Billie-Anne Leduc
La Voix de l'Est
Billie-Anne Leduc
<em>La Décalcomanie</em>, René Magritte, 1966
<em>La Décalcomanie</em>, René Magritte, 1966

Sauvage

«  Suis ton instinct. » Trois petits mots qui sont devenus aujourd’hui un grand mantra, une déclaration, un chemin et une réconciliation. Une douce berceuse.

Trois petits mots qui ont entièrement pris possession de moi.

Je me réveille : « Suis ton instinct. » En auto : « Suis ton instinct. »

Suivre, mais aussi être. Je suis mon instinct.

Je suis sauvage et il faut que je m’écoute. 

C’était là, c’était évident : se suivre.

Dérobades

Plusieurs règles entourent le quotidien de murs : bienséance, non-dits, interdits intrinsèques, barrières sociales, idées non fondées.

Dans un monde régi par toutes sortes de codes socioculturels, il peut être mal vu, ou impoli, de se dérober — de s’écouter, de se suivre, en faisant quelque chose qui nous apparaît salutaire. Chacun est équipé de ses propres sorties de secours, qu’il s’agisse de reculer, de partir, de détourner le regard, de ne pas répondre, de fuir une rencontre.

Lorsque surgit une pensée excentrique, un geste inhabituel, un froncement de sourcils impromptu ou une envie très soudaine, les gens sursautent, fuient. Ils se demandent, de façon très anxieuse, ce qu’il se passe. Pourquoi la routine est-elle brisée ? 

Moi, j’adore le bizarre. Surprendre est le meilleur verbe : il défie la mort.

Chaque mot est un bonbon, chaque comportement est une musique. 

Lorsque je rencontre quelqu’un, je capte sa dérobade, sa façon de se sauver, dans tous les sens du terme, d’une situation qui le rend inconfortable, qui heurte sa sensibilité propre. 

Quelles subtilités régissent son être face à ce qui n’est pas adapté à lui ? 

Ce qui revient le plus souvent, c’est le rire. D’autres fois, le regard se pose sur un objet du quotidien, immobile, rassurant. 

Bref, un petit mouvement impulsif de fuite salvatrice.

« Accepter que quelque chose craque »

Ce qui permet aux gens de respirer est fascinant. S’intéresser aux dérobades, c’est s’intéresser à l’être profond.

« On en touche aux limites de l’être et on se tient là, en déséquilibre. Je me demande parfois si, dans l’exaltation de la rencontre, il n’aurait pas fallu accepter que quelque chose craque et nous laisse craquer, craquer pour savoir être pénétré de l’autre et, parce que justement il est un autre, qu’il meuve, qu’il transforme une part de nous. » (Choir, Rosalie Lavoie, 2015)

L’abandon, comme ouverture, captation du choc de la beauté, est nécessaire à la survie. 

L’écriture étant une forme d’instinct, la soif de toucher cette part de soi imprévisible — son guts unique — m’a poussée, naturellement, à en faire mon mémoire de maîtrise, en 2017.

J’ai exploré les sensibilités des auteures Sylvia Plath et Marina Tsvetaeva, qui font de la dérobade leur moteur d’écriture.

Deux poètes, vivant au-dehors, et à la fois pleinement dedans, cherchant ici et là à se soustraire, à se montrer, puis à se soustraire à nouveau, telle la houle.

Il faut dire « bonjour » aux autres comme une ouverture et une permission. Dire : « Tu as le droit à ta dérobade, je l’accepte. »

Quelle est la vôtre ?