Billie-Anne Leduc
La Voix de l'Est
Billie-Anne Leduc
<em>Portrait d’Émile Zola</em>, Édouard Manet, 1868
<em>Portrait d’Émile Zola</em>, Édouard Manet, 1868

Un nom, la vie

CHRONIQUE / Nommer une chose, c’est la faire exister.

Nommer, dire que ceci est cela, c’est rassurant. Le nom, les mots, permettent de ne pas tanguer. Écrire, matérialiser quelque chose en un son, en une calligraphie visible, c’est tenter de trouver l’équilibre. Tenter – car inatteignable.

Écrire, c’est valser sur le courant de la rivière, debout sur une pierre.

« Mais laissez-moi traverser le torrent sur les roches

Par bonds quitter cette chose pour celle-là

Je trouve l’équilibre impondérable entre les deux

C’est là sans appui que je me repose. » (Regards et jeux dans l’espace, Hector de Saint-Denys Garneau, 1937)

Mettre au monde le langage

Connaître une chose, c’est aussi connaître son nom, son mot propre. J’entends «bitume» : je sais son odeur.

Puis, «bitume» ouvre à un grand chemin, à une étymologie immense.

Chaque mot est une vie.

Nommer, c’est donner la vie. Donner naissance. C’est le premier mot qui te caractérise à la sortie du ventre matrimonial.

Tu seras Thomas. Tu seras Madeleine. Tu seras.

Nommer, c’est inventer un personnage. Les Harry sont magiques et royaux. Les Sabrina, ensorcelées. Les Adolf, un peu détestés.

Nommer, c’est donner à un humain une histoire. Lui apporter un bagage, une culture, un poids.

C’est mettre au monde le langage.

«Qu’un mot puisse être perdu, cela veut dire : la langue n’est pas nous-mêmes. Que la langue en nous est acquise, cela veut dire: nous pouvons connaître son abandon. Que nous puissions être sujets à son abandon, cela veut dire que le tout du langage peut refluer sur le bout de la langue. Cela veut dire que nous pouvons rejoindre l’étable ou la jungle ou l’avant-enfance ou la mort.» (Le Nom sur le bout de la langue, Pascal Quignard, 1993)

Mot-rencontre

Ton nom te suit partout, tout le temps, au gré des saisons, au fil des épopées. Aux peines, aux joies, aux amours - ton nom est là.

Un corps donne naissance à un être; une langue lui donne un nom.

Une identité de son et de lettres. Qui accompagne les rencontres.

Tes discussions sont des coups de mots; ta présence est coup de langue.

«Tom».

Interpellé, tu regardes le visage de celui qui a prononcé ton nom, lui réponds :

«C’est moi».

Voilà une rencontre.

Le nom retrouvé

Prendre la parole, c’est affirmer ton identité, comme celle de l’autre. C’est un échange entre personas.

Prendre la parole, c’est écrire une histoire, et ne pas oublier.

Ne pas oublier leurs noms.

Ne pas oublier que nous sommes chair, que nous sommes êtres-pour-la-mort.

« Tout mot retrouvé est une merveille. » (Le Nom sur le bout de la langue, Pascal Quignard)

Imprimer les noms des personnes décédées du coronavirus sur la Une du New York Times, c’est les entendre et les raconter.

Tracer les lettres de nos êtres disparus, c’est les aimer.

« Cette expérience du mot qu’on sait et dont on est sevré est l’expérience où l’oubli de l’humanité qui est en nous agresse. Où le caractère fortuit de nos pensées, où la nature fragile de notre identité, où la matière involontaire de notre mémoire et son étoffe exclusivement linguistique se touchent avec les doigts. C’est l’expérience où nos limites et notre mort se confondent pour la première fois. C’est la détresse propre au langage humain. C’est la détresse devant ce qui est acquis. » (Le Nom sur le bout de la langue, Pascal Quignard)