limiter les dégâts dans leurs centres d’hébergement et de soins de longue durée. M. Legault réclame même que l’armée y reste jusqu’au 15 septembre. 

«Le Québec paie sa part pour l’armée», a-t-il répondu jeudi au journaliste qu’il lui demandait s’il serait déçu d’un refus. « (…) il me semble que la priorité actuellement, je n’en vois pas de plus urgente que de s’occuper de notre monde dans nos CHSLD puis même chose dans les centres de soins de longue durée en Ontario».

À la lecture des rapports produits par les Forces armées canadiennes cette semaine, il est difficile pour Québec et l’Ontario de prétendre que les aînés et les centres de soins de longue durée étaient en tête de leur liste de priorités avant et aux premiers jours de la pandémie.

En Ontario, les coquerelles vues dans certains centres ne sont certainement pas apparues avec le coronavirus. 

Est-ce que la situation aurait été moins catastrophique si les CHSLD étaient sous l’égide de la Loi canadienne sur la santé? Justin Trudeau a évoqué cette idée en avril. 

Est-ce que le nombre de décès liés à la COVID-19 aurait été moindre dans les CHSLD du Québec si Ottawa n’avait pas réduit ses transferts en santé aux provinces au fil des décennies?

François Legault soutient que si Justin Trudeau veut aider au financement des soins de longue durée, il doit augmenter les transferts fédéraux en santé. « (…) quand on a commencé, c’était 50% du financement des coûts de la santé qui venait du fédéral. On est rendus à 23% seulement des coûts de la santé qui viennent du fédéral. Donc, c’est un fardeau très lourd sur les budgets des provinces parce que les budgets en santé ont augmenté plus rapidement que l’inflation, à peu près dans toutes les provinces, depuis les 10 dernières années», a répété mercredi le premier ministre.

Ces prédécesseurs libéraux et péquistes faisaient le même constat et exprimaient la même demande.

Ce qui n’a pas empêché le gouvernement Couillard et son ministre de la Santé, Gaétan Barrette, de consacrer une généreuse part du budget de la santé au rehaussement de la rémunération des médecins, alors qu’ils se plaignaient qu’Ottawa ne versait pas sa juste part. Un choix fort discutable qui ne contribuait pas à améliorer l’accessibilité et les soins aux malades québécois.

Un exemple qui illustre qu’une hausse des transferts en santé ne se traduirait pas automatiquement et forcément par une augmentation des investissements des provinces dans les soins à domicile ou les services aux personnes âgées malades et non autonomes. 

Un gouvernement pourrait notamment faire le choix de consacrer davantage de fonds aux soins ultra-spécialisés, à la fécondation in vitro, à la santé mentale. Le ministère de la Santé est grandement sollicité. 

Quant à la Loi canadienne sur la santé, Ottawa n’est pas toujours très prompt à la faire respecter. 

On l’a constaté avec le dossier des frais accessoires que des cliniques médicales ont exigés aux patients pendant des décennies sans qu’Ottawa et Québec interviennent pour y mettre fin.

Les principes d’accessibilité, d’universalité et d’intégralité contenus dans la loi canadienne sont bien théoriques s’il faut payer pour obtenir plus rapidement une vasectomie ou une colonoscopie.

Ce n’est qu’en 2018, face à des poursuites devant les tribunaux et la menace d’Ottawa de réduire ses transferts en santé, que la situation a été corrigée. 

Avant, tant à Ottawa qu’à Québec, les élus fermaient les yeux.

Les politiciens, de même que bon nombre de citoyens, ont aussi longtemps fermé les yeux sur les ajustements qu’exige le vieillissement de la population québécoise et canadienne. 

Le réveil est brutal et coûteux. Les citoyens veulent des solutions et non une chicane de compétences entre Ottawa et les provinces.

Brigitte Breton
Déshabiller Pierre pour habiller Paul

Chronique

Déshabiller Pierre pour habiller Paul

CHRONIQUE / Les 10 000 préposés aux bénéficiaires supplémentaires, le gouvernement Legault les trouvera en partie dans les résidences privées pour aînés, les ressources intermédiaires d’hébergement et les entreprises d’économie sociale d’aide à domicile. Sa «grosse campagne» de recrutement et de formation renflouera certes les CHSLD, mais des bras risquent de manquer auprès d’autres personnes âgées qui ont besoin de services et de soins.

Sylvie Nelson, la présidente du Syndicat québécois des employées et employés de service (SQEES-FTQ) est tentée de dire à ses membres de laisser leur emploi dans le privé à 13,50 $ l’heure, d’aller se former pendant trois mois à 21 $ l’heure, et espérer par la suite gagner 26 $ l’heure dans le secteur public.

Qui ne ferait pas le même calcul? 

Régime de retraite, avantages sociaux et sécurité d’emploi en prime.

La dirigeante syndicale craint également que des auxiliaires familiales qui donnent des services à domicile abandonnent leur poste afin d’être formées pour devenir préposées aux bénéficiaires dans le public et améliorer ainsi leur sort.

C’est évidemment bienvenu et nécessaire que le gouvernement Legault mette le paquet et les fonds pour regarnir les effectifs dans les centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD).

Sa démarche risque cependant de porter un dur coup aux ressources intermédiaires d’hébergement et aux résidences privées qui peinent à recruter et à retenir leur main-d’oeuvre, faute de salaires compétitifs.  

Certes, des établissements privés comprendront avec l’offensive de Québec qu’il est temps de sacrifier des profits pour en remettre davantage dans les poches des salariés. Du moins, c’est à espérer. 

«Certains font de l’argent comme de l’eau en chargeant 5000$- 10 000$ par mois aux personnes âgées», affirme Mme Nelson. Que des gens disent que les frais imposés aux résidants augmenteront si les employés sont mieux payés agace la dirigeante syndicale. «Bien sûr, il faut des profits, mais il faut aussi en laisser pour les travailleurs».

Les établissements privés qui n’ont pas de marge de manœuvre devront continuer de fonctionner avec un fort roulement de main-d’oeuvre ou du personnel moins qualifié. Ce qui n’augure rien de bon pour les personnes âgées en perte d’autonomie hébergées dans ces endroits. Selon le SQEES-FTQ, le taux de roulement est de 50 % dans le privé.

Étant donné que les CHSLD manquent déjà de places pour répondre aux besoins des aînés malades, vulnérables et que les CISSS et les CIUSSS doivent acheter des places dans les ressources intermédiaires et le privé pour les combler, il devrait aller de soi que Québec s’assure que le personnel auprès de ces personnes est en nombre suffisant et bien formé.

Or, déplorait récemment Michel Clair, ancien ministre péquiste et président du conseil d’administration de l’Association des ressources intermédiaires d’hébergement, Québec achète des places d’hébergement comme s’il achetait de la «garnotte». 

Est-ce respectueux de ceux qui ont bâti le Québec?  

Le gouvernement est sollicité depuis plusieurs mois, voire des années, pour adopter un décret qui fixerait les salaires et les conditions minimales de travail pour les préposés aux bénéficiaires et les auxiliaires qui oeuvrent dans le secteur privé ou dans des entreprises d’économie sociale. 

Les ministres Jean Boulet et Marguerite Blais ont eu une rencontre téléphonique il y a deux semaines avec les syndicats FTQ, Teamsters, CSN et CSD qui font front commun dans ce dossier, puis une autre avec les représentants des employeurs.

Mardi, le cabinet du ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, a jugé qu’il était prématuré de faire le point sur ce dossier sensible qui concerne aussi le ministère de la Santé et des Services sociaux, ainsi que le Conseil du Trésor.

Sylvie Nelson estime pour sa part que la campagne de recrutement lancée par le gouvernement rend incontournable l’adoption d’un décret ou de toute autre formule qui garantira de meilleurs salaires aux préposés et aux auxiliaires, syndiqués et non syndiqués.

«Si le gouvernement a été capable d’encadrer la facturation des agences de placement de personnel dans le réseau d’hébergement aux aînés, il peut aussi encadrer le salaire que les établissements privés versent à leurs employés», ajoute Stéphane Lacroix, porte-parole des Teamsters. «C’est une question de vision et de courage politique».

Brigitte Breton
Des garanties pour les infirmières

Brigitte Breton

Des garanties pour les infirmières

CHRONIQUE / Si le gouvernement Legault veut pourvoir rapidement les postes d’infirmières qu’il a créés depuis un an et demi, il devra sans doute se résoudre à établir des ratios infirmière/patients sécuritaires dans les CHSLD et les hôpitaux. Trop onéreux? Le manque de personnel nous coûte cher aussi collectivement. Encore plus lorsqu’il faut lutter contre une pandémie.

Si les infirmières et les infirmières auxiliaires avaient l’assurance de ne pas se retrouver avec un nombre trop élevé de patients, de ne pas risquer de faire des erreurs professionnelles à cause d’une surcharge ou d’heures supplémentaires de travail, elles seraient peut-être plus nombreuses à appliquer sur les postes à temps plein que le gouvernement caquiste a affiché depuis son arrivée. 

Les infirmières attendent en quelque sorte des garanties, des mesures de protection. 

Elles ne veulent pas se retrouver à faire leur job à la hâte et risquer de gaffer, vivre une dépression ou devoir devancer leur retraite parce que la tâche s’avère trop lourde et stressante.

Nancy Bédard, présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ), estime que le premier ministre et son équipe auraient intérêt à envoyer un signal clair sur les ratios. «C’est un choix politique. Il faut du courage et changer de paradigme et de mode de gestion.» 

Selon elle, la qualité et la sécurité des soins doivent primer et ne plus reposer uniquement sur les épaules du personnel soignant.

Même si le premier ministre s’est dit mardi ouvert à examiner les ratios, il semble mettre beaucoup d’espoir sur une hausse du nombre de préposées aux bénéficiaires et une bonification des salaires. Plus de préposées qualifiées soulageront une partie du travail des infirmières, a-t-il affirmé. 

Est-ce vraiment le cas et est-ce aussi simple? 

«Il met le focus sur les préposées et occulte tout le reste», constate Mme Bédard qui représente des infirmières, des infirmières auxiliaires et des inhalothérapeutes. Cela témoigne, selon elle, d’une méconnaissance du terrain. 

Bien sûr, il faut plus de gens formés pour nourrir et donner des bains. Tout le monde reconnaît que les préposées doivent être mieux rémunérées et que leur travail doit être valorisé.

Mais, il faut aussi des infirmières en poste dans les CHSLD pour établir des plans d’intervention, administrer les médicaments, surveiller l’hypertension et le diabète, traiter les infections urinaires, etc.

Les syndicats d’infirmières réclament que des ratios infirmière/patients soient fixés par loi pour éviter qu’une infirmière se retrouve avec trop de patients à sa charge. 

Lors du renouvellement des conventions collectives, en 2015, le gouvernement Couillard et la FIQ avaient convenu de mener des projets pilotes pour tester la méthode appliquée notamment en Californie.

Il a fallu le témoignage de l’infirmière Émilie Ricard sur Facebook pour que le ministre Gaétan Barrette lance enfin les travaux en 2018. Le dernier projet pilote a pris fin en décembre. 

La FIQ rapporte que les projets sont positifs tant pour le personnel que les malades. Le projet mené à l’unité de médecine de l’Hôtel-Dieu de Lévis aurait permis par exemple de réduire de 42 % le nombre de réadmissions dans les 30 jours. 

Ailleurs, l’ajout de personnel lié au projet ratio aurait motivé les troupes, augmenté la satisfaction au travail, réduit l’absentéisme, repoussé les retraites, et diminué l’anxiété des patients, de même que l’usage de médicaments et les chutes.

Le ministère de la Santé et des Services sociaux ne peut pour sa part nous livrer son appréciation. «Les bilans sont actuellement en analyse au MSSS. Le MSSS fera ensuite part de ses conclusions à la ministre et en informera la FIQ et la FSQ-CSQ», a répondu mercredi le service de communications par courriel. 

Dans un document, la FIQ indique que des employeurs ayant participé aux projets pilotes ont été invités par le comité patronal de négociations à ne pas se prononcer sur la pertinence et la faisabilité des ratios.

Lors d’une conférence de presse, le premier ministre Legault a cette semaine évoqué les coûts reliés à la fixation de ratios. Il a signalé que l’ancien ministre de la Santé, Gaétan Barrette, avait évalué le coût à 1,2 milliard $ il y a cinq ans.

Évidemment, il y a un coût à augmenter le nombre d’infirmières et d’infirmières auxiliaires le jour, le soir et la nuit. Dans les CHSLD, il en faudrait de 35 à 40 % de plus. Dans le cadre d’un projet pilote, l’infirmière de nuit d’un tel établissement avait entre 37 et 44 patients, et non plus entre 76 et 96.

La FIQ reconnaît qu’il y a un effort budgétaire à faire et propose d’étaler l’implantation des nouveaux ratios sur trois ans. «Oui, il faut décaisser. Mais si le gouvernement ne met pas ces millions en santé, il les donnera à des entreprises, à Bombardier.»

Nancy Bédard signale que «la non-qualité des soins coûte cher». Des erreurs de médicaments, des plaies de lit, des chutes de patients, des accidents de travail, des hospitalisations prolongées, des heures supplémentaires, des congés de maladie longue durée, des patients qui perdent trop rapidement leur mobilité et leurs capacités cognitives, le recours à des agences privées de placement, ça exige aussi beaucoup de fonds publics. 

Les ratios entraînent de nouvelles dépenses, mais ils représentent aussi des économies à d’autres postes budgétaires.

La pandémie nous révèle que les conséquences d’un manque de personnel dans les établissements de santé peuvent être énormes, tant au plan humain qu’économique. Évitons de revivre le même cauchemar.

Brigitte Breton
La peur des touristes

Chronique

La peur des touristes

CHRONIQUE / Antiquaire et galeriste à Sainte-Famille, Denis Lavallée souhaite que l’île d’Orléans s’ouvre avec coeur et sans peur aux touristes et aux vacanciers. «Il faut éviter de tomber dans la paranoïa».

Malgré le coronavirus, avec le retour du beau temps, les Québécois pensent escapades et vacances. Or, dans certaines régions du Québec, des citoyens se montrent un peu moins accueillants qu’avant. Ils sont réticents à partager leur coin de pays et de paradis.

Avant, ils pouvaient se sentir envahis par les touristes. Aujourd’hui, certains se sentent carrément menacés. Ils préconisent une quarantaine pour ceux qui reviennent à leur chalet ou leur résidence secondaire. Ils craignent pour leur santé, voire leur vie. 

Denis Lavallée observe depuis quelques semaines cette réaction à l’île d’Orléans. 

Certains habitants ne prisent pas que des gens de Québec débarquent sur l’île pour prendre l’air, changer de décor et prendre une photo.

Avec l’été, ils risquent d’être encore plus nombreux à traverser le pont et de venir plus loin que de la capitale. Qui sait, peut-être de la région de Montréal, épicentre de la pandémie.

Dans un courriel, M. Lavallée disait récemment qu’il espérait que l’île d’Orléans demeure ouverte et accueillante pour les Montréalais. Que la solidarité l’emporte sur la peur. 

«Il y aura un été touristique au Québec», a affirmé la ministre du Tourisme, Caroline Proulx. 

Mais dans quelle ambiance? Le déconfinement et la levée des barrages routiers ne font pas l’affaire de tous. Le virus rôde, et forcément, la peur aussi.

Or, ceux qui voudront bouder les «touristes» de la grande région de Montréal auront fort à faire. Selon l’Alliance de l’industrie touristique du Québec, celle-ci fournit entre 50 et 60 % du volume touristique de plusieurs régions. 

Voyant un clivage se dessiner entre Montréal et les régions, la présidente par intérim de l’Union des municipalités du Québec, Suzanne Roy, a jugé pertinent la semaine dernière de faire adopter une politique de solidarité par le conseil d’administration de l’organisation. 

«Les régions ne sont pas dos à dos, elles sont coude à coude, unies et interdépendantes sur tous les plans. C’est ensemble que nous reviendrons à la normale», soutient Mme Roy.

L’interdépendance régionale est notamment nécessaire cette année pour sauver, autant que faire se peut, la saison touristique.

Faute de pouvoir partir en Europe, en Asie, en Amérique latine et même aux États-Unis puisque la frontière est fermée jusqu’au 21 juin et que le premier ministre François Legault voudrait bien qu’elle le reste aussi en juillet, les Québécois vont-ils choisir de se déplacer à travers le Québec -s’ils peuvent bien sûr s’y loger, s’y restaurer, s’y distraire- et compenser ainsi l’absence des touristes étrangers? 

Si les infrastructures d’accueil sont disponibles, encore faut-il que les touristes québécois se sentent bienvenus.

L’UMQ a beau prôner la solidarité et le coude à coude, des élus se retrouvent pour leur part pris en sandwich entre des citoyens craintifs qui ne veulent pas que la COVID-19 débarque chez eux et embourbe leur hôpital, et d’autres qui désirent que l’industrie touristique tourne cet été au profit de l’économie locale.

Pas à pas, en déconfinant graduellement, en suivant les consignes de la santé publique et en faisant de la pédagogie, l’UMQ croit que les intérêts de chacun peuvent être conciliés.

La devise de l’île d’Orléans est «J’accueille et je nourris», rappelle de son côté Denis Lavallée qui habite la maison Morisset (1678), aussi appelée La Brimbale. 

Il a rouvert les portes de sa boutique le 4 mai et affiché une pancarte de bienvenue. «Je ne suis pas dans l’essentiel. Plutôt dans les produits de luxe ou agréables». Il dit s’être inspiré des bonnes expériences de magasinage vécues depuis le début de la crise pour établir les règles qui s’appliquent chez lui.

M. Lavallée est confiant. Il croit que les commerçants sont capables de respecter des consignes de distanciation et d’hygiène, d’accueillir les visiteurs avec sourire, bonne humeur, et d’avoir ainsi une bonne saison touristique malgré tout.

Si les visiteurs se montrent eux aussi respectueux et responsables, ça peut en effet bien aller.

Brigitte Breton
Les «vieux» et le fantasme institutionnel

Brigitte Breton

Les «vieux» et le fantasme institutionnel

CHRONIQUE / Le Québec n’écoute pas les personnes âgées. Depuis la fin des années 60, les gouvernements ont toujours le même «fantasme institutionnel» alors que celles-ci souhaiteraient rester à la maison plutôt que de cohabiter avec d’autres aînés dans une résidence privée ou dans un CHSLD, constate le sociologue Jacques Roy.

«Le Québec n’est pas une société distincte au niveau de la prévalence des problèmes de santé des personnes âgées», affirme en entrevue le chercheur qui a publié en 1994, L’histoire du maintien à domicile ou les nouveaux apôtres de l’État, et en 1998, Les personnes âgées et les solidarités. La fin des mythes. M. Roy a aussi enseigné au Cégep de Sainte-Foy. Il est maintenant rattaché au pôle d’expertise et de recherche en santé et bien-être des hommes.

Comment expliquer que les personnes âgées soient ici trois fois plus nombreuses qu’ailleurs au Canada à vivre dans des CHSLD ou des résidences pour aînés?

Dès le début des années 80, relève Jacques Roy, le Québec affichait déjà l’un des taux d’hébergement institutionnel les plus élevés en Occident.

Selon le sociologue, contrairement à d’autres provinces ou d’autres pays d’Europe, le Québec privilégie la voie de l’hébergement en institution depuis trop d’années, au lieu d’investir massivement et de se mobiliser afin de maintenir les personnes âgées à la maison. 

D’où son expression de «fantasme institutionnel». Il dit aussi que Québec développe ses services aux aînés «de façon schizophrène» depuis des décennies.

Il rappelle qu’à la fin des années 60, la population québécoise était jeune et l’État construisait des centres d’accueil au rythme des polyvalentes. On offrait des services d’hôtellerie pour récompenser les «vieux» dont certains conduisaient encore leur voiture et partaient quatre mois dans le Sud.

Le profil des personnes hébergées en CHSLD ou dans une ressource intermédiaire (RI) a bien changé depuis. 

Même si dès le milieu des années 70, il était connu que le Québec serait confronté au vieillissement le plus rapide en Occident, il a continué de miser sur l’hébergement et a peu développé les soins et services à domicile, contrairement à ce qui se faisait ailleurs. 

«Le discours est au maintien à domicile, mais la figure imposée l’oblige à investir dans les hôpitaux et l’hébergement.» 

Pour lui, c’est comme si on avait décidé de construire une autoroute pour le fermier afin qu’il puisse se rendre de sa maison à sa ferme. «Ce n’est pas nécessaire.» 

Le chercheur observe qu’au Québec, on part souvent sur des modes. On passe d’un extrême à l’autre. «S’il y a un comité de travail, le sujet devient le plus important au monde.» Il déplore que par la suite, des données empiriques n’appuient pas toujours la prise de décision.

M. Roy est convaincu que si les gouvernements successifs avaient écouté les personnes âgées et regardé au-delà d’un mandat électoral de quatre ans, l’offre de soins à domicile serait plus grande au Québec et la province n’aurait pas le record des aînés vivant regroupés.

Selon lui, les personnes âgées ne veulent pas «casser maison». Faute de services suffisants pour répondre à leurs divers besoins, pas seulement de soins de santé, elles s’y résignent.

La pandémie qui frappe expose les limites et les lacunes des services offerts aux aînés en perte d’autonomie. Elle envoie aussi l’image tronquée que tous les citoyens qui ont franchi le cap de la soixantaine sont fragiles et inactifs. 

M. Roy souligne que 90 % des personnes âgées fonctionnent bien et n’ont pas de problèmes importants de santé. «On ne parle jamais d’elles. Seulement du club du 10 % en CHSLD ou autres résidences du genre.»

Si bien qu’un jeune qui n’a pas de contact avec des aînés et qui s’en tient à ce qu’en disent les médias peut croire qu’ils sont tous fragiles, inactifs, qu’ils portent des culottes d’incontinence et doivent être pris en charge. C’est un miroir déformant de la perte d’autonomie et de la vieillesse, selon le sociologue.

L’essayiste François Ricard a déjà dit que «lorsque les baby-boomers atteindront l’âge de la retraite, la vieillesse sera à la mode». 

M. Roy constate que les «boomers» sont plus actifs et ne se sentent pas vieux. 

Cette génération de «vieux» sera-t-elle moins silencieuse que les précédentes? 

Encore faut-il que les dirigeants et le reste de la société les écoutent et tiennent compte de leurs points de vue.

«On savait qu’on allait frapper un mur avec le vieillissement de la population. Des gens ont fait des travaux admirables pour se doter d’une politique publique pour y faire face, mais on ne les a pas écoutés.»

Eux non plus.

Brigitte Breton
Le faux pas du Dr Arruda [VIDÉO]

Chronique

Le faux pas du Dr Arruda [VIDÉO]

CHRONIQUE / Encore beaucoup d’incertitudes avec la COVID-19 et la sortie de crise, mais une chose ne fait sûrement plus aucun doute maintenant pour le Dr Horacio Arruda : il y a un danger à mélanger les genres et à sortir de son rôle de directeur national de Santé publique.

Autant j’éprouvais un malaise à voir le Dr Arruda annoncer la xième saison d’une émission radiophonique, se plaindre des gérants d’estrade comme Mona Nemer, ou jouer les rappeurs alors que la situation demeure catastrophique à Montréal, autant j’ai trouvé désolant mardi de voir ce scientifique en larmes lors de la conférence de presse de 13h, aux côtés de François Legault et Danielle McCann. 

On dit souvent que la vie politique est difficile et ingrate. On sait maintenant que le rôle d’un directeur national de Santé publique peut l’être aussi en temps de crise.

Le système de santé avait des lacunes avant l’arrivée du coronavirus. Les opérations de confinement, puis de déconfinement, sont des opérations inédites et fort délicates. La tâche du directeur est ardue, tous en conviendront. 

Le Dr Arruda s’excuse s’il a blessé des familles endeuillées avec son rap. Il a exécuté un faux pas. 

Cela ne devrait pas minimiser tout le travail réalisé par celui-ci et son équipe depuis des semaines.

Quand une situation est hors de contrôle, ce n’est pas le meilleur moment de danser et de faire une vidéo-clip, même si quelqu’un prétend que c’est pour une bonne cause. Il y a pire cependant comme faute.

Vous en connaissez beaucoup de gens qui se réveillent à 2h du matin et dont le coeur tourne en regardant les décès? Vous en connaissez beaucoup de docteurs qui voudraient travailler jour et nuit à sa place et qui sont convaincus que leur stratégie et leur approche seraient meilleures que les siennes?  

Au début de la crise, une page a été créée en l’honneur du Dr Arruda sur Facebook. «Horacio, notre héros». Si les Québécois ont été très nombreux à suivre les consignes de confinement- nous étions parmi les meilleurs selon Google- c’est notamment parce que la population avait confiance au jugement et aux analyses du directeur national de Santé publique. 

Pour une danse avec un rappeur alors que des centaines de personnes meurent de la COVID-19, il passe maintenant de héros à zéro aux yeux de certains.

Le choc est brutal. On comprend l’homme d’être bouleversé par la hargne exprimée à son égard sur les médias sociaux, et de pleurer. 

Brigitte Breton
Un autre «envoye à maison»

Chronique

Un autre «envoye à maison»

CHRONIQUE / Avec la reprise graduelle des activités et le déconfinement, le manque de places en garderie ne doit pas signifier un autre «envoye à maison», destiné cette fois aux travailleuses mères de jeunes enfants.

Si les mamans de tout-petits sont plus nombreuses à être actives sur le marché du travail au Québec, plus qu’ailleurs au pays ou aux États-Unis, c’est notamment parce que les parents peuvent ici compter sur des services de garde éducatifs régis et subventionnés ou donnant droit à un crédit d’impôt.

Ces précieux services de garde ne sont pas épargnés dans la présente crise sanitaire. Des incertitudes planent sur l’après.

Le personnel se sent négligé et non reconnu socialement et financièrement, si bien que certains appréhendent que la pénurie de main-d’oeuvre s’accentue dans ce domaine. Les inscriptions en techniques d’éducation à l’enfance déclinent de 20 % depuis 2014, signale la Fédération des intervenantes en petite enfance du Québec (FIPEQ-CSQ).

Faute d’un soutien gouvernemental, des garderies non subventionnées prévoient par ailleurs fermer leurs portes. Par crainte du coronavirus, des responsables de garde en milieu familial n’accueillent pas d’enfants, forçant ainsi des pères et des mères à trouver un plan B.

Qui prendra la relève si des parents n’ont pas de place pour leur rejeton dans leur CPE ou leur garderie à leur retour au travail parce que le nombre d’enfants qui peuvent y être accueillis est limité à cause des consignes sanitaires et de l’absence de plusieurs éducatrices, ou parce que le propriétaire juge qu’il n’est plus rentable de poursuivre ses activités? 

Recourir aux grands-parents, à un proche  ou à la petite voisine peut dépanner mais ne s’avère pas une solution permanente.

Professeure à l’École de relations industrielles de l’Université de Montréal, Émilie Genin craint que la crise actuelle marque un retour en arrière pour les femmes. «Est-ce que des femmes vont décider de ne pas retourner travailler?» 

Elle constate que le conflit emploi-famille est très grand en cette période de pandémie où les parents doivent concilier télétravail, travail à l’extérieur, éducation, soins des enfants et dans certains cas, soins à des parents en perte d’autonomie.

Mme Genin ne dispose pas de données sur ce qui se passe durant la pandémie, mais étant donné que les femmes sont toujours celles qui accomplissent le plus de tâches domestiques et qui prennent soin des enfants, elle présume que ce sont elles qui depuis la mi-mars, désinfectent et font le plus l’école à la maison.

Si le scénario faisant état de la perte de 20 000 places subventionnées en garderie se concrétise, le retour à la normale n’est pas pour demain. Si une réorganisation familiale s’impose parce que les places en CPE ou en garderies sont rares ou que les services sont de moindre qualité, des femmes seront peut-être tentées ou incitées à rester à la maison. 

Or, rappelle Mme Genin, la clef de l’égalité entre les hommes et les femmes est l’émancipation financière des femmes. Rester hors du marché du travail quelques années a des conséquences.

Lorsque la professeure m’a fait part de sa crainte en entrevue mercredi dernier, j’avoue avoir été sceptique sur ce possible retour en arrière. 

Dans un texte publié dimanche dans Le Soleil, Sophie Mathieu, PhD en sociologie de l’Université de Montréal, et chercheuse postdoctorale en sociologie et experte de la politique familiale québécoise, déplore le peu de valorisation du travail des éducatrices en garderie et fait également état de ce danger qui guette les mères.

L’auteure rappelle que «dans l’ensemble des sociétés développées, la participation des femmes au marché du travail est directement liée à la disponibilité des services de garde et à l’acceptabilité sociale de leur utilisation».

«Serions-nous en train d’assister à un retour sournois et pernicieux à des valeurs conservatrices qui identifient la famille- et plus particulièrement la mère- comme étant la mieux placée pour offrir des soins en période de crise?» demande Mme Mathieu.

Cette dernière souligne aussi que des inégalités persistent entre les hommes et les femmes dans le temps que consacre chacun aux tâches ménagères et au soin des enfants.

Les femmes gagnent une minute par année, avait glissé en entrevue la professeure Genin. «Grâce à leur partenaire, mais aussi grâce aux avancées technologiques et à des appareils qui permettent de sauver du temps».

Gare à ne pas perdre le terrain qui a pris tant de temps à gagner.

Brigitte Breton
Les «mères» du réseau de la santé

Brigitte Breton

Les «mères» du réseau de la santé

CHRONIQUE / Don de soi, bienveillance, abnégation, dévouement, générosité. Des mots souvent associés aux mamans, mais aussi aux infirmières, aux préposées aux bénéficiaires ou à l’aide à domicile. Comme si ces femmes devaient être des «mères» pour le réseau de la santé et des services sociaux. Une analogie qui pèse lourd sur les travailleuses et nuit à leur rémunération.

«C’est une catastrophe dans l’histoire. Cela a justifié de ne pas payer le travail de ces femmes à sa juste valeur», affirme Émilie Genin, professeure à l’École de relations industrielles de l’Université de Montréal.

Une situation qui découle notamment de la division «genrée» du travail lors de la période d’industrialisation. «Les hommes à la production. Les femmes à la reproduction». Mais, tient à préciser Mme Genin, les femmes ont toujours travaillé. 

Certains se souviendront que l’humoriste Yvon Deschamps avait trouvé une belle formule pour le dire : «Môman travaille pas, a trop d’ouvrage».

Que des religieuses aient longtemps assuré le care, le prendre soin d’autrui, explique aussi que les compétences des femmes, et des hommes, qui ont pris leur relève, ne sont pas reconnues pleinement.

Selon Mme Genin, ce n’est pas un hasard que les termes «anges gardiens» et «missionnaires» soient employés durant la présente crise sanitaire pour désigner le personnel des hôpitaux et des CHSLD. «C’est encore l’idée d’une mission supérieure. Le nombre d’heures et la rémunération n’ont pas d’importance».

Elle constate aussi que la surcharge de travail s’est installée, notamment chez le personnel infirmier, parce que les gestionnaires misent — abusent même peut-on dire — de la bonne volonté et de l’éthique de celui-ci. 

En cas d’absence, les gestionnaires ne remplacent pas. Comme le travail de 10 infirmières se fait à 9, puis à 8, des postes sont peu à peu supprimés. La surcharge temporaire devient permanente. 

La «naturalisation des compétences des femmes», vous connaissez?

Ça va de soi que les femmes veillent sur les malades et l’éducation des enfants. C’est dans la sphère familiale. C’est simple à faire. Les femmes savent accomplir ces tâches naturellement, par plaisir de se donner pour les autres. Ce sont des qualités innées et acquises. Des attributs naturels.

«On occulte que c’est un travail avec une valeur économique et sociale qu’il faut reconnaître», indique Louise Boivin, professeure et responsable du programme de doctorat au département de relations industrielles de l’Université du Québec en Outaouais.

«Avec la crise, on réalise que leur travail est important et difficile». L’écoute, la relation d’aide, ça fait partie de la job. Des compétences, un savoir-faire humain et technique sont requis. 

Émilie Genin raconte qu’un médecin spécialiste appelé à la rescousse dans un CHSLD l’a très bien illustré en disant qu’il n’était pas formé pour faire le travail d’une préposée aux bénéficiaires. 

Face au manque cruel de bras, le premier ministre Legault a demandé à son président du Conseil du Trésor de «dessiner un incitatif» pour le personnel qui acceptera de travailler à temps plein. 

Plusieurs semblent croire qu’il suffit de hausser le salaire d’un groupe pour régler les maux du réseau de la santé et éviter de revivre les mêmes horreurs le jour où une pandémie frappera de nouveau. 

Sophie Brière, professeure au département de management à l’Université Laval, estime que ce n’est pas qu’une question d’argent.

Directrice de l’Institut équité, diversité, inclusion et intersectionnalité, Mme Brière croit qu’un changement de culture, qu’une véritable reconnaissance du «care» et qu’une organisation du travail non basée sur un modèle masculin sont nécessaires. «Il ne suffit pas de dire merci et de verser quelques dollars de plus».

Le système des droits du travail, c’est un deal entre hommes blancs, rappelle Louise Boivin. Ce sont les milieux industriels qui détenaient la force économique. «On valorise des secteurs. On en dévalorise d’autres. C’est un choix politique».

Les emplois de préposés aux bénéficiaires et d’auxiliaires pour les services et soins à domicile sont occupés majoritairement par des femmes, mais aussi par de nombreuses femmes immigrantes, racisées, relèvent les trois universitaires. 

Louise Boivin fait un lien avec l’époque où les jeunes filles de la campagne québécoise allaient travailler en ville comme domestiques. Sa mère était l’une de ses femmes sous-payées pour les services rendus. 

Aujourd’hui, les travailleuses sous-payées viennent de pays du sud, d’Afrique. 

S’ajoute donc un autre argument pour ne pas reconnaître la juste valeur de leur travail : elles gagneraient encore bien moins dans leur pays et leur situation serait encore plus précaire. 

Quand la vie reprendra une certaine normalité, la société devra éviter de trouver «normal» le sort réservé à ces travailleuses essentielles.

Brigitte Breton
L’atrophie financière des aînés

Chronique

L’atrophie financière des aînés

CHRONIQUE / Le confinement, la solitude et le stress affectent la santé mentale et physique des personnes âgées. L’insécurité financière également. Ottawa et Québec doivent donc y voir.

Comme le dit si bien le Dr Horacio Arruda, il n’y a pas que les maladies infectieuses qui sont des déterminants de la santé.

Appréhender que sa rente de retraite soit amputée et ne pas savoir si la prestation de sécurité de la vieillesse et le supplément de revenu garanti seront bonifiés, ça joue aussi sur la santé des citoyens plus âgés. 

Depuis près de deux mois, les mesures d’aide et les programmes se multiplient pour atténuer les effets de la pandémie sur les travailleurs, les étudiants, les entreprises et les organismes communautaires.

Les gouvernements ne ménagent pas leurs efforts, mais les associations qui représentent les personnes âgées, retraitées ou préretraitées constatent et déplorent que celles-ci sont oubliées.

Même s’ils ne sont pas dépendants du personnel d’un CHSLD ou confinés dans une résidence privée pour personnes âgées, des aînés réclament l’aide de Québec et d’Ottawa. Ils craignent les contrecoups de la crise sur leurs revenus. Avec raison. 

Certains voient fondre leurs revenus avec la baisse boursière et estiment qu’ils ont peu de temps pour «se refaire». D’autres craignent pour la survie de leur régime de retraite. D’autres, que les gouvernements endettés ne bonifient pas les mesures de soutien aux personnes âgées, alors que les prix de biens et de services subiront des hausses.

Le premier ministre François Legault l’a affirmé lundi. La situation économique est difficile. «C’est pas beau». Le même constat prévaut ailleurs au pays.

Des faillites d’entreprises sont prévisibles et avec elles, la terminaison de régimes de retraite. 

«Qu’arrivera-t-il aux travailleurs et aux retraités qui devront absorber une perte de rente à cause d’un régime sous-capitalisé?» demande le Réseau FADOQ.

La Fédération canadienne des retraités souhaite depuis une décennie que les retraités soient considérés créanciers privilégiés en cas de faillite. 

Avant la crise, des groupes avaient par ailleurs interpellé Québec afin qu’il instaure un régime d’assurance fonds de pension, mais le ministre Éric Girard estimait qu’il n’y avait pas «d’appétit» pour ça. Le Réseau FADOQ espère qu’il en trouvera.

La semaine dernière, l’Association québécoise des retraité(e)s des secteurs public et parapublic a invité le gouvernement Legault à soutenir les travailleurs déjà pénalisés par la terminaison de leur régime de retraite, et ceux qui risquent de se retrouver dans la même situation à cause de la crise actuelle.

Vendredi, la présidente du Réseau FADOQ, Gisèle Tassé-Goodman, a par ailleurs signalé au comité permanent des Finances à Ottawa que la crise exacerbait la précarité financière des aînés. Le prix de certains produits augmente et la perte d’un cercle de soutien entraîne de nouvelles dépenses pour certains. 

Une personne qui ne peut compter que sur la prestation de la sécurité de la vieillesse et le supplément de revenu garanti dispose d’environ 18 000 $ par an.

C’est moins que la prestation canadienne d’urgence de 2000 $ par mois durant la crise. 

Les libéraux ont promis en campagne électorale d’augmenter de 10 % la prestation de la sécurité de la vieillesse. L’engagement devra se concrétiser.

La crise et le confinement ont été très difficiles pour plusieurs personnes âgées. Le manque de services et l’isolement ont entraîné des pertes cognitives et musculaires chez certaines. Le tort est dans certains cas irréparable. 

Les gouvernements disent mettre tout en œuvre pour corriger la situation et offrir dorénavant de meilleurs services aux personnes âgées et en perte d’autonomie. 

Ils doivent aussi veiller à leur sécurité financière. 

L’atrophie du portefeuille des aînés diminue leur autonomie financière et risque d’engendrer privation, incertitude, problèmes de stress et d’anxiété chez un certain nombre d’entre eux. 

Les services publics de santé et de services sociaux en subiront les contrecoups. Il y aura un coût collectif à payer si nous fermons les yeux sur la précarité financière vécue par certaines personnes âgées.

Brigitte Breton
Fin ou interruption de l’omerta dans le secteur public?

Chronique

Fin ou interruption de l’omerta dans le secteur public?

CHRONIQUE / «Il n’y a plus d’omerta. On veut que les gens parlent, surtout dans des situations comme ça», a déclaré vendredi la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann. Pour éviter d’autres drames et d’autres situations inhumaines, il faudra que la parole des gens sur le terrain puisse aussi se libérer sans risque de représailles après la crise, et que l’écoute persiste.

La levée de la loi du silence ne doit pas être temporaire et ne durer que le temps que cela fait l’affaire des politiciens.

Ce n’est pas la première fois que la ministre McCann affirme que l’omerta est inacceptable et terminée.

Ce n’est pas non plus la première ministre du gouvernement Legault à le faire. 

Son confrère à l’Éducation et à l’Enseignement supérieur, Jean-François Roberge, a déjà souhaité qu’une disposition soit introduite dans les conventions collectives pour garantir la liberté de parole des enseignants qui dénoncent des problèmes. 

Les syndicats d’enseignants attendent toujours une proposition en ce sens à la table de négociation. 

En décembre 2018, réagissant au cas d’une enseignante visée par une procédure de congédiement après avoir parlé à La Presse, M. Roberge soutenait qu’il était nécessaire d’être capable de nommer les problèmes pour ensuite les régler.

Tous, y compris des ministres, ne l’entendent pas toujours ainsi dans nos vastes et hiérarchiques réseaux de la santé, des services sociaux, de l’éducation et autres ministères.

La semaine dernière, le Centre intégré de santé et de services sociaux de Laval, dont certains établissements affichaient un très fort taux d’infection de COVID-19, a interdit à ses employés de parler aux médias sans autorisation préalable. 

En prévision du retour à l’école, une commission scolaire, celle du Pays-des-Bleuets, a également rappelé jeudi à son personnel qu’en tout temps, les demandes des médias doivent être référées au service des communications. «L’objectif de cette démarche n’est pas d’empêcher les membres du personnel d’accorder des entrevues, mais bien de préparer ces entrevues en tenant compte des orientations de la commission scolaire. Cela permet également au service des communications d’anticiper les réactions ou autres demandes qui pourraient survenir en lien avec ces entrevues, et ainsi de se préparer en conséquence». 

Vous pensez vraiment qu’un service des communications va autoriser une enseignante à parler si c’est pour dénoncer le manque de matériel ou le non-respect des consignes de distanciation dans une école ou une classe. 

Rappelons aussi que l’automne dernier, Régine Laurent, la présidente de la Commission d’enquête sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, a dû élever le ton et menacer de recourir à tous les pouvoirs de la commission pour que les intervenantes des centres jeunesse puissent venir y témoigner librement.

Le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant a dû s’engager à ce qu’elles témoignent «sans jugement ni contrainte». Sans cet engagement, certaines auraient subi les représailles de leur gestionnaire.

Ça ne va pas toujours de soi. Ce n’est pas toujours souhaité que des employés exposent publiquement leur version de ce qui se passe sur le terrain.

Et rien ne garantit que la soif de savoir de la ministre McCann va persister au-delà de la crise sanitaire.

Lorsque le député péquiste Joël Arseneau lui a demandé vendredi s’il avait bien compris, que l’omerta était terminée et que le personnel pouvait parler librement des lacunes dans l’organisation ou dans la protection, la ministre a répondu : «mais oui parce que nous sommes dans une situation extraordinaire». 

Qu’adviendra-t-il quand la situation ne sera plus «extraordinaire», que le trio Legault-Arruda-McCann n’aura plus à faire le bilan quotidien des morts, à défendre ses choix, et que les médias tourneront leur attention vers d’autres problématiques? 

Ce ne sera plus aussi pertinent ce qu’ont à dire les gens sur le terrain? Le témoignage d’une infirmière ou d’une préposée aux bénéficiaires débordée sera classé automatiquement dans les «cas isolés», les «cas exagérés»?

Andrée Poirier, présidente de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux, constate qu’à force de parler et de ne pas être entendu, une démobilisation s’installe. «On ne prend plus la responsabilité de rien». L’imputabilité fout le camp.

Heureusement, ce n’est pas le cas partout. Dans des milieux de travail, employés, syndicats et gestionnaires s’écoutent de part et d’autre et ont la volonté de régler les problèmes et non seulement de mettre un couvercle sur la marmite. 

«La loyauté est alors à l’égard de la population». Et non seulement à l’égard de l’employeur et des supérieurs hiérarchiques.

La crise expose des lacunes et des vulnérabilités du système dénoncées auparavant. La pandémie les amplifie.  

Bouleversée par l’expérience vécue par Amina Khilaji dans un CHSLD, la députée de Québec solidaire Catherine Dorion croit que chaque témoignage peut participer à une transformation. «Ce que ça dit sur nous ça pas de bon sens».

Le silence ne doit pas redevenir la règle lorsque la crise sera derrière nous. 

Vendredi, la ministre McCann a lancé un appel aux lanceurs d’alerte et indiqué qu’elle soumettrait aux services juridiques les propositions des députés de l’opposition qui veulent notamment que la protection des lanceurs d’alerte soit assurée. 

Reste à attendre la suite. 

Ce n’est qu’en 2017 que la Loi facilitant la divulgation d’actes répréhensibles à l’égard d’organismes publics a été adoptée. Une telle loi était réclamée depuis 2009. 

L’an dernier, le sort réservé au lanceur d’alerte et agronome Louis Robert, employé au ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, a bien illustré les failles dans la protection de ceux et celles qui osent dénoncer des actes qui ne sont pas dans l’intérêt du public.

Brigitte Breton
Une reconnaissance temporaire

Brigitte Breton

Une reconnaissance temporaire

CHRONIQUE / «Anges gardiens», «travailleurs essentiels». Que de bons mots en temps de pandémie pour les préposés aux bénéficiaires, les employés d’épicerie, les livreurs, les travailleurs agricoles. Le président de la FTQ, Daniel Boyer, ne se fait toutefois pas d’illusions. La crise passée, certains diront encore que les préposés sont des gras dur parce qu’ils travaillent dans le secteur public et ont une sécurité d’emploi, et qu’un salaire minimum à 13,10 $ l’heure est amplement suffisant dans le privé.«D’ici six mois, un an, ces commentaires vont revenir», prévoit M. Boyer.

Probablement aussi les mêmes «bonnes raisons» pour justifier l’augmentation de traitement des hauts dirigeants, alors qu’une hausse de quelques dollars sur la paye des bas salariés sera une menace pour l’économie.

La reconnaissance sociale que l’on accorde présentement à des emplois et des métiers habituellement peu valorisés risque de disparaître avec la COVID-19. Et avec elle, l’opportunité d’obtenir une reconnaissance financière et des conditions de travail moins précaires.

Au Québec comme ailleurs, plusieurs prétendent que les milieux de travail seront transformés, que la crise va changer la société.

Interrogé récemment à ce sujet par le journal Le Temps, le philosophe français André Comte-Sponville a eu cette réponse : «Ceux qui croient qu’elle ne changera rien se trompent. Ceux qui croient qu’elle changera tout se trompent aussi. Cette pandémie pose toutes sortes de problèmes, mais n’en résout aucun. L’économie gardera ses contraintes et ses exigences. Peut-être allons-nous revaloriser les salaires de certains métiers d’utilité sociale? Tant mieux! Mais des footballeurs continueront à gagner des millions, ce qui a peu de chances d’arriver aux infirmières.»

Certes, il y a aura probablement plus de télétravail, plus d’espace entre les postes de travail et plus de mesures d’hygiène dans les usines, les bureaux, les commerces.

Le maigre salaire réservé à certaines catégories d’emploi risque lui de demeurer inchangé. Le rehaussement de quelques dollars accordé par certains employeurs durant la crise n’est que temporaire. 

Les programmes d’aide déployés par Ottawa, plus généreux que de travailler au salaire minimum au point que Québec a dû mettre en place un programme incitatif pour la rétention des travailleurs essentiels à faible revenu, auront aussi une fin. 

Après, ce sera le retour à la case départ. 

Au nom de la compétitivité des entreprises, au nom de la santé des finances publiques, des milliers de personnes, surtout des femmes, continueront de vivre dans la pauvreté même si elles occupent un emploi. 

Un espoir demeure toutefois pour les préposés aux bénéficiaires du secteur public qui font toujours l’objet de négociations entre Québec et leurs syndicats. 

Parce que des entreprises ont subi des pertes, parce que le chômage est en hausse et qu’on ignore quand l’économie reprendra sa vigueur, l’embellie salariale est encore repoussée pour les salariés au bas de l’échelle.

Le gouvernement Legault a heureusement maintenu le 1er mai la hausse du salaire minimum à 13,10 $ même si certains, notamment le Conseil québécois du commerce de détail, souhaitaient qu’il reporte l’augmentation de 0,60 $ l’heure qui profitera à 409 000 personnes. 

Le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet, estime qu’il est possible d’augmenter le pouvoir d’achat des salariés sans nuire à l’emploi et à la compétitivité des entreprises. 

Il y voit un geste qui témoigne de la gratitude et à de la reconnaissance du travail réalisé par ces personnes.

Daniel Boyer rappelle que ce ne sont pas uniquement les étudiants qui travaillent au salaire minimum. «La moitié sont des adultes qui ne peuvent vivre dignement à ce salaire.» 

Ces dernières années, malgré la vigueur de l’économie, les banques alimentaires ont vu augmenter le nombre de personnes en emploi qui doivent recourir à leurs services. Le Bilan-Faim Québec 2019 fait état de 13,5 % de la population active.

L’adoption d’un décret de convention collective pour fixer les conditions de travail dans des secteurs précaires fait partie des solutions à envisager, selon le syndicaliste. Cette voie a été notamment proposée pour améliorer les salaires des préposés aux bénéficiaires syndiqués et non syndiqués du secteur privé.

Le président de la FTQ croit par ailleurs que la négociation multipatronale pourrait aussi être envisagée. Selon lui, salariés et employeurs d’un même secteur pourraient y trouver leur compte. «Comme dans l’industrie du papier ou de l’automobile. On décide d’un pattern et il s’applique à tous. Pas de surenchère». Une formule qui favorise aussi la stabilité de la main-d’œuvre.

Pour changer le sort des bas salariés, tant dans le secteur public que privé, Daniel Boyer ne compte cependant pas uniquement sur la mobilisation syndicale, mais bien aussi, sur une forte mobilisation sociale.

Il pense que la crise que nous traversons peut nous inciter à faire les choses autrement au Québec. «On réalise que les services publics sont importants, que l’on a avantage à être plus autonome, notamment en agroalimentaire, à développer également notre économie locale et régionale.» 

Dans cette logique, la reconnaissance sociale accordée à certains emplois pourrait se traduire aussi en reconnaissance salariale.

Brigitte Breton
La santé mentale après la COVID-19

Chronique

La santé mentale après la COVID-19

CHRONIQUE / Préserver la santé mentale de la population est l’un des arguments utilisés pour justifier le déconfinement. Québec a cependant le défi de fournir rapidement soins et services en santé mentale aux citoyens et aux soignants qui ont vécu des situations difficiles et traumatisantes durant la pandémie.

Il a été dit maintes fois que les CHSLD (centre d’hébergement et de soins de longue durée) ont été l’angle mort de Québec durant la présente crise sanitaire. 

Avant la pandémie, un autre parent pauvre était la santé mentale. 

Ce secteur ne jouissait pas toujours de l’attention du ministère et de ressources humaines et financières suffisantes pour répondre à tous les besoins. 

Il faut combler cette lacune pour éviter de traîner les effets secondaires des perturbations personnelles et collectives subies au cours des dernières semaines. 

La ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann, a indiqué vendredi que son plan en santé mentale était prêt. Tant mieux. Il est attendu et sera utile. 

Même si la fameuse courbe des cas de COVID-19 s’aplatit et que diverses réouvertures sont prévues en mai, la vie et les activités ne reprendront pas normalement et sans difficulté pour tous les Québécois.

Certains ont eu besoin d’aide psychosociale et de soins en santé mentale avant et durant la période de confinement.

Certains d’entre eux, mais aussi d’autres, en auront besoin après, à court et à long terme.

Confrontées de loin ou de près à la COVID-19, des personnes vivront de la détresse, du stress et de l’angoisse, et souffriront de dépression ou de choc post-traumatique.

Dès le début de la pandémie, le ministère a fait des mises en garde et invité la population à consulter. «La santé mentale  est aussi importante que la santé physique. Je veux dire aux Québécois : il n’y a pas de gêne à consulter», déclarait dès mars le premier ministre François Legault. 

Une nouvelle publicité rappelle de plus de ne pas rester enfermé dans son mal-être.  

Pour le personnel du réseau, le ministère a bonifié les programmes d’aide aux employés et des établissements ont prévu des mesures particulières. 

Un programme spécial pour venir en aide aux personnes endeuillées durant la pandémie vient également d’être lancé par Québec.

C’est à souhaiter que le plan de la ministre McCann soit bien financé et ratisse large car la pandémie de COVID-19 exige des efforts supplémentaires. Une pression sur les services psychosociaux est à prévoir.

À la demande du ministère, l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux (INESSS) a produit récemment un document dans lequel il indique les services sociaux et de santé mentale à maintenir, à remettre en place ou à déployer auprès de la population générale lors de la phase de rétablissement de la pandémie. 

L’Institut souligne que ce ne sont pas seulement les personnes qui utilisaient déjà les services avant la pandémie qui sont à risque après.

Les enfants, les personnes âgées isolées et sans le soutien de leurs proches, les personnes qui présentaient des difficultés sociales, émotionnelles ou psychologiques préexistantes, les individus atteints par le coronavirus et leur famille sont à surveiller.

L’Institut ajoute à ceux-ci les migrants et les personnes qui ne maîtrisent pas le français ou l’anglais, ainsi que les peuples et les communautés autochtones. Les personnes endeuillées durant la crise sanitaire figurent aussi dans la liste.

Le personnel de la santé et des services sociaux, de même que ceux d’autres professions sollicitées lors de situation d’urgence, sont également dans la mire, car ils ont pu être confrontés à des situations potentiellement traumatiques.

Le défi du réseau et des groupes communautaires sera de repérer et de joindre ces personnes qui ne vont pas spontanément chercher de l’aide même si elles en ont besoin, et de leur donner les soins et les services appropriés.

L’Institut relève qu’à la suite d’une pandémie, «un nombre restreint, mais non négligeable de personnes présenteront des difficultés psychosociales plus intenses, dont des symptômes de stress post-traumatique, qui nécessiteront une intervention psychosociale ou psychologique de plus haute intensité que celle offerte par les services sociaux généraux».

Le Québec n’était pas totalement prêt à faire face à la COVID-19, et ce, même si des experts avaient suggéré dès 2006 la marche à suivre en cas de pandémie. 

Les séquelles risquent donc d’être plus importantes, étant donné les situations stressantes, voire tragiques et inhumaines, vécues par certains dans le cadre de leur travail ou dans leur vie personnelle. Raison de plus pour ne pas négliger la santé mentale après la crise.  

Brigitte Breton
Pas encore les vacances

Chronique

Pas encore les vacances

CHRONIQUE / Le gouvernement Legault veut s’éviter des critiques en laissant le choix aux parents de retourner ou non leurs enfants à l’école primaire. Mais est-ce vraiment dans l’intérêt des jeunes? Son message est de plus ambigu. Le retour à l’école primaire n’est pas obligatoire, mais l’obligation de fréquentation scolaire demeure, tant pour les élèves du primaire que ceux du secondaire.

Après avoir écouté le point de presse de François Legault à 13h et celui du ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, Jean-François Roberge, à 15h30, bien des parents et des jeunes, et aussi des enseignants, devaient se poser maintes questions sur les obligations des uns et des autres.

Une seule chose était claire : ce n’est pas encore le temps des vacances ni pour les écoliers, ni pour les enseignants et ni pour les parents. 

«Réouverture graduelle des écoles et des services de garde : le mot d’ordre sera la prudence», martelait lundi Québec. Très bien. Plus de clarté sur le rôle de chacun, sur les évaluations, sur les exigences requises et sur les règles de passage d’un niveau scolaire à l’autre aurait aussi été de mise. 

Bien sûr, en période de crise sanitaire, il ne faut pas mettre en danger la santé déjà fragile de certains d’enfants ou de leurs parents, ainsi que celle des membres du personnel plus âgés ou atteints de maladies chroniques.

Mais, le jour où Québec décide de commencer le déconfinement et qu’il le fait pour les écoles primaires, il aurait pu trouver des aménagements pour les personnes à risques, et ramener les autres en classe, comme d’autres pays le font. Et ce, pour bien marquer que l’éducation c’est très important. 

L’école n’est pas seulement un lieu pour apprendre à lire, à écrire et à compter. 

L’Association des pédiatres du Québec a tenu la semaine dernière une position claire sur le déconfinement des enfants québécois en contexte de pandémie de COVID-19.  

«En l’absence du filet social que représentent les CPE et les écoles, avec la diminution des soins de première ligne, force est de constater que les dommages collatéraux d’un confinement prolongé sont déjà trop nombreux et inquiétants», soutient l’Association.

Elle indique de plus qu’avec la fermeture des établissements, des familles ont perdu un soutien essentiel pour répondre aux besoins primaires de leurs enfants.

«Privés de contacts avec l’extérieur, bon nombre d’enfants vivent sur une bombe à retardement. La réclusion imposée, 24 heures sur 24, sans emploi et sans revenus, ne peut que multiplier les risques de violence domestique. Le recours aux écrans plusieurs heures par jour est une solution de survie dans plusieurs foyers, et prive les enfants de la stimulation cognitive et sociale dont ils ont absolument besoin et à laquelle ils ont droit».

Les pédiatres s’inquiètent aussi de la santé mentale des enfants et des adolescents qui doivent composer avec l’anxiété souvent importante des adultes, en plus de vivre à répétition des journées sans repère ni routine. Les professionnels signalent de plus que tôt ou tard, il faudra que les enfants soient exposés au virus.

Lors de sa conférence de presse, le ministre Roberge a fait référence à la position des pédiatres.

Son plan risque malheureusement de faire encore des victimes collatérales.

Ce ne sont pas tous les enfants qui auront à la maison le soutien et l’accompagnement nécessaires de leurs parents pour effectuer les lectures et les travaux suggérés par leur enseignant ou celui qui prendra sa relève. Le rappel du ministre Roberge voulant que les parents doivent s’acquitter de l’obligation de fréquentation scolaire ne sera malheureusement pas suivi de tous.

L’enseignant a beau être bon, motivant, «accoter ce qui se fait en classe», le ministère a beau fournir enfin tablette, ordinateur et Internet aux enfants et de la formation aux enseignants- ça c’est une bonne nouvelle-  l’enseignement à distance comporte des limites.

Des jeunes auraient aussi tout intérêt à sortir de leur foyer toxique, mais par crainte de la COVID-19, leurs parents pourront décider de les garder à la maison. 

Dans certaines familles, la peur du coronavirus est plus grande que celle qu’un enfant ne surmonte pas ses difficultés d’apprentissage ou qu’il double une année scolaire.

Or, le premier ministre Legault motive notamment le retour en classe dans les écoles primaires du fait qu’il ne veut pas que des jeunes en difficultés d’apprentissage restent six mois sans être allés à l’école. 

Il reste deux semaines avant la réouverture des écoles primaires. Ça donne le temps d’ajuster le tir et de bien préciser que l’éducation ce n’est pas facultatif.

Brigitte Breton
La peur de finir au CHSLD

Brigitte Breton

La peur de finir au CHSLD

CHRONIQUE / Nous vieillissons tous et ce n’est sûrement pas seul, sale, déshydraté, affamé et infecté par un virus que nous voulons finir nos jours. Nous avons donc tous intérêt à ce que le traitement réservé aux personnes âgées en perte d’autonomie soit revu et amélioré. Un jour, ce sera notre tour. 

Je reprends une vieille formule publicitaire de Loto-Québec, mais personne ne rêve de gagner à cette loterie de la vie et de passer ses dernières années dans un CHSLD ou une résidence pour personnes âgées en perte d’autonomie.

C’était vrai avant que la ­COVID-19 frappe. Encore plus depuis que les décès s’additionnent et que le premier ministre multiplie les appels à l’aide pour ces supposés milieux de vie. 

Ce n’est pas «un peu gênant», comme le disait cette semaine François Legault, mais bien «très gênant» et inacceptable ce qui se passe dans les centres d’hébergement et les résidences de personnes âgées durant cette crise sanitaire.

Est-ce que la démonstration est assez claire pour que nous cessions de fermer les yeux et de «patcher», alors que de gros travaux s’imposent depuis longtemps? 

«La démographie, c’est comme la marée : très prévisible», indiquait cette semaine dans une lettre Michel Clair, ancien ministre péquiste, ex-président de la Commission sur l’avenir du réseau de la santé et des services sociaux et présidant du conseil d’administration de l’Association des ressources intermédiaires d’hébergement du Québec.

Il y aura l’an prochain plus de 200 000 personnes de 85 ans et plus au Québec, 400 000 en 2035 et 700 000 en 2050. «Où est le plan?» demande celui dont la commission a recommandé en 2000 la création d’une assurance contre la perte d’autonomie. Le gouvernement Marois et son ministre Réjean Hébert avaient poussé un projet similaire en 2013.

En entrevue téléphonique, M. Clair déplore que Québec achète des places d’hébergement comme s’il achetait de la «garnotte».

La crise passée, il sera tentant de faire preuve d’amnésie collective et d’attribuer uniquement à la COVID-19 la désorganisation et le manque de soins exposés durant cette période. De se dire aussi que d’autres provinces et d’autres pays n’ont pas fait mieux, et que des établissements ont réussi à contrôler la pandémie.

Le risque est grand que le sort des personnes âgées vulnérables passe une fois de plus en second. Comme s’il était impossible qu’un jour, ce vieil homme atteint d’Alzheimer ou cette vieille femme dépendante des autres pour tout, ce soit nous. 

Et pourtant, 60 % des individus devront composer avec une perte d’autonomie.

Le premier ministre a affirmé mercredi qu’une fois la crise réglée, il va falloir «qu’on s’assure qu’on traite beaucoup mieux nos aînés. […] je veux qu’on soit fier de toute la société québécoise, incluant la façon dont on traite nos aînés dans les CHSLD». 

Est-ce enfin l’expression d’une volonté politique qui fait cruellement défaut depuis des décennies au Québec? 

La création de maisons des aînés était la principale proposition de la Coalition avenir Québec aux dernières élections. M. Legault est-il prêt à investir davantage, à se relever les manches, comme il le dit, pour s’occuper des personnes qui ont bâti le Québec? Souhaitons-le.

L’an dernier, 48 heures après la mort d’une fillette à Granby, M. Legault a annoncé la création d’une commission d’enquête en protection de la jeunesse. Il souhaite un avant et un après-Granby.

Un exercice similaire s’impose-t-il après la mort de centaines de personnes âgées dans les CHSLD et les résidences? Un avant et un après COVID-19?

Interrogé jeudi sur la possibilité d’une enquête publique sur la gestion des CHSLD, le premier ministre a répondu qu’il n’excluait rien. Il a également signalé que lorsqu’il manque 9500 personnes dans le réseau, la situation est très tendue.

Le désir est bien sûr grand d’identifier des coupables. Une commission d’enquête n’est cependant pas un procès. Personne ne se retrouvera derrière les barreaux.

Des poursuites devant les tribunaux alors? En 2013, Québec a dû verser 7 millions $ en dédommagements à des résidents maltraités du CHSLD Saint-Charles-­Borromée. Le problème persiste. 

Les lacunes dans les services et les soins, tant à domicile, en centre d’hébergement, qu’en résidence privée pour aînés, sont très bien documentées. Les rapports de commissions, de consultations publiques, de vérificateur général, de protecteur du citoyen, de coroner s’empilent.

Faut-il vraiment un autre rapport d’enquête pour se doter d’un véritable plan pour faire face au vieillissement de la population et prévoir enfin un financement adéquat? 

Malgré ses vertus, une commission d’enquête peut s’avérer un moyen pour un gouvernement de gagner du temps et de ne rien faire.

Pour Michel Clair, se mobiliser rapidement, établir un consensus social et se doter d’une stratégie à long terme pour prendre soin des aînés en perte d’autonomie est prioritaire.

Brigitte Breton
Halte aux gloutons!

Chronique

Halte aux gloutons!

CHRONIQUE / Des milliards de dollars sortent des coffres d’Ottawa et de Québec pour soutenir les citoyens et les entreprises en ce temps de pandémie. C’est très bien, mais un jour, il faudra renflouer les coffres. Qui payera la note? Les plus riches ou les plus démunis qui risquent d’écoper à nouveau à cause de coupes dans les services publics?

J’en conviens, les débats sur l’état des finances publiques, la fiscalité et la dette ne sont pas dans la liste des choses qui nous manquent en cette période de confinement.

Ils reviendront cependant avec force. Autant se faire à l’idée.

Pour rééquilibrer les finances publiques, pour donner du souffle à l’économie, pour colmater les failles abyssales dans les soins aux personnes âgées en perte d’autonomie et dans les services de protection de la jeunesse, des choix devront être faits.

Après le confinement, l’austérité?

Pour bien des gouvernements, redresser les finances publiques sera un défi. La crise actuelle est l’occasion de s’attaquer à la colonne des revenus et de déployer plus d’efforts pour récupérer les sommes astronomiques qui échappent au fisc. 

L’État vient à la rescousse quand ça va mal et que tout s’effondre. Personne ne se plaint de la présence de l’État ces temps-ci. Même pas ceux qui déplorent constamment le poids de leur fardeau fiscal. 

Mais pour que l’État remplisse ses missions- lors des beaux jours comme ceux plus sombres- il faut qu’il prélève taxes et impôts. C’est élémentaire, me direz-vous. Ça devrait être tout aussi évident que chacun paie sa juste part d’impôt. 

Déjà, certains soulèvent des questions et formulent des pistes. Des pays ont même pris des dispositions pour éviter que ceux qui recourent à toutes les astuces pour éviter de payer des impôts ne pigent pas dans la caisse quand les affaires sont mises sur pause et déclinent à cause de la COVID-19.

Ainsi, le Danemark et la Pologne ont convenu de ne pas offrir d’aide d’urgence aux entreprises enregistrées dans les paradis fiscaux.

Au début du mois, la juge administratif international et professeure Louise Otis, la fiscaliste Brigitte Alepin et la professeure de fiscalité Lyne Latulippe, ont suggéré un «impôt de guerre». Un impôt exceptionnel pour les milliardaires et leurs fondations de charité, jumelé à un impôt pour les géants du numérique.

Dans un article publié dans L’Obs, les fondatrices en 2015 de l’organisme de justice fiscale TaxCOOP évaluent que 250 milliards$ pourraient ainsi être dirigés dans les coffres publics.

Sur la scène québécoise, des voix s’élèvent aussi. La députée libérale Marwah Rizky s’insurge qu’Ottawa n’aille pas dans la même direction que le Danemark et la Pologne.

Québec solidaire réclame de son côté que Québec verse de l’aide uniquement à des entreprises dans le besoin.

La formation soutient que 800 millions$ sont dirigés vers des paradis fiscaux, privant ainsi le Québec de précieux revenus chaque année. « (…) on ne peut pas dépenser des fonds publics pour sauver des joueurs qui ne respectent pas les règles du jeu et qui cachent leurs avoirs dans les paradis fiscaux», fait valoir Gabriel Nadeau-Dubois.

Le Parti québécois invite par ailleurs le gouvernement Legault à mettre des conditions aux entreprises qui sollicitent du soutien financier public.

Dans un communiqué titré «Aide aux entreprises-Halte aux gloutons!», il souhaite que les fonds publics servent aux travailleurs et aux entreprises, et non à enrichir une poignée de dirigeants. Le PQ préconise que les entreprises s’engagent à bloquer les salaires de la haute direction, ainsi qu’à reporter les bonis.

Les interventions des gouvernements sont d’un grand secours en période de crise et le seront encore pendant plusieurs mois. La situation d’individus et d’entreprises serait encore plus précaire, voire catastrophique, s’ils ne pouvaient pas compter sur le soutien de l’État.

Il faudra s’en souvenir quand les beaux jours reviendront et chercher sérieusement un équilibre, ainsi qu’une meilleure répartition de la richesse.